Votre travail est à la croisée de la sociologie, la géographie et l’urbanisme. Comment ces disciplines nourrissent-elles votre approche ?

Je suis sociologue et urbaniste, maîtresse de conférences à l’École d’urbanisme de Paris et chercheuse au Lab’Urba. Mes travaux se situent effectivement à la croisée de la sociologie et de la géographie sociale : j’accorde une attention particulière aux dimensions matérielles de l’espace, à la manière dont les environnements urbains façonnent les corps, les déplacements, les expériences.

J’étudie les conditions d’hospitalité urbaine, à la fois du point de vue des politiques publiques, comment elles s’organisent, quelles logiques elles traduisent, et du point de vue des personnes exilées, à travers leurs expériences résidentielles et les parcours urbains qui en résultent. Je cherche à comprendre comment l’action publique, qu’elle soit migratoire ou urbaine, organise, ou entrave, leur accueil. Depuis quelque temps, je travaille plus spécifiquement sur des questions de santé et détresse psychiques liées aux conditions de vie.

Le droit à la ville renvoie globalement à la possibilité, pour toutes et tous, d’accéder à un logement, à l’espace public, aux soins, et d’être reconnu comme habitant légitime d’un lieu de vie.

Pourquoi est-il essentiel de parler des migrations aujourd’hui ? Et plus précisément du droit à la ville des personnes exilées ? 

Les personnes exilées, parce qu’elles cumulent des fragilités économiques, administratives et sociales, révèlent la manière dont nos politiques urbaines prennent, ou non, en charge la précarité et organisent la visibilité, ou l’invisibilité,  de certains publics. Leurs expériences reflètent nos inégalités structurelles : on peut y retrouver les mêmes logiques d’exclusion et de mise à distance.

Le droit à la ville renvoie globalement à la possibilité, pour toutes et tous, d’accéder à un logement, à l’espace public, aux soins, et d’être reconnu comme habitant légitime d’un lieu de vie. Cette reconnaissance symbolique du droit d’exister dans la cité est toute aussi importante. Travailler sur les migrations, c’est donc inévitablement interroger la capacité de nos villes à accueillir, inclure et prendre en compte des populations au sein d’une société. On comprend bien que cela va bien au-delà des parcours migratoires. Ces trajectoires mettent en lumière des mécanismes d’action publique qui valent pour d’autres populations vulnérables.

Et l’enjeu n’est pas seulement celui de l’hospitalité : c’est aussi celui des mécanismes de relégation et de stigmatisation. Dans un espace médiatique saturé de discours fantasmés, voire racistes, sur les migrations, de données erronées, il est d’autant plus important que la recherche donne à voir la réalité des vécus et des politiques. Ce travail est, à mes yeux, un acte citoyen autant que scientifique.

Pour comprendre ces réalités, il faut aussi connaître les dispositifs d’accueil. Pouvez-vous revenir sur le fonctionnement du dispositif national d’accueil (DNA) et ses limites ?

La Gaîté Lyrique, CC BY-SA 4.0
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La Gaîté Lyrique, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

Le DNA désigne l’ensemble des structures et réglementations qui encadrent l’accueil des demandeurs d’asile. Il repose notamment un réseau de centres d’hébergement. En théorie, il garantit un hébergement pour chaque demandeur d’asile, mais en pratique, le dispositif est saturé depuis de nombreuses années.

Pour bien comprendre le fonctionnement actuel du dispositif, il faudrait revenir, de manière exhaustive, sur toute l’histoire qui lie la France aux migrations, et inversement. Pour résumer, cette saturation tient aujourd’hui autant à des choix politiques qu’à des contraintes matérielles : nous sommes dans une période où la logique prédominante est celle de la suspicion et du contrôle, plus que de l’accueil. Les déplacements forcés, la méfiance institutionnelle et la mise en mouvement permanente des personnes en sont les symptômes.

Entre mai et décembre 2019, vous avez mené avec Christine Lelévrier et Mariana Tournon une enquête sur “la gouvernance de l’accueil et les expériences d’exilés dans les villes petites et moyennes”. Que révèle cette étude ?

Notre enquête montre que certaines zones urbaines, notamment la région parisienne, concentrent naturellement l’arrivée des personnes primo-arrivantes. Ces territoires disposent de guichets administratifs essentiels pour déposer une demande d’asile, d’opportunités économiques, même si précaires, et de réseaux de sociabilité (familiaux, linguistiques, culturels ou cultuels) qui favorisent les premiers ancrages. Il existe donc une logique sociale et territoriale à ce que Paris et sa métropole soient des lieux privilégiés d’installation.

Or, l’État mène une politique de dispersion, au moins depuis le début des années 2000, et de manière plus institutionnalisée depuis 2015, en systématisant la répartition géographique des exilés vers des villes petites et moyennes, en dehors de l’Île-de-France. Certaines de ces villes concentrent un marché détendu dans lequel on retrouve de la vacance résidentielle. Le problème étant que cette approche se concentre sur la dimension gestionnaire des flux et des locaux, et prend rarement en compte les trajectoires individuelles et projets de vie.

