Eric de Thoisy, votre travail, singulier, se situe à la croisée de l’architecture, du soin et de la philosophie. Pourriez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a amené à explorer ces liens entre le soin, l’espace et l’architecture ?
Au bout de quelques années de pratique en agence, je n’étais pas très satisfait de la manière dont les agences menaient leurs projets, notamment dans les relations avec les promoteurs et la commande. Cela ne me semblait pas cohérent avec ce que j’imaginais pendant mes études à l’école d’architecture. C’est un désenchantement que connaissent, je pense, une grande partie des architectes qui sortent de l’école.
J’ai donc assez rapidement décidé de me tourner vers la recherche, en imaginant qu’il existait peut-être une autre manière de faire de l’architecture. Tout a alors commencé au sein de l’agence SCAU. L’agence m’a proposé de faire une thèse CIFRE, ce qui était une opportunité magnifique. J’ai ensuite monté un département de recherche chez eux. Assez vite s’est posée la question d’un livrable que ce département devait produire.
Nous en sommes arrivés à l’idée de concevoir une exposition à l’Arsenal, lieu emblématique pour les agences parisiennes et françaises. Nous avons choisi le sujet du soin. Nous sommes allés voir Alexandre Labasse avec cette idée. Il a tout de suite accepté. D’emblée, j’ai proposé à l’agence de monter un co-commissariat avec Cynthia Fleury, car j’ai depuis toujours une appétence pour le croisement entre architecture et philosophie, aborder l’architecture par le biais de la psychologie, de la philosophie, de la théorie. Je voulais constituer un binôme avec elle pour construire un contenu plus solide que ce que nous aurions pu élaborer seuls.
Ce projet a duré plusieurs années.
Oui. Je me suis alors lancé dans trois ou quatre ans de travail intensif pour monter ce projet, en grande partie perturbé par le Covid. En parallèle, j’ai rejoint la chaire de philosophie : Cynthia m’a proposé de devenir chercheur associé et de me confier un séminaire d’architecture. Je suis ainsi devenu, un peu par la force des choses, spécialiste de la question du soin et de l’architecture, puisque c’était le sujet de l’exposition et de mon cours simultanément. J’ai vraiment plongé dedans.
Depuis, je n’en suis pas sorti, notamment grâce à cette rencontre avec le monde de la psychiatrie qui m’a profondément bouleversé. Généralement, tous ceux qui fréquentent ce milieu n’en sortent jamais vraiment – c’est quelque chose qui vous attrape et dont vous avez du mal à vous extraire. Je continue d’animer des séminaires dans un hôpital psychiatrique.
Qu’est-ce que ce moment vous a appris ?
Ces recherches m’ont passionné. Une fois l’exposition terminée, il n’était pas question pour moi de passer à autre chose. J’ai quitté l’agence pour diverses raisons, mais je suis resté animateur de séminaires à la chaire et j’ai continué à travailler sur ces questions de mon côté.
Je me suis rendu compte qu’au-delà du premier choix de prendre ce sujet comme objet de recherche, la thématique du soin permet d’accomplir beaucoup de choses, tant en termes d’actions et de projets qu’en termes de réflexion théorique. J’ai vraiment pris le soin comme un concept global pour repenser une théorie et une pratique générale de l’architecture. Ce concept permet ce genre de démarche. Et j’y suis toujours.
Oui, c’est effectivement un concept très puissant, car il recouvre de nombreuses acceptions différentes, tant en termes de pratique que d’éthique. Dans l’un de vos articles publié dans la revue AOC, vous évoquez une double crise : celle du soin d’une part, et celle de l’architecture soumise aux logiques économiques et normatives d’autre part. Comment ces deux crises se manifestent-elles aujourd’hui ? Fabienne Brugère parle également de crise du care, crise du soin.
La crise du soin, vous la constatez immédiatement quand vous entrez dans un hôpital par exemple. Prenons l’hôpital Esquirol, le grand hôpital psychiatrique à l’est de Paris avec qui nous travaillons. C’est une catastrophe : il n’y a pas assez de soignants, pas de moyens, tous les bâtiments sont délabrés.
Durant les deux dernières décennies, il y a eu un virage gestionnaire et managérial dans l’hôpital, qui s’est ajouté au virage de la financiarisation du soin des années précédentes. Cette logique de management a porté le coup de grâce : de plus en plus de soignants sont en souffrance.
Le monde du soin a besoin d’autres acteurs et d’autres disciplines extérieures pour tenir, des architectes, des sociologues, des philosophes. De la même manière que les architectes ne peuvent pas s’en sortir seuls, les soignants non plus.
Cette crise se traduit notamment, dans le domaine architectural, par la construction d’hôpitaux complètement déshumanisés, qui relèvent de pures logiques de rationalisation de l’acte de soin. Il faut que tout aille au plus vite, c’est l’ambulatoire dans tous les sens. La crise du soin a un visage architectural très clair : certaines grandes agences qui construisent des hôpitaux produisent d’énormes machines qui déshumanisent et achèvent les patients qui y séjournent encore.
