Le récit médiatique sur le climat, le pouvoir d’achat ou l’état de nos démocraties est alarmant, nous le savons. A cela, s’ajoutent depuis quelques années maintenant un contexte géopolitique terriblement inquiétant et qui semble chaque jour s’aggraver un peu plus.
Je repense souvent à une conversation, tenue il y a quelques années avec Juliette, qui allait devenir mon épouse. Face à l’adversité du monde, à la multiplication des crises et à la violence diffuse qu’elles produisent, elle m’avait dit ceci :
« Il nous faudra construire un sanctuaire d’amour. Un point d’ancrage à partir duquel nous pourrons, chaque jour, retrouver la force nécessaire pour diffuser un maximum d’attention autour de nous. »
Avec le recul, je mesure combien cette phrase dépasse le cadre de notre foyer. Elle dit quelque chose de profondément politique, au sens noble du terme. Car ce « sanctuaire » n’est pas un refuge hors du monde : il est au contraire une condition pour y rester pleinement engagé. Il est ce socle invisible qui rend possible l’attention, la disponibilité à l’autre, la capacité à ne pas céder à l’indifférence ou au cynisme.
C’est sans doute pour cela que cette phrase résonne aujourd’hui si fortement avec l’urbanisme du care. Penser la ville comme un ensemble de sanctuaires du quotidien, des lieux qui soutiennent les vies, qui protègent sans isoler, qui permettent de prendre soin sans se retirer, changent radicalement notre manière de concevoir les espaces et les infrastructures. L’attention à l’autre n’est alors plus une intention morale abstraite, mais une condition matérielle à produire : dans l’organisation des logements, dans les espaces publics, dans les lieux de proximité, dans les dispositifs de solidarité et dans les formes d’habiter que nous rendons possibles.
Car l’attention n’est pas spontanée. Elle se cultive, elle se rend possible ou impossible selon les environnements que nous fabriquons. Une ville qui épuise, qui isole, qui fragmente les temps et les espaces, rend l’attention difficile, voire inaccessible. À l’inverse, une ville pensée à partir des vulnérabilités, des interdépendances et des usages réels peut devenir ce socle à partir duquel chacun retrouve la capacité de prendre soin, de soi, des autres et du vivant.
Car il est clair que ces crises ne vont pas se résoudre en un claquement de doigt. Alors que pouvons-nous faire à notre échelle ? Il semble évident que nous devrons faire face et surtout faire avec. Dans cette optique, si nous envisagions ces crises autrement, en les abordant à l’échelle du quotidien, dans nos pratiques et nos manières de nous organiser ? Dans nos interactions, dans nos manières d’écouter ? Comment pourrions-nous mieux vivre ces crises en tant qu’individu, et par extension en tant que société ?
Dans les premiers numéros de Lumières de la ville – la revue de l’Urbanisme du care, nous avons déjà dressé le constat de l’état alarmant de l’habitabilité du monde, de nos villes et de nos logements. Nous avons aussi positionné l’urbanisme du care comme une éthique qui propose un cadre systémique, et bon nombre de clés pour agir face à cela. Des clés qu’il nous faudra encore et toujours raconter, valoriser, promouvoir.
Pour le numéro Vivre nos crises, nous souhaitons enrichir cette réflexion par d’autres voix. Des voix qui rappellent que le phénomène urbain ne se limite pas aux grandes villes, mais concerne aussi le périurbain, les bourgs et les villages. Là aussi, le manque de considération des usages individuels produit des situations d’inadaptation.
Ces voix montrent que la réponse ne peut se réduire à l’échelle individuelle : elle passe par l’organisation collective. L’urbanisme, en agissant sur les espaces et les infrastructures, contribue à l’isolement généralisé, mais il peut aussi devenir un levier pour adapter nos moyens de garde, prendre soin de nos aînés et des personnes malades, et réduire notre impact sur la biodiversité.
L’urbanisme du care est également précurseur de nouvelles formes de solidarité : celles qui s’organisent lors de catastrophes naturelles et celles qui facilitent l’intégration des étudiants. Des initiatives d’architecture de l’urgence et de colocation solidaire montrent comment ces pratiques fondées sur la responsabilité collective peuvent transformer, au-delà du projet, notre manière de faire l’expérience du vivre-ensemble.
Qu’il s’agisse de créer de l’espace pour les métiers du soin ou pour des gestes simples de partage du quotidien, le numéro Vivre nos crises en propose de nombreux exemples, et invite à réfléchir aux manières dont nos environnements peuvent soutenir nos vies, même au cœur des crises.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef


