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Les prisons à l’image de nos villes, ou l’inverse ?

Débat
La Rédaction , le 18 janvier 2018
En France, suite à l’agression croissante de personnels de surveillance dans les prisons, un grand mouvement national a pris forme au sein des centres pénitentiaires français. Parmi ceux-ci, un grand nombre ont subi des blocages de la part des surveillants, notamment à Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais, où la mobilisation s’est initiée suite à une agression sur un surveillant provoquée par un détenu islamiste.
Cet événement n’étant pas isolé dans les prisons françaises et d’ailleurs, il serait pertinent de se demander si la construction des prisons, si l’aménagement des espaces communs et des bâtiments de manière générale n’a pas une influence sur le comportement des détenus. Si les centre pénitenciers tendent aujourd’hui à reproduire le modèle urbain et social de nos villes, lequel des deux mondes – carcéral ou urbain – influe le plus sur l’autre ?

De la condamnation à la réinsertion

Si la prison a longtemps été le symbole de l’enfermement, de l’exclusion de la société pour les délinquants, les criminels ou autres malfrats en tous genres, les objectifs des centres pénitentiaires actuels ont largement évolué, tant dans la forme que dans les méthodes d’enfermement. Alors que la prison avait l’image d’un cachot sombre et humide, dans lequel les conditions de détention des prisonniers était inhumaines, les politiques pénitentiaires d’aujourd’hui tendent à changer de visage.

D’une démarche de punition et de condamnation, par ailleurs largement dénoncée par Victor Hugo dans Le Dernier jour d’un condamné, nous constatons aujourd’hui des enjeux de rééducation et de réinsertion sociale pour les personnes enfermées. Cette vision semble en effet être bien mieux adaptée à la dignité et aux droits humains, jusqu’alors tout à fait annihilés par la société qui voyait par exemple comme un spectacle la mise à mort des condamnés à la peine capitale.



Les prisons comme miroir de la vie citadine et citoyenne

En ce sens, nous voyons de plus en plus émerger de prisons modernisées, qui ne se cantonnent plus simplement à la présence de cellules froides et sans âme avec pour seul but d’enfermer pendant une durée déterminée. Les centres pénitentiaires proposent depuis plusieurs années une vision beaucoup plus humaine qu’auparavant. Replacer la condition du condamné au cœur des enjeux de la prison en est devenu aujourd’hui le principal objectif.

Outre l’idée de punition et d’exclusion des privilèges de la société « libre », l’idée est donc bel et bien de pouvoir déceler les raisons qui ont poussé le coupable à commettre son crime ou son délit, d’en comprendre la signification afin de pouvoir proposer au détenu une rééducation adaptée à son cas, en vue d’une meilleure intégration future dans la société à partir de sa libération. Mais ce travail d’apprentissage à destination du prisonnier ne peut pas se contenter d’un rapport « enseignant-élève », comme le terme pourrait le laisser envisager. Bien au contraire, cet apprentissage doit impliquer le détenu à part entière, par l’intégration dans des groupes de travail ou d’ateliers, par un accès à la culture, à la possibilité de s’épanouir dans des activités qui pourraient être reproduites à taille réelle par-delà les murs de l’enceinte fortifiée.

Quand les prisons espagnoles reproduisent le modèle utopique urbain

En ce sens, les prisons espagnoles ont connu une véritable métamorphose depuis les années 1990. Les « centro tipo penitenciario » ont en effet vu le jour suite à une meilleure acceptation des droits humains qui ne doivent en aucun cas leur être supprimés. Ce n’est que dans les années 70 qu’une telle avancée a commencé à prendre de l’ampleur. L’Espagne se caractérise alors comme étant alors à la pointe de l’innovation dans le domaine carcéral. Les centre-types qui y fleurissent témoignent d’ailleurs de cette volonté pour la politique pénitentiaire de favoriser au mieux la réinsertion des détenus, tout en effaçant les effets pervers d’un enfermement uniquement punitif.

C’est la raison pour laquelle ces prisons d’un genre nouveau misent sur la reproduction des espaces urbains au sein des enceintes de prisons. À partir d’une Place centrale et d’un espace vert, les « rues principales » irriguent les différents bâtiments collectifs du centre : restauration, locaux de soins ou de sports, ateliers de bricolage… Les lieux de rencontres et de sociabilisation se multiplient et permettent de favoriser les interactions sociales et de groupes, mais favorisent également la qualité de vie du lieu. Après avoir emprunté les « rues secondaires », les bâtiments d’habitation peuvent être atteints, et dans lesquels l’aménagement permet de garantir une autonomie certaine sans quitter l’immeuble : cuisine, gymnase, salon de coiffure…



Il faut imaginer les condamnés heureux

En théorie, l’offre disponible pour les détenus de ces centre-types offre un cadre de vie exceptionnel, où l’autonomie et les possibilités d’activités permettent d’effacer en partie la condition qui est malgré tout celle d’une détention carcérale. Justement, cette situation dans un cadre qui se veut être à l’image de la ville pose un paradoxe qui finalement compromet l’idée initiale, utopique d’une prison-cité dans laquelle les détenus peuvent apprendre presque par eux-même à se réinsérer dans la société.

Mais une prison reste une prison. C’est-à-dire que les détenus ne peuvent pas être tous laissés autonomes dans leurs faits et gestes entre les murs de l’enceinte. Sauf pour de rares cas, les prisonniers doivent en effet être accompagnés, ou du moins surveillés constamment lors de leurs déplacements en dehors de leurs modules d’affectation. La place centrale et le parc qui se trouvent au cœur de la prison ne sont donc pas tant que ça investis par les prisonniers qui peuvent déjà être quasiment entièrement autonomes dans les bâtiments de leurs cellules !

Se pose alors la question de la reproduction du monde urbain dans les centres carcéraux, dans lesquels l’idée même de liberté reste sujette à discussion. Peut-on ainsi se permettre de faire le lien entre le monde urbain et les centres carcéraux, et est-il surtout pertinent d’essayer de reconstruire en prison un modèle urbain qui a lui aussi ses limites en termes de libertés individuelles ?

Souvent, c’est l’espoir d’une évasion qui permet aux condamnés à de longues peines de survivre au quotidien. La perte de cet espoir, et la pensée de la condition absurde d’une vie entière en prison n’est pas sans rappeler celle du mythologique Sisyphe, revisitée dans l’essai d’Albert Camus en 1942 : Le pauvre homme, condamné à pousser une pierre chaque jour et sans fin vers le sommet d’une montagne, n’aurait à priori que pour seule alternative rationnelle à cet enfer de mettre fin à ses jours. D’après Camus, c’est au contraire par la révolte qu’il peut interrompre le supplice de cette absurdité qui le séquestre et retrouver sa liberté. Et si dans nos prisons, et si dans nos villes, et si dans nos prisons-villes et nos villes-prisons, la recherche de la liberté ne devait-elle pas passer ici aussi par la révolte de chacun ?

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