C’est cela, la crise du soin et la crise de l’architecture : celle des architectes qui conçoivent ces hôpitaux en répondant à de la pure commande. L’opposé de ce qu’incarne Lucien Kroll, dans le sens où c’est une discipline qui s’est complètement dépolitisée et qui n’assume plus du tout son statut de vecteur politique. Certaines agences revendiquent même le fait d’être apolitiques, de ne pas être un vecteur politique, d’être simplement une entreprise qui fait du produit.
Dans votre exposition, une image particulièrement marquante représente une personne tenant un enfant, une métaphore du holding en lien avec le soin, en lien avec l’idée de ce qu’est le soutien. Comment l’architecture peut-elle assumer ce rôle de soutien collectif, à l’échelle d’un bâtiment mais aussi à l’échelle de la ville ?
C’est précisément tout le sujet de mes recherches. Pour parler d’architecture soutenante, j’aime prendre des exemples emblématiques, dont certains figuraient d’ailleurs dans l’exposition.
Il y a un exemple que je continue à citer : Alvar Aalto avec son sanatorium de Paimio. Quand il conçoit ce projet, il a une révélation : il comprend que la plupart des habitants sont allongés et décide de dessiner du point de vue d’un homme alité plutôt que debout. Cela paraît simple, mais change beaucoup de choses. Il abaisse l’allège des fenêtres pour que les patients puissent voir dehors depuis leur lit, supprime les lumières au plafond qui éclairent en pleine face. Ces petites décisions transforment l’ensemble du projet.
Aalto était lui-même malade quand il a conçu Paimio. Il s’est rendu compte qu’il n’avait jusque-là construit que du point de vue d’un homme debout, en bonne santé. L’espace ne fonctionnait pas du tout pour certaines personnes.
J’ai beaucoup travaillé sur le cas des troubles du spectre de l’autisme. Dans mes travaux récents, j’ai pointé le problème principal de la crise de l’architecture : la question du flux et de la flexibilité. Les architectures commandées aujourd’hui sont des machines à flux. Ces bâtiments flexibles, modulaires, évolutifs représentent la principale demande faite aux architectes.
Or, une certaine partie de la population autiste ne supporte pas, littéralement, qu’un espace bouge. Si d’une journée à l’autre la chaise ou la table a bougé, cela peut créer des crises graves. Pour cette population, la ville flexible est littéralement inhabitable. Si on prend cette population comme « patient zéro » de l’architecture, on se donne les moyens de construire une critique plus générale de la cité ultra-flexible.
Avec Alzheimer aussi, il y a des choses intéressantes. Le village Alzheimer dans les Landes : les architectes ont reproduit des environnements que les patients ont pu connaître dans leurs jeunes années, une réinterprétation de la bastide landaise. D’un point de vue architectural, ça pourrait s’apparenter à du pastiche, à la limite du mauvais goût. Mais pour certaines populations, c’est un dispositif efficace pour travailler leur mémoire. Cela touche au nœud pratique de l’architecture.
Avec l’accroissement des vulnérabilités, vieillissement, maladies chroniques, il y a de plus en plus de personnes pour lesquelles les espaces conçus jusqu’à aujourd’hui sont difficilement habitables.
Pourquoi partir de l’idée de concevoir à partir de la vulnérabilité ?
Je ne sais pas si c’est une obligation, mais disons qu’on devrait le faire parce qu’on y croit. Si on prend le cas de la population vieillissante, les villes ne sont pas du tout adaptées : il n’y a pas d’espaces où l’on peut marcher lentement. Avec l’accroissement des vulnérabilités, vieillissement, maladies chroniques, il y a de plus en plus de personnes pour lesquelles les espaces conçus jusqu’à aujourd’hui sont difficilement habitables.
La vulnérabilité peut toucher tout le monde à tout moment. À partir de cette donnée universelle, elle nous permet d’être en ligne dans notre responsabilité vis-à-vis de l’autre.
Très concrètement, quand on pense à partir du plus vulnérable d’entre nous, au lieu de penser à partir d’un homme générique qui n’existe pas, on produit des choses qui sont bien pour tout le monde.
L’exemple d’Aalto est parlant : après Paimio, il a compris que ce basculement le rendait meilleur architecte d’une manière générale. L’exemple le plus connu, c’est sa chaise Paimio, conçue pour aider à ouvrir la cage thoracique. Cette chaise est devenue l’un des best-sellers du XXᵉ siècle en design. On est tous mieux dans cette chaise.
C’est récurrent : quand on se place de ce point de vue, on fait des choses meilleures pour tout le monde. Il faut juste qu’il y ait une volonté politique d’engager ce point de vue.
