Il y a dix ans, avec Roland Castro, nous lancions Lumières de la ville avec l’ambition d’en faire une encyclopédie de l’urbanité. À l’époque, nous rappelions qu’une moitié de l’humanité vivait déjà en ville, et que bientôt ce chiffre atteindrait les deux tiers. Je me souviens de ces conversations avec Roland qui parlait d’une civilisation urbaine. Il en avait fait un livre, convaincu que toute civilisation digne de ce nom devait être capable de se penser elle-même.
Penser le fait urbain comme un fait civilisationnel.
Et dès lors, affirmer qu’un principe devait s’imposer au-dessus de tous les autres : le droit à l’urbanité.
Ce concept, si poétique, si politique, si cher à Roland et à bien d’autres, défendait l’idée qu’il existe une forme de politesse propre à la bonne ville. Une urbanité faite de diversité et de foisonnement, de formes architecturales et de relations humaines, de densité heureuse et créatrice, de bienveillance architecturale et urbaine. Une urbanité qui ne devait pas être réservée aux plus forts, aux bien nés, mais garantie à toutes et tous, et en particulier aux plus vulnérables. Un droit universel, comme le droit à la sécurité sociale, ou à un revenu minimum.
En 2014, Lumières de la ville s’illuminait ainsi pour tenter de réunir tout ce qui a trait à la ville, pour éveiller les consciences à propos du fait urbain et à l’importance que celui-ci opère sur nos vies. Nous ne parlions pas seulement d’urbanisme ni d’architecture, ni même du rapport entre les deux, mais d’un sentiment : celui de l’urbanité. Une manière de toucher du doigt l’essence même de ce qui fait ville.
À une époque où plus de la moitié de l’humanité était déjà urbaine, les évolutions de nos villes devenaient décisives. Rassembler pour penser et projeter, débattre et parfois disputer, trouvait alors un écho. Penser l’humain et l’urbain : tel était notre credo. Notre objectif était clair : offrir un outil aux velléités démocratico-urbaines et tenter de faire émerger une conscience citoyenne urbaine. Nous avons contribué autant que possible à notre échelle.
Dix ans ont passé depuis.
Et avec eux, les crises se sont additionnées. Crise écologique, bien sûr. Mais aussi crise sociale, civique, démocratique, géopolitique. Une crise plus large encore dépasse tout cela : une crise de l’habilité de notre Terre.
Face à cette situation, le seul recours au droit ne suffit plus. Les cadres réglementaires, à commencer par notre Constitution, nos lois, nos règles, mais aussi les documents qui les appliquent à nos territoires : les PLU, les SCOT… protègent encore l’essentiel. Et c’est heureux.
Pour autant, elles ne peuvent plus, à elles seules, répondre à ce que nous traversons. Car l’approche dominante, et précisément dans le domaine de la fabrique de nos villes, héritée d’un imaginaire du progrès, de l’exploitation et de la domination, place encore l’être humain au-dessus de tout, en prétextant pour seules limites à l’urbanisation excessive et systématique, le droit et la règle. Et malheureusement, le droit qui devrait évoluer pour répondre aux urgences d’aujourd’hui, ne s’adapte pas assez vite.
Les personnes non informées sont nombreuses. Et s’agissant des forces contraires, elles s’organisent et sont de plus en plus puissantes. Et parce que la règle est de manière intrinsèque destinée à être universelle, nous n’avons plus le temps de nous battre seulement sur le terrain juridique et législatif.
Par ailleurs, pour continuer à habiter notre monde et permettre à nos sociétés de conserver leur homogénéité, leur stabilité, la seule adaptation de nos règles ne suffit pas. Nous sommes convaincus qu’un changement de paradigme est nécessaire. Cela passe par plus d’horizontalité notamment. Il nous faut apprendre non plus seulement à créer mais à prendre soin, à réparer, à entretenir, à ménager. Car dans les contextes de crise, ce sont toujours les plus vulnérables qui sont frappés en premier : les personnes, les territoires, les milieux. Et dans ces situations toutes singulières, le seul droit ne suffit pas, justement parce qu’il est universel et n’a pas vocation à répondre aux situations qui nécessitent un soin particulier. Nous devons donc penser le soin comme un chemin collectif, capable de prendre la mesure de nos vulnérabilités individuelles et communes.
C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de cette éthique, de cette redirection pour nos sociétés toutes entières, et par conséquent pour ce qui contribue à fabriquer ses espaces : la fabrique urbaine. C’est ce chemin que propose l’urbanisme du care. Non pas comme une utopie, mais comme une éthique pour la fabrique urbaine.
Partout en France et ailleurs, des concepteurs, des élus, des habitants, des acteurs de terrain tracent déjà cette voie dans les faits, dans leur vision, dans leurs méthodologies, dans leurs pratiques, dans leurs projets : de la ville à hauteur d’enfants à la ville relationnelle, de l’urbanisme circulaire à la ville résiliente… Ils font de chaque projet urbain une opportunité d’apporter des réponses aux crises que nous traversons. Une opportunité de soin. Une opportunité de réparation. En particulier pour les plus vulnérables d’entre nous.
Mais aujourd’hui pour aller plus loin, pour mener le combat, il nous faut convaincre. Montrer à toutes celles et ceux qui sont loin de ces engagements que cela marche. Montrer que cette voie fonctionne mieux aujourd’hui, justement parce que nous vivons un moment inédit de crise multidimensionnelle.
Cette revue sera donc le porte-voix de toutes celles et ceux qui s’engagent à tracer cette autre voix. Nous y raconterons des lieux où des possibles émergent. Des récits de synergies, où l’on apprend à faire travailler les choses ensemble. Des récits situés, où les corps et les esprits trouvent de nouvelles manières de cohabiter. Des récits de subsistance, de partage et d’entraide, capables de donner envie à la multitude des acteurs de la fabrique urbaine de s’engager et à la commande publique de se transformer.
Car ce chemin n’est absolument pas la dominante aujourd’hui.
C’est une bataille que nous devons mener.
Celle de transformer tous ces projets manifestes en une habitude.
Et pour la mener, il faut être nombreux, se serrer les coudes et éclairer, ensemble, ces autres manières de faire la ville.
C’est le rôle que Lumières de la ville entend jouer aujourd’hui.
Si cette revue renaît aujourd’hui, c’est pour tracer, à nouveau, le chemin vers ce droit à l’urbanité. Non pas un droit abstrait, mais un droit concret à une ville hospitalière, une ville qui protège et qui prend soin, une ville relationnelle, bienveillante, pour toutes et tous. Un chemin, entre-temps, a émergé : celui d’un urbanisme qui fait du projet urbain une responsabilité collective face aux vulnérabilités. Le care comme boussole et comme méthode. L’attention à l’autre et au vivant comme horizon pour rendre ce droit permanent.
Lumières de la ville revient pour en dessiner les contours, avec celles et ceux qui, chaque jour, en posent les fondations.
Yoann Sportouch


