D’où vient votre volonté de concevoir différemment les villes ? Qu’est-ce qui a nourri votre rapport critique au modèle dominant de l’urbanisme ?
Quand j’arrive à Boulogne-sur-Mer en 2009, je me pose la question de la tabula rasa qui prévaut dans les projets urbains de renouvellement urbain. Je sors alors tout juste de l’école à cette époque, j’habite près de Nanterre, donc je vois les projets de l’ANRU, qui commencent à se monter. J’ai la chance d’avoir un père urbaniste qui m’emmène à Val Fourré, à Mantes-la-Jolie, où se déroulent les premières grosses opérations ANRU. Une pensée me prend : comment se fait-il que l’on ne prenne pas en compte cette population qui est là depuis plus de 30 ans, tout en pensant que les problèmes se régleront en disséminant la population ? Mon engagement part de là. L’architecture ou l’acte de bâtir, ça ne m’intéresse que si, à un moment donné, il est fait pour quelqu’un et qu’on construit pour ce quelqu’un.
Aujourd’hui, on a arrêté de détruire systématiquement, sous prétexte des crises écologiques. Pour autant, les crises sociales ne sont pas traitées. Au contraire, ce sont les crises sociales qui m’ont intéressé, dès le départ. Mon livre de chevet, c’est Les Trois Écologies de Félix Guattari, parce qu’il a tout de suite fait le constat qu’on ne pouvait pas dissocier l’écologie environnementale de l’écologie sociale et de l’écologie politique et mentale. On ne traitera la crise écologique qu’à partir du moment où on prendra en compte l’humain dans cette situation complexe. Un projet d’architecture ou d’urbanisme ne peut donc pas se faire ex nihilo, sur papier, dans un bureau. Il faut reprendre possession de l’architecture dont on hérite et entrevoir l’aménagement du territoire à partir des ressources matérielles et immatérielles qui le composent.
La ville est déjà là. On a hérité de situations, nos banlieues, nos zones pavillonnaires, qu’il faut remodeler. Aujourd’hui, on parle de zéro artificialisation nette, mais c’est une évidence depuis longtemps : la ville s’est toujours reconstruite sur elle-même. La question, c’est comment on transforme l’existant sans exclure les populations qui y vivent.
Comment la notion de care est-elle entrée dans votre pratique et comment s’intègre-t-elle aujourd’hui dans votre pratique professionnelle et votre manière de concevoir les projets ?
La notion de care est apparue dans ma pratique en 2013-2014, quand je travaillais sur le projet Hôtel Pasteur à Rennes. Pour moi, la théorie vient après la pratique. J’ai commencé par me confronter à des problématiques sociales visibles. Et c’est à partir de là que j’ai pu théoriser, mettre des mots sur ce que je faisais.
En réalité, on pratiquait déjà le care sans le nommer. J’ai travaillé avec un psychiatre (Philippe le Ferrand ?) sur ce sujet-là, j’ai découvert Carol Gilligan et j’ai également eu la chance de rencontrer Cynthia Fleury. Toutes ces rencontres m’ont permis de poser le mot de care sur ma pratique. Je le conçois comme une notion féministe, liée à la question de l’attention à l’autre et de la singularité. C’est ça, le care : reconnaître l’importance des liens, du contexte, des situations.
Le care n’est pas un concept que l’on doit plaquer, mais une pratique éprouvée dans des contextes de crise sociale, de précarité, de vulnérabilité. C’est une manière de faire émerger des projets à partir des usages et des besoins réels, en acceptant que la réponse soit toujours située et singulière.
Dans un contexte où la participation des habitants est devenue une attente forte dans les politiques publiques, vous défendez une transformation plus profonde encore des modes de faire, en amont des projets. Pourquoi vous semble-t-il aujourd’hui essentiel de repenser en profondeur la manière dont s’écrit la commande publique ?
La vérité du projet advient d’abord dans l’écriture d’une commande publique nouvelle, plus collective, plus singulière, beaucoup plus démocratique que la norme actuelle. Pour moi, l’aménagement du projet urbain est un très bon levier pour repenser nos démocraties locales.
Pendant des décennies, on a déresponsabilisé l’habitant de son cadre de vie, de la gestion, de l’entretien, de l’animation. Or, s’il est un lieu où le projet se concrétise, c’est dans la maîtrise d’ouvrage, et très peu après. Quand on met les populations devant la responsabilité de l’écriture de la commande et devant celle de la conception, ces mêmes populations proposent des solutions auxquelles les concepteurs extérieurs n’auraient pas pensé.
L’écriture collective d’une commande est aussi l’occasion de refaire société. Quand on accompagne un maire ou un bailleur dans cette démarche, il est possible de redonner de la capacité d’agir aux habitants. C’est une mise en action de la démocratie locale.
