En 2021, dans L’odeur de l’essence, Orelsan écrivait : « Plus personne ne s’écoute, tout le monde s’exprime ». La formule a depuis été tant répétée qu’elle semble presque aller de soi, ce qui est peut-être la preuve qu’elle touche juste. Elle décrit une époque de prises de position instantanées, de débats saturés, de polarisation permanente. Une époque où l’on parle beaucoup, mais où l’on écoute peun surtout celles et ceux avec qui on est en désaccord, et plus encore celles et ceux que l’on juge, en silence, moins dignes d’être entendus.
Et si cette réalité ne concernait pas seulement nos débats publics ou nos réseaux sociaux ? Et si elle traversait aussi, plus silencieusement, la manière dont nous fabriquons la ville ?
Aujourd’hui, dans les projets urbains, la participation est de plus en plus présente. Elle est devenue un passage obligé pour créer l’adhésion nécessaire autour de certains projets, un marqueur de modernité, et parfois même un argument de légitimité Mais au fond, savons-nous vraiment écouter ? Pas simplement entendre. Pas simplement organiser des ateliers ou multiplier les dispositifs. Mais écouter, au sens plein du terme : observer les situations, comprendre les usages, décrypter les signaux faibles, saisir ce qui ne se dit pas toujours, ce qui ne se voit pas.
Car écouter, en réalité, est un métier. Cela suppose du temps, des méthodes, une capacité d’immersion et une forme d’humilité. Comme le rappelle la sociologue urbaine Bénédicte de Lataulade dans ce numéro, qui depuis plusieurs décennies travaille dans les quartiers politique de la ville, un territoire ne se décrypte pas à l’intuition. Il se lit, il se travaille, il s’interprète. Sans cela, la participation reste une mise en scène, un leurre et non un levier de transformation.
Cette exigence de l’écoute, certains en ont fait le cœur de leur pratique. C’est le cas de Sophie Ricard, architecte et cofondatrice de La Preuve par 7 avec Patrick Bouchain, qui défend une autre manière de faire la ville : une ville qui se construit dans la durée, sur place, au contact des habitants. Une ville qui part des usages avant de dessiner des formes et composer une programmation. Ensemble, qui ont développé des permanences architecturales qui proposent une inversion radicale : ne plus projeter la ville depuis l’extérieur, mais la faire émerger depuis le réel.
Derrière ces approches, un enjeu majeur se dessine : celui de rendre visible l’invisible. Les vulnérabilités, les solidarités discrètes, les dynamiques locales, les fragilités sociales… tout ce qui constitue la vie d’un territoire mais échappe souvent aux radars classiques de la fabrique urbaine. Car c’est bien là que se joue l’essentiel. Dans ces interstices, dans ces usages ordinaires, dans ces réalités que seule une écoute attentive permet de révéler.
C’est précisément ce que propose l’urbanisme du care, déjà pratiqué en réalité par de nombreux acteurs et actrices de la fabrique urbaine : déplacer le regard. Partir des besoins réels, souvent silencieux, pour faire du projet urbain une réponse aux fragilités et aux liens qui structurent nos sociétés. Non pas comme une posture morale, mais comme une exigence opérationnelle. Une manière de reconnecter la ville à celles et ceux qui l’habitent, en considérant que la vulnérabilité n’est pas marginale, mais universelle et structurante.
Peut-être est-ce là, finalement, le véritable enjeu de notre époque. Non pas faire participer davantage. Mais apprendre à écouter mieux.
Car c’est dans cette écoute que se trouvent les conditions d’un projet partagé. C’est dans cette écoute que peuvent émerger des solutions justes, situées, durables. Et c’est dans cette écoute que la ville peut redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un espace de lien, de solidarité, et de construction collective.
Ce nouveau numéro de Lumières de la ville s’inscrit dans cette conviction. Celle que derrière chaque territoire, chaque projet, chaque habitant, il y a des histoires à entendre non pas pour faire joli ou pour se faire bien voir, mais parce que ce sont des réalités à comprendre, à partir desquelles des réponses pourront se co-construire.
Alors prenons le temps. Écoutons vraiment. Et peut-être, ensemble, recommencerons-nous à faire ville autrement pour donner vie à cette société plus désirable que l’on souhaite.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef


