Vous avez une formation de philosophe et de psychosociologue. Comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser à la nécessité de l’éthique dans la fabrique urbaine ? Et pouvez-vous nous rappeler ce que signifie l’éthique et en quoi c’est différent de ce qu’on a pratiqué jusqu’à présent ?

Les deux questions sont liées. J’ai complété ma formation de docteur en philosophie par un diplôme de psychosociologue avec l’École des hautes études en sciences sociales. Quand j’ai commencé à enseigner dans les écoles d’architecture à Clermont-Ferrand, on travaillait beaucoup sur l’esthétique et la conception, mais la dimension éthique était moins mise en avant.

Travaillant avec un ami philosophe, nous nous sommes rendu compte que la question éthique et esthétique était indissociable. C’était ce qu’enseignait Henri Maldiney, grand philosophe de Lyon, qui travaillait toujours sur le rapport entre l’éthique et l’esthétique. Cette question s’est imposée comme une évidence.

L’éthique, c’est l’ethos, la manière de se tenir au monde. Cela a donné aussi l’éthologie, où on s’intéresse à la façon dont les vivants habitent un milieu. Très vite, nous avons lié systématiquement éthique, esthétique et politique, c’est devenu une trilogie. Maldiney montrait que l’éthique et l’esthétique étaient indissociables car elles s’adressent à notre corps et à notre esprit, à notre manière d’habiter, de se tenir sur Terre comme mortel. Cette définition de l’habiter par Heidegger est en écho absolu avec nos préoccupations aujourd’hui.

Pourquoi ce retour vers l’éthique est-il crucial aujourd’hui ?

Au départ, la question était philosophique, architecturale, urbaine. Mais ce qui a crevé l’abcès, c’est la crise des conditions d’habitabilité. Notre mode d’habiter la Terre, transformation, production, extraction, exploitation, a produit des conditions d’inhabitabilité. Cette question traverse aujourd’hui toutes les disciplines. Ce sont les pollutions des océans, des sols, de l’atmosphère, la chute de la biodiversité qui se sont imposées comme une évidence.

La notion d’urbanisme du care cherche à incarner cette éthique dans les pratiques, en articulant attention, responsabilité et prise en charge des vulnérabilités. Quel regard portez-vous sur cette approche ?

Partir du care, c’est un changement de paradigme absolu. Dans la tradition occidentale, c’était la maîtrise, être « comme maître et possesseur de la nature » selon Descartes. L’être humain était en verticalité au-dessus de tout le reste. Prendre soin, réparer, ça va à l’encontre d’une approche basée sur le progrès, l’exploitation, la domination.

Ce changement de paradigme s’inscrit en raison de la crise de l’habitation de la Terre. Il ne pourra aboutir que s’il se lie de façon concrète avec des manières de faire la ville, le paysage, l’architecture. Il y a des pistes très concrètes. Par exemple, la prochaine session d’Europan a pris comme thème resourcing. Les étudiants s’appuient sur une autre manière de traiter la matérialité, non plus des matériaux inertes, mais une matérialité vivante : réemploi, matérialité biosourcée, géosourcée. Cette question du prendre soin du point de vue de la matérialité se développe.

La responsabilité régénératrice, c’est non seulement ne plus détruire, mais rendre plus que ce qu’on prend à la Terre. Ce n’est pas de la compensation, c’est plus.

Derrière cette notion du prendre soin, il y a cette idée d’horizontalité, versus l’idée de domination et de contrôle de la nature ?

Tout à fait. On va prendre soin des milieux vulnérables de trois manières concrètes : la matérialité, les ressources naturelles, et le social. La nature n’est pas un stock inépuisable. Il faut prendre conscience des limites, comprendre comment fonctionnent les cycles des éléments, travailler avec la régénération des ressources naturelles.

Michel Serres, avec Le Contrat naturel, a eu un rôle clé. Il a mis en évidence que l’être humain moderne habitait comme un parasite qui exploite son hôte jusqu’à ce qu’il meure. La responsabilité régénératrice, c’est non seulement ne plus détruire, mais rendre plus que ce qu’on prend à la Terre. Ce n’est pas de la compensation, c’est plus. C’est ça la régénération.

Qu’est-ce qu’il s’agit de réparer, de maintenir, de régénérer ?

Il s’agit de régénérer les milieux de vie. Quand on répare, on répare quelque chose qu’on a abîmé. Mais la maintenance ne va pas simplement réparer – elle va entretenir des milieux de vie, biologiques et sociaux. Maintenir, c’est plus grand que réparer. La maintenance entretient ce qui est bio, physico-chimique, mais aussi un milieu social. On retrouve toujours cette matérialité, ce rapport au naturel, mais aussi le rapport au social – les solidarités entre humains.

Vous parlez de réengager l’éthique, l’esthétique et le politique. Qu’est-ce que cela sous-entend ?

La dimension politique, c’est que des décisions sont prises, qui vont vers le soin ou l’extraction. Par exemple, le zéro artificialisation nette s’inscrit dans la prise de conscience que les sols fertiles sont rares et précieux. C’est une orientation politique qui va limiter les appétits de ceux qui veulent continuer à extraire de façon irresponsable. Le projet peut être une matière où on va gérer des conflits, faire tenir ensemble des éléments contradictoires. C’est ça la dimension politique : affronter le conflit et chercher des solutions inventives.

