Catherine Sabbah, vous avez été journaliste pendant plus de 10 ans, puis vous avez fondé l’Institut des Hautes Études pour l’Action dans le Logement (IDHEAL), dont vous êtes aujourd’hui déléguée générale. Pourquoi vous semblait-il nécessaire de créer un institut de recherche dédié au logement ? Pourriez-vous expliquer la mission de cette association ?
La mission de l’Institut des Hautes Études pour l’Action dans le Logement est de montrer que le logement est un véritable objet politique. Notre rôle est d’animer le débat public et de nourrir les prises de position avec de la recherche solide, rigoureuse et innovante. On aime dire que notre objectif est de « remettre le logement à sa place », c’est-à-dire au centre des préoccupations. Il est au cœur de la vie des ménages, mais trop souvent, il n’occupe pas la même place chez les responsables politiques. Pourtant, c’est un sujet crucial : le logement n’est pas seulement un objet d’étude, c’est aussi l’espace dans lequel nous vivons, grandissons et passons une grande partie de notre vie. Il mérite donc toute notre attention.
Dans votre livre En finir avec les idées fausses sur l’habitat, vous concentrez une partie de vos développements autour du verbe “habiter ». Pourquoi parler d’habiter plutôt que simplement de se loger ? Quel est le lien entre la « cellule du logement » et les aménités extérieures ?
Parler d’« habiter » plutôt que de simplement « se loger » permet de dépasser l’idée du logement comme simple toit ou espace intérieur. Habiter, c’est certes être dans sa maison, son appartement, mais peut commencer aussi à l’entrée de son immeuble, des parties communes. Habiter peut s’étendre à son quartier, sa ville, jusqu’à son continent. On peut être chez soi sur sa planète, comme dans sa chambre.

Habiter, c’est aussi traverser et utiliser les territoires pour y travailler, se distraire, rencontrer d’autres gens, vivre tout simplement. Ainsi, quand la « cellule logement » ne va pas bien, son état influence tout le reste. Soigner le logement, c’est donc aussi agir positivement sur les autres secteurs, tels que les services publics, équipements culturels, sportifs, éducatifs, de santé ou commerces, sur la vie quotidienne dans son ensemble.
On peut entendre partout que nous vivons une crise de logement. Vous rappelez que l’État dépense 4 milliards d’euros par an, alors que 4,1 millions de personnes sont mal logées et 300 000 sont sans-abri. Quel diagnostic posez-vous sur l’état de l’habitat aujourd’hui en France ? Qui sont les principales populations concernées ?
La crise du logement touche aujourd’hui des profils très différents, et pas de la même manière. Il y a évidemment des personnes bien logées, mais on compte aussi beaucoup — et de plus en plus — de gens mal logés, et un nombre croissant de personnes qui ne sont pas logées du tout. Entre avoir un toit et ne pas en avoir, la situation n’a évidemment rien à voir.
Ce qui est nouveau, c’est que la crise s’étend à des catégories sociales qu’elle n’affectait pas auparavant. Le budget logement des ménages ne cesse d’augmenter : on peut être propriétaire, avoir un toit, et malgré tout être étranglé par les coûts. Le loyer ou les mensualités peuvent représenter 30 % du budget, parfois plus, surtout pour les locataires.
Il y a aussi un vrai problème d’accès au logement. Beaucoup de personnes ne sont pas sans-abri mais ne peuvent pas changer de logement, accéder à plus grand ou envisager la propriété, faute de moyens ou d’offre suffisante. Le logement social devrait être une solution : 70 % des ménages pourraient y prétendre au regard des plafonds de ressources. Mais le parc social ne représente même pas 25 % des logements, et encore, là où la loi impose d’atteindre ce seuil.
Vous dites que le parcours résidentiel ascendant (du locataire du parc social à propriétaire) n’est plus aussi linéaire pour des raisons de pouvoir d’achat mais aussi pour des structures de familles et des modes de vie variés. Quels nouveaux besoins émergent aujourd’hui ? Existe-t-il des publics ou situations particulièrement prioritaires à prendre en compte dans les politiques de logement ?
Quand on regarde la société telle qu’elle est aujourd’hui, on voit une accumulation de publics très différents : une femme seule, un homme seul, des jeunes, des personnes âgées, des familles monoparentales, des colocations, des ménages aisés ou très modestes… Tous ces ménages, au fond, sont des « publics spécifiques ». Et pourtant, pendant très longtemps, on leur a proposé un logement très standardisé, presque toujours similaire, avec l’idée de produire un objet reproductible et le plus rentable possible.
On a un peu oublié de demander aux habitants ce dont ils avaient réellement besoin, et surtout de reconnaître qu’il existe mille façons d’habiter.
Dans cette logique, on a un peu oublié de demander aux habitants ce dont ils avaient réellement besoin, et surtout de reconnaître qu’il existe mille façons d’habiter. Les plans de logement, finalement, ont très peu évolué depuis un siècle : des chambres, un salon, une cuisine. La cuisine s’est d’ailleurs beaucoup réduite, non pas parce que les habitants n’en veulent plus, mais pour des raisons de coûts. Tout ce qui semblait « superflu » aux yeux de ceux qui dessinent mais ne vivent pas dans ces espaces a disparu comme les placards, ou a été réduit comme la cuisine.
Les logements ont aussi été façonnés par les réglementations, notamment celles sur l’accessibilité : une chambre doit permettre à un fauteuil de tourner, ce qui modifie les surfaces. Mais quand on observe la qualité des logements entre la fin des années 1990 et la fin des années 2010 — ce que montre notre étude Nos logements, des lieux aménagés — on voit une vraie dégradation, liée principalement à des arbitrages financiers.
Or, le logement est la condition d’une vie digne. C’est un soin essentiel : si on est mal logé, on se repose mal, on se soigne mal, on s’alimente mal… tout devient plus difficile. On a besoin d’un endroit où se poser, se protéger, se ressourcer. C’est pour cela, par exemple, que la politique du « logement d’abord » existe : parce que sans un logement stable, il est impossible de construire quoi que ce soit.
Peut-on donc considérer que soigner le logement est une manière de soigner la société ? Quelle éthique est nécessaire pour soigner le logement, et comment l’impulser ?
Avoir un logement, c’est déjà une chance de pouvoir se remettre d’aplomb. Quand on sort de la rue, par exemple, disposer d’un espace à soi permet simplement de retrouver un peu d’équilibre. Donc oui, soigner le logement, c’est déjà une politique de soin. Mais la question, c’est : comment fait-on pour soigner le logement qui, lui-même, est censé soigner les gens ? C’est là que j’emploie l’image des poupées russes : le logement prend soin des habitants, mais encore faut-il que quelqu’un prenne soin du logement.
Pour ça, il faudrait une éthique, qui n’existe pas partout. Selon les métiers, on ne porte pas tous le même rapport à l’objet logement. Il n’y a pas toujours de discours, ni d’engagement éthique, vis-à-vis du fait que le logement est un lieu de vie et que ce qui est construit va influencer la vie d’une famille pendant dix ans ou plus.
Le logement prend soin des habitants, mais encore faut-il que quelqu’un prenne soin du logement.
Est-ce que cette éthique n’irait pas à l’encontre du système de production de logement aujourd’hui ? Quelles alternatives existent pour le repenser ?
Un des grands poisons du système, c’est l’idée de s’enrichir par le logement. Acheter un logement pour en tirer un revenu entraîne une logique extrêmement spéculative : on espère toujours revendre plus cher, ce qui, in fine, rend l’accès au logement de plus en plus difficile. Dans certains territoires où les prix baissent, ce signal est souvent perçu négativement par les élus, alors qu’il pourrait signifier un meilleur accès au logement pour tous. L’alternative serait le logement social, qui, dans son modèle originel, n’est pas vendu et n’est donc pas spéculatif.

© CC BY-NC-SA Inter-Environnement Bruxelles
On pourrait imaginer un troisième secteur, entre le logement locatif social et le privé spéculatif : un logement privé d’intérêt général, où la plus-value serait limitée aux travaux ou à l’évolution du coût de la vie, mais pas à la spéculation. Cela existe déjà avec des dispositifs comme le bail réel solidaire, qui sépare les droits sur le sol et sur le bâtiment, ou avec les coopératives, très développées en Allemagne, Autriche ou Suisse. Il faudrait un mouvement politique et militant fort pour soutenir cette idée : le logement doit d’abord servir à loger les gens, et non comme instrument de retraite, de revenus complémentaires ou de protection sociale.
Quand il s’agit de repenser nos modes d’habiter, on parle beaucoup d’usages communs, de gestion collective et d’espaces mutualisés… Qu’en pensez-vous ?
On peut regarder ces espaces communs à moitié plein ou à moitié vide. À moitié vide, ce sont souvent des solutions pour compenser le fait que les logements sont trop chers ou trop petits : on déplace certaines fonctions — un bureau, une chambre d’amis, une salle de réunion — à l’extérieur du logement pour mutualiser le coût. C’est donc un pis-aller, mais ça reste mieux que rien.
À moitié plein, ces espaces communs peuvent vraiment favoriser la socialisation : rencontrer ses voisins, créer des liens, sortir de son isolement. Dans les villes aujourd’hui, où l’isolement est très présent, cela peut être un vrai bénéfice. Je ne défends pas un modèle plutôt qu’un autre, je constate simplement qu’il y a ces deux logiques.

L’espace seul ne suffit pas : il doit être bien conçu, accessible, agréable, pour que les habitants puissent vraiment s’en saisir. Les coopératives suisses, justement, illustrent bien cette logique : les espaces sont pensés dès le départ avec la vie des habitants, co-construits pour favoriser le partage et la sociabilité. Certaines règles peuvent même être coercitives : à Zurich, dans certaines coopératives, on n’a pas le droit d’avoir sa machine à laver ou sa voiture personnelle. Il y a une flotte commune pour toute la copropriété, moins de voitures, moins de parkings, et des modes de vie vraiment partagés.
Si vous deviez résumer en quelques mots ce que signifie “mieux habiter” aujourd’hui en France, que diriez-vous ?
Pour moi, un bon logement, c’est une série de combats gagnés : un combat pour l’espace, un combat pour la qualité de l’aménagement intérieur, un combat pour la solidité du bâti, un combat pour maintenir des prix accessibles.
Mais au-delà de l’objet lui-même, il faut que l’écosystème qui fabrique le logement soit plus respectueux de ceux qui vont y habiter, plus attentif à leurs besoins qu’au simple produit construit. En clair, on construit des logements pour que les gens y vivent : il faudrait donc se préoccuper davantage de comment ils habitent et comment ils peuvent bien habiter.
Mieux habiter, c’est pouvoir choisir plutôt que subir : ne pas consacrer tout son argent au logement, ne pas avoir peur d’être expulsé, pouvoir s’installer comme on le souhaite et vivre avec qui on veut. C’est pouvoir regarder par la fenêtre et trouver ça joli, pousser les meubles et danser si on en a envie, inviter ou ne pas inviter des gens, s’isoler dans sa chambre ou partager des moments en famille, déjeuner à table, travailler dans un bureau avec sa porte fermée…La qualité d’habiter englobe tout cela : l’accessibilité, l’espace, la lumière, la modularité, le confort. C’est pourquoi nous disons : la qualité, c’est politique. Notre travail consiste à rappeler que le logement est un sujet fondamental, qui concerne tout le monde, et qui doit être pris à bras le corps par ceux qui nous représentent et nous gouvernent.
Propos recueillis par Fanny Bézie



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