En France, les communes constituent l’autorité administrative locale des villes et des villages. Jusqu’où peut-on retracer l’origine de cette forme de gouvernance locale ? Comment la territorialisation du pouvoir s’est-elle progressivement mise en place ?

Je me suis intéressé à la notion de commune parce que je voulais comprendre comment étaient administrées ces entités qu’on appelle « villes », nées il y a plus de 5 500 ans dans les vallées fluviales. Très vite, ces cités emploient quelques fonctionnaires pour percevoir les impôts, élaborer des lois, organiser les métiers, contrôler le commerce, construire des bâtiments publics, assurer la sécurité et défendre les habitants lors des guerres. Ces premières villes, sont des cités-États, dirigées par un chef de guerre ou un prêtre, qui n’était pas élu, cela viendra plus tard… 

Les polis grecques reposent sur une assemblée des citoyens, un conseil restreint, un conseil des Anciens, etc., où dominent les grands propriétaires qui sont aussi de puissants donateurs et représentent une sorte d’élite, dans laquelle se recrutent les magistrats, souvent pour une année. Je rappelle que dans les cités grecques sont exclus des affaires publiques, les femmes, les enfants, les étrangers (du moins certains) et les esclaves. À l’époque de Platon, l’on considère que près de la moitié de la population d’Athènes est composée d’esclaves… Et ceci ne change pas selon le système en place, oligarchie, démocratie ou tyrannie. 

L’agora d’Athènes, lieu de délibération.
© Spyros Kamilalis sur World History Encyclopedia (CC BY-NC-SA)

La délibération et la discussion sont les modalités de la vie politique, d’où l’importance de l’agora, terme lié au verbe ageirô, « assembler, rassembler ». Le linguiste Émile Benveniste distingue deux modèles linguistes de la cité : dans le modèle grec, il y a la polis (l’acropole qui est une citadelle), ceux qui s’y installent deviennent des citoyens (polîtes), alors que dans le modèle romain, ce sont les citoyens (civis) qui en se réunissant créent une collectivité (civitas). Benveniste constate que c’est le modèle grec qui l’emporte dans la désignation des citoyens dans la plupart des langues occidentales. C’est donc la cité-État qui attribue le statut de citoyen, avec une diversité de caractéristiques selon les lieux. 

Puis, il a fallu attendre la « renaissance urbaine » des XIᵉ et XIIᵉ siècles pour voir émerger dans ce qui n’est pas encore la France, un phénomène nouveau : les villes franches. Cette fois, les citadins s’émancipent du pouvoir seigneurial ou épiscopal en créant des entités autonomes, dotées d’une charte rédigée par les bourgeois, entendus comme les habitants du bourg, et non une catégorie sociologique. Ces chartes communales définissent les droits et devoirs de chacun, instaurant une forme d’auto-organisation politique, fondée souvent sur des assemblées. Ces communautés commencent à s’organiser pour assurer la garde de la ville, qui est entourée de fortifications et ferme ses portes le soir. Un serf fuyant son fief qui y entre devient aussitôt libre. Le seigneur ne peut le réclamer sans entrer en conflit avec une ville qui sait se défendre ! Au XVᵉ siècle, un adage venu de Bavière, « l’air de la ville rend libre » confirme le caractère émancipateur des villes.

Comment peut-on caractériser l’organisation politique des communes à travers l’histoire ? Quels modèles de gouvernement local existe-t-il ?

En réalité, il y a eu une diversité incroyable de modalités politiques. Sous l’Ancien Régime, à quelques kilomètres de distance, le maire pouvait être nommé à vie par le roi, élu pour un an, ou tiré au sort.

Le tirage au sort, expérimenté dans la Grèce antique, puis a été largement utilisé à Venise et à Florence mais aussi à Parme, Bologne, Lucques, Orvieto, et également en Espagne, à Barcelone, Sarragosse, Gerone, du XIVᵉ au XVIIᵉ siècle. À Venise, la procédure s’effectue en cinq jours et comporte dix phases. Chacun des 500 membres du Grand Conseil dépose dans une urne une boule de bois (ballotta) où son nom est gravé, puis l’on va chercher dans la rue un jeune garçon (ballottino) qui extrait de l’urne trente boules, puis neuf.

Il nous faudrait être moins frileux et oser expérimenter de nouvelles formes d’organisation politique locale.

En revanche, il existe également diverses modalités pour organiser politiquement une communauté villageoise. On retrouve beaucoup de formes qui s’apparenteraient à ce qu’on appellera plus tard la démocratie directe. On peut parler de système d’assemblées permanentes, de démocratie locale, d’autogestion ou d’associations villageoises qu’Henri Lefebvre a étudiées dans sa thèse, La vallée de Campan. Cette diversité historique nous invite à repenser la pluralité des modalités du politique. Aujourd’hui, enfermés dans le modèle d’une République « une et indivisible », nous avons du mal à concevoir que des systèmes politiques différents puissent coexister dans une multitude de petites communes. Je pense que c’est dommage : il nous faudrait être moins frileux et oser expérimenter de nouvelles formes d’organisation politique locale. On pourrait très bien imaginer que dans les petites communes de moins de 1 000 habitants, le maire soit tiré au sort pour un an. Ainsi, chacun deviendrait gouvernant à son tour, réalisant cet idéal aristotélicien où les gouvernants sont aussi des gouvernés.

Il faut aussi mentionner le municipalisme du début du XXᵉ siècle, où les municipalités géraient directement des services en régie : transports, bains-douches, logement social. C’était la commune comme grand organisateur de la vie sociale. Ce modèle s’est effondré avec la centralisation fiscale, mais l’idée d’une autonomie locale forte reste une piste essentielle.

Comment analysez-vous l’évolution des communes face aux transformations territoriales contemporaines, notamment la métropolisation ?

Selon moi, il n’y a plus de ville ni de campagne au sens traditionnel ; nous sommes dans un continuum urbain. Nous assistons à une « urbanisation des mœurs » planétaire. Le village de 360 habitants en Normandie où j’habite, n’est plus un village comme au début du XXᵉ : il n’y a plus un seul commerce, pas d’artisan, de pharmacie, de médecin, de café, mais un minuscule centre qui entoure la mairie et l’école qui a fermé et des maisons éparpillées aux alentours. Autre exemple, les agriculteurs ne font plus corps avec leur lieu et leur communauté. Ils cultivent des céréales pour les biocarburants et achètent leur alimentation à la supérette du coin.

Les principes du territorialisme par Alberto Magnaghi

Si l’on parle de « retour au local », il ne s’agit pas d’un retour nostalgique, mais de redynamiser ces territoires pour en faire de véritables lieux de vie. C’est là que la pensée d’Alberto Magnaghi, fondateur du territorialisme en Italie, devient éclairante. Issu du marxisme militant et de l’extrême gauche italienne, il propose de substituer à la conscience de classe la conscience du lieu. Et il a raison : la classe ouvrière traditionnelle a disparu, nous aspirons tous à un même idéal urbain lié à un mode de vie et non pas à des intérêts de classe. Il faut inventer un droit à l’urbain, plus ample que le droit à la ville et faire en sorte que les campagnes redeviennent des campagnes, avec une agroécologie.

En quoi la gestion des communs (terres, ressources, espaces partagés) a-t-elle façonné historiquement le rôle des communes ? Aujourd’hui, quel rôle jouent les communs dans la gouvernance des communes ?

On peut parler des communs à travers l’idée des communaux qui est, elle liée à la notion de propriété. Les communaux désignaient des terres qui n’appartenaient à personne, qui étaient à tout le monde. Dans de nombreuses sociétés, ces espaces permettaient aux paysans sans terre, de faire paître quelques bêtes, de ramasser du bois pour se chauffer ou de glaner des fruits, des glands… C’était un droit d’usage vital. 