Le danger, c’est le techno-solutionnisme, le scientisme. L’architecture, la ville, le paysage, c’est éminemment éthico-esthético-politique. C’est culturel. C’est une manière de faire avec la nature, avec la matérialité, avec les autres humains et les non-humains.

Le care renvoie à une attitude d’horizontalité. On va aller sur le terrain : enquêtes, interviews, récits des lieux.

Quels sont les premiers gestes à poser à l’échelle d’un projet urbain pour faire revivre la ville comme un lieu de lien, de coexistence ?

Cette révolution culturelle du care met l’accent sur le lien, sur le fait qu’on est interreliés. Concrètement, c’est la remise au cœur de la question du lieu, du local. Tout projet intervient dans un territoire très situé. Il faut repartir des spécificités naturo-culturelles du milieu, travailler avec les parties prenantes, les forces vives, humaines et non-humaines.

Le care renvoie à une attitude d’horizontalité. On va aller sur le terrain : enquêtes, interviews, récits des lieux. On va reconnaître l’attachement au lieu. On habite toujours en s’attachant au lieu. C’est parce qu’on va aimer les lieux qu’on va être capable d’en prendre soin. Cette dimension spirituelle et affective est remise au cœur. Il y a une intelligence des lieux, mais aussi un affect des lieux.

Certains pourraient dire qu’il y a des contraintes d’urgence, une crise du logement et qu’il faut construire. N’est-ce pas un discours anti-progrès ?

Le soin, c’est le soin pour avancer ensemble en prenant la mesure de la vulnérabilité des milieux et des personnes. Il faut faire attention à ne pas détruire ce qui a été sécrété au fil du temps, ce qui nous fait tenir sur Terre. Comment prendre soin de ce dont on hérite, de l’existant, et voir comment le réparer, le maintenir, le poursuivre dans une certaine harmonie ?

On n’est pas condamnés à ne pas avancer. On est condamnés à avancer. Je parle de régénération créatrice, de synergies et de symbioses créatrices. On avance, mais sans effacer ce qui était avant. On hérite et on transforme. La métamorphose est inhérente à notre manière d’habiter. Il faut réhabiliter : il y a beaucoup à faire avec la réhabilitation. Ce n’est pas le refus. C’est le fait que nous sommes en devenir, mais que le devenir n’a de sens que si on est capable d’hériter de ce qui nous a précédé.

Vous posez quatre principes : l’accueillance, la maintenance, la portance et l’accordance. Pouvez-vous les expliquer ?

La portance, c’est ce qui nous porte et nous soutient, ce qui est déjà là, naturel ou culturel. On est porté par des structures plus vastes que nous, ce substrat naturo-culturel.

L’accordance, c’est comment on accorde cet héritage avec ce qui arrive. Comment on accorde les rythmes de la nature, les cycles, et l’héritage mémoriel, culturel, avec de nouvelles valeurs. Il faut accepter de beaucoup débattre, controverser, accepter différentes manières de procéder. C’est un souci de coller au plus près des situations locales, de prendre soin des corps et des âmes.

L’accueillance, c’est comment accueillir l’autre. L’accueil de l’autre traverse l’humanité depuis la nuit des temps. Le rapport à l’altérité est la grande énigme de l’humanité. Aujourd’hui, c’est aussi accueillir le non-humain.

Avez-vous des exemples de pratiques qui intègrent ces principes ?

C’est difficile de prendre un exemple. Je crains les « bonnes pratiques » qui minimisent la singularité des situations. À Copenhague, on a réintroduit tôt d’autres mobilités. À Bordeaux, on travaille à revégétaliser pour accueillir le non-humain. À Lyon, on a travaillé à accorder le naturo-culturel. Mais cela provoque aussi des oppositions.

C’est au cas par cas qu’on peut le faire. Ces quatre principes peuvent régénérer la manière de faire le projet du soin, parce que c’est situationnel, expérientiel. C’est plus une approche qui va s’incarner à travers un contexte à chaque fois différent. Il ne faut pas créer des modèles. Il faut inventer au cas par cas, en horizontalité, pour trouver la solution la plus appropriée.

Que signifie faire ensemble dans un monde fragmenté ? Comment l’urbanisme peut-il redevenir un levier de construction du commun ?

Au cas par cas, beaucoup de situations ont marché. Par exemple, les Grands Voisins à Paris : un terrain en attente d’opération d’urbanisme a été ouvert, on a hébergé des gens à la rue, organisé des conférences. Il y a beaucoup d’opérations où on met des gens autour de la table et on les fait travailler ensemble. Il faut accepter que ce ne sera jamais la solution magique. Si des gens résolvent un problème à un endroit à un moment, c’est formidable. Les choses peuvent changer. Il faut accepter que le temps passe et se transformer, pas être réactionnaire.

Des récits de subsistance, de partage, d’entraide qui motivent la jeune génération. Il faut s’engager à fond là-dedans. Il faut qu’on soit nombreux à se serrer les coudes, parce que ce n’est pas la dominante. C’est une bataille.

Quel récit gagnerait à être davantage transmis, incarné, partagé ?

Il y a un désir de récit où on va raconter des lieux où des possibles émergent. Des récits de synergies, comment on fait travailler les choses ensemble. Des récits situés où les corps et les esprits ont une manière de cohabiter. Des récits de subsistance, de partage, d’entraide qui motivent la jeune génération. Il faut s’engager à fond là-dedans. Il faut qu’on soit nombreux à se serrer les coudes, parce que ce n’est pas la dominante. C’est une bataille.


Propos recueillis par Yoann Sportouch

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