Aujourd’hui, on parle beaucoup de la question du déjà-là, parce que l’on doit faire avec ce qui existe. Le geste architectural ne peut plus exister comme il a existé depuis les années 80. De nombreux champs sont à repenser : il faut travailler sur le ménagement de nos territoires et reconsidérer les ressources, matérielles et immatérielles.
La commande publique est aussi l’économie d’un projet. Pour l’Hôtel Pasteur, nous avons mobilisé 14 millions d’euros, votés par la métropole au service des filières du territoire. Ce n’était pas seulement un chantier, mais véritablement une manière de soutenir les artisans locaux, de former des jeunes professionnels, de recréer une économie ancrée.
Les projets urbains sont souvent évalués à selon ce qui est visible lors de leur livraison finale. À rebours de cette approche, vous accordez une place centrale au déroulement même du projet. Comment cette attention portée au processus transforme-t-elle concrètement la manière de concevoir et de mettre en œuvre un projet urbain ?
Je dis souvent que le processus va faire le projet. Dans notre approche, on n’attend pas de se dire : c’est fait parce qu’un maire viendra couper le ruban. Il faut que le projet soit mis en action au moment même où il est conçu.
C’est le principe même des permanences architecturales. L’objectif est de concevoir un bâtiment à partir d’une occupation et d’avoir une réelle programmation ouverte. Cela nous permet de mettre un bâtiment à l’épreuve de l’usage. À Rennes, sur l’Hôtel Pasteur, nous avons montré qu’en laissant le lieu ouvert aux besoins et aux envies de la population, on pouvait inventer un projet auquel on n’avait pas pensé à l’avance. C’est une mise à l’épreuve à taille réelle, sur le terrain directement, qui permet de sortir de la logique des concours et des programmes figés.
L’usage, c’est ce qui permet de démontrer qu’un bâtiment peut être réemployé, qu’il peut trouver de nouvelles fonctions, qu’il n’est pas condamné par des normes trop rigides. On prouve alors que l’humain est en capacité de s’adapter à ce dont il hérite.
Nous avons montré qu’il était possible d’économiser des millions d’euros en changeant notre rapport à la norme, en s’appuyant sur le bon sens et sur l’expérience vécue. C’est aussi cela, l’urbanisme du care : remettre l’humain et l’usage au cœur, plutôt que la technique et l’image.
La permanence architecturale ou la programmation ouverte redessinent l’avenir des pratiques urbaines. À vos yeux, quelles évolutions sont à venir pour l’urbanisme du care et de la co-construction ?
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes architectes veulent re-territorialiser leur métier, travailler là où ils habitent, avec les élus, les artisans, les filières locales. J’incite les jeunes architectes à se dire : n’attendez pas que la commande arrive. Allez voir vos élus et proposez de vous mettre à disposition. C’est une première étape importante pour co-construire des projets.
Il y a une jeunesse qui n’a pas envie de faire s’installer en tant qu’architecte de manière “classique”, en libéral. Ils et elles veulent être en prise directe avec les territoires, avec les filières locales, au cœur de la société civile. Et si toute la chaîne, de la formation à la gestion, en passant par la commande ou la conception, se transforme en profondeur, nous pourrons alors faire émerger un urbanisme du lien. C’est un changement culturel profond, mais il est possible et il est même déjà en cours, porté par une génération qui a décidé de pratiquer autrement.
Je crois sincèrement que la ZAC (Zone d’Aménagement Concertée, ndlr) à l’ancienne : partir d’une feuille blanche sur un champ de pommes de terre, est appelée à disparaître. Aujourd’hui, on fait des ZAC sur des friches. Mais même dans une friche, il se passe déjà quelque chose ! Il faut donc parvenir à appréhender ces situations. Faire les projets de manière situationniste devient fondamental. Il faut penser les projets de manière singulière et contextuelle. Le care consiste à appliquer une vision et une approche conceptuelle à une situation. Mais pour cela, il doit pouvoir être décliné et on doit composer le projet avec un certain nombre de ressources qui font que la réponse à la question ne sera jamais la même partout. La méthodologie est souvent commune à différents projets, mais la réponse, en chaque lieu, est différente.
Enfin, pour répondre aux crises sociales et écologiques, il faut recomposer les liens humains, démocratiques et territoriaux. L’urbanisme du care n’est pas une théorie désincarnée : c’est une pratique vivante, collective, et de fait politique qui met le processus au centre et fait de chaque projet une opportunité de réinventer nos manières de décider ensemble du futur des espaces que nous habitons et que nous habiterons.
Propos recueillis par Yoann Sportouch



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