Habiter le monde : la formule semble évidente. Pourtant, à mesure que les crises sociales, écologiques et démocratiques s’additionnent, elle devient une question, voire une espérance. Habiter, c’est pouvoir à titre individuel se poser, s’enraciner, se projeter, mais aussi de manière collective, se relier, transmettre. C’est composer avec des lieux qui existent au-delà de nous et donc des milieux, des vies, des rythmes, des ressources. C’est une expérience intime, mais aussi une réalité profondément sociale, et donc politique.
Ce premier numéro de la nouvelle formule de Lumières de la ville explore ce qui rend nos cohabitations soutenables. Michel Lussault pose un diagnostic clair : l’urbanisation planétaire, qui fut mise au service d’un imaginaire de puissance et de performance, a produit une crise majeure de l’habitabilité. Les inondations, les méga-feux, les canicules à répétition, la montée des eaux, les pénuries d’eau, l’effondrement du vivant, les crises sociales et alimentaires, les migrations contraintes, nous ne voyons ces conséquences que trop souvent aujourd’hui. Face à cette insoutenabilité, il propose une bascule : substituer à la puissance, la vulnérabilité comme valeur, à la performance, la robustesse, à l’autonomie souveraine, l’interdépendance. C’est le cœur de sa notion de geocare : une manière de penser et de pratiquer l’habitation à partir de vertus concrètes, considération, attention, ménagement, maintenance, qui rappellent que cohabiter est un travail quotidien, collectif, indispensable pour chacun et chacune.
Cette attention au quotidien et aux corps traverse aussi l’entretien avec Sonia Lavadinho. La ville relationnelle qu’elle défend est une ville qui redonne toute sa place aux rythmes de vie, aux micro-gestes, aux pauses, aux rencontres possibles. Une ville pensée d’abord pour l’accueil et plus seulement le transit : accueillir les corps vulnérables, les temporalités multiples, les transitions de vie. Elle insiste sur un point décisif : trop de projets se conçoivent sans évaluation des usages réels, sans projection sérieuse de l’après, sans traduire concrètement les paroles des habitants dans l’espace.
À une autre échelle, l’article sur Park(ing) Day montre comment des micro-aménagements peuvent retrouver l’essentiel : reprendre une place de parking pour en faire un espace de convivialité, même provisoire, c’est rappeler qu’une ville n’est pas d’abord un système de flux, mais un milieu de relations. Ces gestes, parfois devenus durables à travers les “parklets”, rendent visible une idée simple : l’habitabilité se construit aussi par petites touches, par dissémination, au plus près des besoins quotidiens.
Le détour par les débats autour de l’Anthropocène élargit encore la focale : habiter la Terre implique désormais de regarder en face nos responsabilités collectives, mais aussi les inégalités qu’elles produisent. Les déclinaisons critiques, comme le Capitalocène ou le Négrocène, nous rappellent que la crise écologique n’est pas seulement une crise de soutenabilité : c’est aussi une crise de justice.
Enfin, pour ce premier numéro, nos recommandations prolongent cette boussole. Cynthia Fleury affirme que le soin est une manière d’habiter le monde, tandis que les films évoqués mettent en lumière ce que les catastrophes, sociales ou environnementales, laissent derrière elles : des paysages, des corps, des vies à réparer. Habiter, alors, c’est aussi maintenir, soigner, faire durer.
Au fond, les textes de ce numéro convergent vers une même idée : l’habitabilité n’est jamais acquise. Elle se fabrique au quotidien, se protège dans la durée, se répare dès que le besoin se présente. Elle suppose de déplacer nos imaginaires, de renoncer au tout-performance, et de reconnaître nos interdépendances pour pouvoir continuer de l’assurer.
Habiter le monde, ce n’est pas seulement occuper un espace ou le rentabiliser.
C’est construire des milieux qui soutiennent nos vies, humaines et non humaines, dans la durée.
Et rendre l’habitabilité possible, pour toutes et tous.
Bonne lecture de ce premier numéro de Lumières de la ville, La revue de l’urbanisme du care.
Yoann Sportouch