Ce système a été brisé par le mouvement des « enclosures » en Angleterre, dès le XVIe siècle. Les paysans, incapables de payer ces clôtures ont été expropriés et sont devenus des vagabonds qui finissaient soit pendus soit enfermés dans des workhouse. Thomas More, dans L’Utopie, a résumé cette tragédie sociale par une formule choc : « Les moutons dévorent les hommes ». En France, la Révolution française a achevé ce processus en sacralisant la propriété privée. Les biens communaux, tout comme les propriétés ecclésiastiques et nobiliaires ont été vendus aux enchères, profitant à une bourgeoisie terrienne naissante.

Dans un deuxième registre, le mot « commun » entre dans le vocabulaire des écologistes et des mouvements alternatifs dans les années 70-80, sans lien direct avec l’histoire ancienne des communaux. La notion du commun a intégré une approche économique, celle de la « tragédie des communs » (théorisée par Garrett Hardin), qui a fortement influencé le débat en affirmant que ce qui est à tout le monde est vite dégradé. Puis on en est venu à réduire la notion de « communs » à celle de « biens communs » ou de « biens publics » : l’air, le soleil, l’eau. L’argument est simple : ces ressources appartiennent à tout le monde et ne devraient ni être appropriées ni vendues. Si cette approche est utile, elle reste, à mon sens, très réductrice. Elle ne couvre qu’une infime partie de ce que devraient être les communs. Pour moi, le commun renvoie à quelque chose de beaucoup plus vaste, qui inclut des lieux, des métiers, des relations, des ambiances, voire des sentiments partagés. Réduire le commun à une simple catégorie juridique ou économique, c’est oublier ses dimensions vivantes, imaginaires et politiques qui sont fondamentales.

Dans le contexte actuel, quel rôle la commune peut-elle encore jouer ? Permet-elle toujours une véritable initiative politique ?

La commune a plus de sens que jamais, car elle doit redevenir un lieu de discussion et de conflit. Il faut convaincre les gens que l’étrangeté de l’étranger est la garantie de notre propre différence. Pour cela, la question du découpage territorial est centrale, mais elle ne peut être ni administrative ni technocratique. Comme le disait Alberto Magnaghi, un territoire résulte d’un « acte d’amour » entre une population et un site. Ce n’est pas un tracé abstrait où l’on a créé les départements selon une rationalité géométrique. 

Nous devons entrer dans une autre logique : celle de l’accueil, de l’étonnement, de la surprise et de la diversité du vivant.

Les villes ne disparaîtront pas, mais elles seront bien différentes. D’un côté, persisteront les grandes mégalopoles, avec leurs ségrégations et leur coût environnemental, de l’autre, émergeront des villes-jardins, des villes-paysages, des villes-territoires. C’est là, justement, que l’inventivité attendue est la plus forte. Il ne s’agit pas de promouvoir l’éparpillement, mais d’inventer une compacité nouvelle avec des interrelations territoriales inédites comme la biorégion urbaine. 

Nous devons entrer dans une autre logique : celle de l’accueil, de l’étonnement, de la surprise et de la diversité du vivant. C’est pour cette raison que je privilégie le verbe ménager. Aménager, c’est organiser, contraindre, rationaliser. Ménager, issu de l’ancien verbe manoir qui veut dire « prendre soin », implique une disposition à la disponibilité, une attention aux intentions. C’est pour cela qu’à l’Université d’été des urbanistes en 2015 j’ai suggéré aux urbanistes de mettre sur leur carte de visite, « ménageur des possibles ». Personne n’a osé franchir le pas. Pourtant, c’est bien de cela dont il s’agit : passer d’une posture de maîtrise technique à une posture attentive à la fragilité du lien entre les habitants et leur environnement.


Propos recueillis par Fanny Bézie

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