Vous évoquez 2015 comme un tournant dans les politiques migratoires et dans la visibilité de la précarité en ville. En quoi cette période a-t-elle marqué une rupture ?

L’année 2015 a été présentée comme le début d’une “crise migratoire”, mais cette expression est trompeuse. Si les dépôts de demande d’asile ont effectivement augmenté ponctuellement, les données montrent qu’il n’y a pas eu d’accroissement durable. Ce qui change à ce moment-là, c’est la visibilisation des personnes exilées dans l’espace urbain : à Paris, les campements de rue apparaissent dans des lieux centraux, Jaurès, Stalingrad, La Chapelle, révélant la défaillance du système d’accueil. Depuis lors, un cycle s’est installé : installation de campements, évacuations par les pouvoirs publics, tentatives de dispersion hors de la région parisienne. 

Si l’État peut mettre en place des politiques de dispersion, c’est qu’il détient un pouvoir centralisé sur la prise en charge des personnes exilées. Pourtant, collectivités, associations, citoyens et exilés eux-mêmes jouent un rôle essentiel. Comment analysez-vous cette gouvernance partagée ?

Dans les faits, la prise en charge des personnes exilées repose largement sur la société civile. À Paris comme dans de nombreuses villes petites et moyennes, associations, ONG, collectifs citoyens ou bénévoles assurent des fonctions essentielles : hébergement, aide matérielle, accompagnement administratif, apprentissage du français, accès aux soins ou encore activités culturelles et de loisirs.

On observe ainsi un contraste entre un non-accueil institutionnel et des formes d’hospitalité locale portées par l’engagement d’habitants et d’habitantes. Ces mobilisations, souvent remarquables par leur ampleur et leur créativité, ne sont pourtant pas exemptes de tensions ni de limites. Elles révèlent un système complexe, où la solidarité citoyenne pallie les carences publiques sans pouvoir, à elle seule, garantir un accueil digne et pérenne.

Peut-on parler de dépendance de l’action publique envers la société civile ? 

On observe moins une dépendance qu’une délégation implicite de l’action publique. Dans de nombreuses villes, l’État confie à la société civile des missions relevant normalement de sa responsabilité. Cette délégation n’est souvent ni explicite ni financée à la hauteur des besoins, ce qui place les acteurs associatifs dans une position difficile, souvent sans moyens matériels, humains ou institutionnels suffisants. 

Certaines structures sont naturellement liées à l’État par des financements, notamment dans le champ de l’hébergement d’urgence. Mais une partie de la population, dont les personnes déboutées du droit d’asile qui n’entrent, de fait, plus dans le cadre du DNA, demeure hors de toute prise en charge institutionnelle. Ce sont paradoxalement les plus précaires qui sont les moins protégés par l’action publique, alors même que l’hébergement d’urgence devrait, en principe, être inconditionnel et universel.

Il faut cependant être prudent avec le terme de “dépendance”. Si l’État s’appuie autant sur ces réseaux, c’est parce qu’il a créé les conditions de son propre désengagement. Par choix politique, il pourrait décider d’assumer directement ces missions, mais préfère externaliser une partie de la prise en charge. Ce fonctionnement alimente depuis plusieurs années un débat au sein du milieu associatif : faut-il continuer d’agir pour pallier les carences publiques ou cesser d’intervenir pour contraindre l’État à reprendre ses responsabilités ?

Parler de “crise” n’a plus de sens lorsqu’une situation dite d’urgence se prolonge depuis plus d’une décennie.

“La question résidentielle envahit toutes les histoires”, dites-vous lors de la rencontre “Défi d’élue”. Quels en sont les enjeux et potentiels dysfonctionnements ?

Comme je viens de l’évoquer, en principe, toute personne sans solution d’hébergement devrait pouvoir être mise à l’abri par l’État. Ce droit, fondé sur le principe d’inconditionnalité, ne dépend ni du statut administratif ni de la nationalité. En pratique, cette obligation n’est pas remplie : les dispositifs d’hébergement sont saturés depuis des années, comme le rappellent régulièrement les associations et les travailleurs sociaux.

Ce déficit n’est pas conjoncturel mais structurel. Parler de “crise” n’a plus de sens lorsqu’une situation dite d’urgence se prolonge depuis plus d’une décennie. Les appels au 115 restent sans réponse pour une grande partie des demandeurs, notamment dans les métropoles. Ce manque de places touche bien sûr les personnes exilées, mais aussi l’ensemble des publics en grande précarité. L’hébergement se situe ainsi au croisement de plusieurs politiques publiques, celles du logement, de l’action sociale et de la mise à l’abri, qui peinent à répondre aux besoins réels.

Certaines expérimentations locales à l’instar des habitats temporaires, logements communaux, réquisitions solidaires montrent pourtant qu’il est possible de faire autrement, à condition d’une volonté politique claire.

Certaines collectivités expérimentent pourtant des solutions à partir de la vacance immobilière. Est-ce une voie à suivre ?

La vacance résidentielle peut, dans certains territoires, constituer une opportunité pour accueillir des personnes exilées. Dans des villes en déclin démographique, cette dynamique répond à la fois à des enjeux économiques et à la volonté de revitaliser le tissu local. Certaines expériences montrent qu’un accueil de qualité est possible lorsque les collectivités s’engagent réellement, que les personnes accèdent à un logement salubre et stable et que l’installation dans ces villes est accompagnée, choisie, contextualisée.

Cependant, cette approche tend à devenir pour l’État un modèle systématique de gestion des flux migratoires. La politique de dispersion repose trop souvent sur une logique comptable “des logements vides pour des personnes à la rue” sans prise en compte des trajectoires individuelles ou des réseaux de sociabilité pré-existants. Or, l’installation dans une ville inconnue, sans lien social ni perspectives professionnelles, se traduit fréquemment par un isolement supplémentaire.

Enfin, la question de la vacance se double d’un enjeu politique et symbolique. L’accueil ne peut pas être pensé uniquement à partir d’opportunités immobilières : il engage une véritable posture d’hospitalité, fondée sur le respect des droits et la reconnaissance de la dignité des personnes accueillies.

Penser l’hospitalité, c’est aussi penser les conditions de soin et d’écoute, au cœur même des espaces urbains.

Vous avez également travaillé sur la santé psychique des personnes exilées, notamment avec Médecins du Monde. Or, dans une ville, l’espace public peut être source de grandes violences pour ce public déjà vulnérable. Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

Il s’agit d’une permanence d’écoute et d’accompagnement psychologique et juridique destinée aux personnes exilées en situation de grande précarité à Paris. J’y ai mené une recherche-action tout en participant bénévolement à l’accueil, ce qui m’a permis d’observer de près les liens entre conditions de vie et santé psychique.

Les troubles évoqués par les personnes suivies sont très directement liés à leur expérience urbaine : absence de logement, vie à la rue, évacuations policières, hébergement collectif contraint ou procédures administratives interminables. Ces situations quotidiennes génèrent une angoisse constante et un sentiment d’insécurité qui rendent impossible tout travail sur les traumatismes antérieurs au départ ou à l’exil.

Autrement dit, non seulement les politiques d’accueil actuelles produisent elles-mêmes des conditions de vie pouvant provoquer de la détresse psychique mais, de plus, elles empêchent la prise en charge des traumatismes préexistants. L’urgence de la survie (trouver un abri, éviter les contrôles, faire valoir ses droits) envahit souvent l’espace psychique conscient.

Ce constat invite à considérer la santé psychique comme un véritable enjeu urbain et politique : la manière dont une ville accueille, protège ou au contraire expose les personnes vulnérables a des effets directs sur leur équilibre psychologique. Penser l’hospitalité, c’est aussi penser les conditions de soin et d’écoute, au cœur même des espaces urbains.

Dans un article traitant des villes solidaires et des villes dissuasives, Élise Roche affirme que l’hospitalité citoyenne se situe dans une zone grise. Elle rappelle enfin les principes d’un urbanisme subalterne, “défini par Ananya Roy comme l’urbanisme du peuple, fait « par le bas », en marge des politiques urbaines, qui dessine une production de la ville hors-marché”. Partagez-vous ce constat ?

Dans la notion de zone grise, il y a cette idée de délégation de responsabilité publique au domaine associatif et à la société civile. Effectivement l’hospitalité citoyenne s’inscrit dans un espace intermédiaire, prenant en charge des actions sans cadre réglementaire clair ni moyens suffisants. Ces initiatives, indispensables pour pallier les défaillances publiques, posent toutefois des questions d’encadrement et de protection, pour les personnes hébergées bien sûr, mais aussi pour les hébergeurs, souvent confrontés à l’épuisement et à la charge émotionnelle de cet engagement.

Malgré ces limites, ces pratiques témoignent d’une extraordinaire capacité de mobilisation. Dans toutes les villes où j’ai enquêté, grandes ou petites, il y a des habitants qui s’organisent pour accueillir, accompagner, créer du lien. Cet engagement dépasse souvent le simple geste humanitaire : il devient politique. Cela reflète aussi une prise de conscience collective des répercussions des politiques publiques sur la vie des personnes les plus précaires.

En ce sens, on peut effectivement parler d’un urbanisme “par le bas”, fait d’initiatives locales qui inventent d’autres manières d’habiter, de partager et de construire la ville. Ces pratiques, en marge des circuits institutionnels, révèlent la possibilité d’une autre fabrique urbaine, fondée sur la reconnaissance, la solidarité et le soin collectif.


Propos recueillis par Lola Roy

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