Il y a dans cet entre-deux tours des municipales un paradoxe saisissant. D’un côté, une vitalité citoyenne inédite : près de 700 listes citoyennes se sont présentées au premier tour, soit autant que celles du Rassemblement national. De l’autre, une abstention record, dépassant les 42 %, qui révèle une fracture démocratique profonde, un symptôme majeur de la crise de la démocratie.
Alors, que nous disent ces élections ? Peut-être, avant tout, que notre démocratie locale est elle aussi entrée dans une zone de turbulence. Et que cette turbulence appelle des transformations profondes de notre manière de faire société et donc, de faire la ville.
Car la commune, historiquement est aussi un espace de confrontation, de débat, de construction collective, pas seulement un échelon administratif. Comme le rappelle Thierry Paquot, que nous avons invité dans ce numéro : les campagnes connaissaient autrefois beaucoup plus de lieux publics vivants. Aujourd’hui, ces espaces se sont vidés, les interactions se dématérialisent, et la portée politique semble s’éloigner de ces lieux du quotidien, encore remplacée par des logiques d’esthétisation, d’“apaisement” ou de simple efficacité.
Et comme un symbole, Jürgen Habermas nous a quittés ce samedi. Lui qui avait fait de l’espace public le cœur battant de la démocratie, cet espace où l’on débat, où l’on conteste, où l’on construit du commun. Un espace qui, aujourd’hui, semble se dérober. La démocratie ne semble plus constituer qu’une échéance électorale, qu’un outil de pouvoir. Tout l’inverse de ce que Habermas appelait de ses vœux : un espace public fait de cafés, de salons, de places… conçus d’abord pour débattre de littérature et de politique et pour se forger une opinion publique, des espaces capables de faire circuler les arguments et de remettre l’autorité en question.
Dans ce contexte, la montée des listes citoyennes n’est pas anodine. Elle traduit une volonté de réinvestir le local et de reprendre la parole. Mais cette vitalité apparente masque une fracture plus profonde : Plus les revenus sont élevés, plus l’abstention recule. Elle atteint jusqu’à 62 % chez les personnes vivant avec 1250 € nets par mois*. Alors quelle représentativité réelle, quand l’abstention est la plus forte chez celles et ceux qui sont déjà les moins entendus ? Qui parle au nom de qui, lorsque près de la moitié des habitants ne participent pas ?
Cette interrogation nous oblige à regarder en face les angles morts de notre démocratie. Les publics invisibles, les jeunes, les précaires, les habitants les plus éloignés des institutions, sont aussi souvent les grands absents des urnes. Non pas par désintérêt, mais parce que les formes actuelles de participation ne leur parlent plus, ou ne les atteignent pas.
Pourquoi ne votent-ils pas ? Après ce premier tour, la question doit devenir encore plus radicale. De quelle démocratie parlons-nous aujourd’hui ? Une démocratie procédurale, fondée sur le vote, mais fragilisée par la défiance qui se développe de plus en plus ? Une démocratie qui exclut ? Ou une démocratie vécue, incarnée, qui se construit au quotidien dans les territoires ?
C’est ici que les réflexions de Sabine Barles, lauréate du grand Prix de l’urbanisme 2026, apportent dans ce numéro, un éclairage précieux. Nos territoires sont interdépendants : certains produisent, d’autres consomment ; certains concentrent les richesses, d’autres les vulnérabilités. Pourtant, ces relations restent largement invisibles, non dites, non politisées. Or, reconnaître ces interdépendances, c’est déjà faire un pas vers une démocratie plus lucide.
Car l’interdépendance est d’abord une vision du monde. Une invitation à penser la solidarité comme une condition de notre coexistence.
C’est précisément ce que propose l’éthique du care : remettre au cœur de l’action publique l’attention aux autres, aux vulnérabilités, aux liens qui nous unissent.
Dans cet entre-deux tours, les territoires ont une responsabilité particulière. Ils peuvent choisir de considérer l’abstention comme une fatalité, ou comme un appel à transformer en profondeur notre démocratie de proximité. Ils peuvent voir les listes citoyennes comme des anomalies, ou comme les prémices d’un renouveau démocratique. Le volontarisme dont ils feront preuve dans les jours et les mois à venir sera décisif.
Le choix qu’ils auront est simple : gouverner comme d’habitude, c’est-à-dire pour appliquer un programme, sans se soucier de celles et ceux qui n’ont pas voté. Ou gouverner en partant des fractures révélées par cette élection, en considérant chaque enjeu comme une opportunité de réparer, de relier, de reconstruire du commun, de trouver des solutions ensemble.
Peut-être est-ce là, finalement, l’enjeu de cet entre-deux tours : non pas simplement choisir des équipes municipales qui sauraient appliquer un programme, mais ouvrir un nouveau cycle. Un cycle où la démocratie locale se réinvente à partir des territoires, de leurs habitants, et de leurs liens.
Un cycle où prendre soin devient un acte politique.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef
*Sondage IPSO BVA et CESI réalisé entre le 12 et 14 mars 2026