Quasiment aucun architecte aujourd’hui ne dira qu’il cherche à faire des bâtiments beaux. L’esthétique a été abandonnée, alors qu’on sait que l’absence de beauté cause des pathologies. Vivre dans des villes génériques crée des troubles – on le sait depuis les années 1960-1970.
Dans vos interventions, vous évoquez la perte du symbolique en architecture. Comment s’explique-t-elle ? Est-ce lié à la logique économique ?
Oui, c’est le même sujet. Il y a cette logique de rentabilité, de flexibilité, de la ville qui se refait en permanence sur elle-même. Des analyses marxistes de l’espace existent chez David Harvey, Henri Lefebvre. Cette demande de bâtiments génériques produit des constructions anonymes, avec un langage qui se répète. On utilise le même langage de façade pour des bureaux ou des hôpitaux. C’est lié à la logique de réversibilité : si jamais il faut transformer des bureaux en logements, il ne faut pas trop connoter le bâtiment. Cette logique oblige à enlever du symbole.
De plus en plus, on conçoit des bâtiments qui se ressemblent tous pour ne pas empêcher une flexibilité future. C’est aussi des bâtiments génériques qui peuvent être à la fois un bureau, un hôpital, un hôtel.
Cela se superpose au fait que les architectes ont, depuis des années, une difficulté avec la question du symbole. Après le postmodernisme et sa surcharge symbolique, il y a eu une désertion du champ de l’esthétique, avec cette idée désormais ultra dominante, mais pauvre à mon sens, que le goût est subjectif et que le beau n’appartiendrait plus au domaine des architectes.
Quasiment aucun architecte aujourd’hui ne dira qu’il cherche à faire des bâtiments beaux. L’esthétique a été abandonnée, alors qu’on sait que l’absence de beauté cause des pathologies. Vivre dans des villes génériques crée des troubles – on le sait depuis les années 1960-1970.
La parole des habitants est très peu prise en compte dans la production contemporaine. En psychiatrie, c’est particulièrement critique. La parole des patients psychotiques est considérée comme illégitime, fantaisiste. Il y a du travail pour mettre en place des protocoles, car leur parole est parfois difficile à recueillir. Mais je suis convaincu que c’est en comprenant leur appréhension de l’espace qu’on peut réorienter l’architecture vers des formes plus soignantes.
Garder en tête l’existence des vulnérabilités, serait-ce une manière de dépasser ce réflexe d’être simplement exécutant ? Est-ce une posture qui permet de conserver une part d’humanité en tant qu’acteurs de la fabrique urbaine ?
Il me semble que oui. Je n’aurais pas eu cette prise de conscience précise si je n’avais pas essayé de prendre les choses du point de vue des populations vulnérables. Faire ce transfert m’a permis de mieux mesurer le problème.
C’est pour cela que notre travail avec l’École de Belleville me semble important. Depuis trois ans, nous faisons des ateliers de co-conception avec les patients en psychiatrie pour récolter leur parole et la prendre au sérieux.
La parole des habitants est très peu prise en compte dans la production contemporaine. En psychiatrie, c’est particulièrement critique. La parole des patients psychotiques est considérée comme illégitime, fantaisiste. Il y a du travail pour mettre en place des protocoles, car leur parole est parfois difficile à recueillir. Mais je suis convaincu que c’est en comprenant leur appréhension de l’espace qu’on peut réorienter l’architecture vers des formes plus soignantes.
Il faudrait en premier lieu recueillir la parole de celles et ceux qu’on entend le moins, et qu’on délégitime le plus.
Oui, et il faudrait aussi que les architectes soient plus en amont dans les processus. Le programmiste a pris une place importante dans les décisions, notamment l’implantation, prises avant l’arrivée de l’architecte. Et on sait de plus que, en particulier dans le marché des hôpitaux, l’essentiel des programmistes, ce sont des filiales de promoteurs et autres d’investisseurs qui ont pris une bonne part du marché dans les soins et les hôpitaux.
Dernière question : à quoi pourrait ressembler une ville qui soigne et qui soutient ? Quels seraient les principes à mettre en avant ?
Il y en a beaucoup. Par exemple, imaginer des espaces où l’on peut marcher lentement. Aujourd’hui, avec les trottinettes, les vélos, il est devenu impossible pour les personnes âgées d’aller faire leurs courses.
Je travaille aussi sur l’idée de remettre dans la ville des lieux pour des populations vulnérables qui ont été sorties, en psychiatrie, par exemple. C’est le sujet de notre projet avec l’école de Belleville cette année : remettre des lits d’hospitalisation psychiatrique au centre de Paris, ce qui pose la question de « l’acceptabilité ».
C’est le même problème que les salles de consommation à moindre risque, complètement sorties de la ville. Il y a un travail à faire pour ramener ces lieux et recréer les conditions d’une cohabitation avec certaines populations particulièrement fragiles.
Propos recueillis par Yoann Sportouch



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