L’Afev occupe une place particulière dans la fabrique urbaine. Vous n’êtes ni des concepteurs, ni un maître d’ouvrage ; vous ne faites pas partie d’une collectivité. Mais vous tissez des liens entre tous ces acteurs. Que proposez-vous exactement avec le projet Kaps ?
Concrètement, nous proposons un produit de base : un appartement en colocation de deux à sept chambres, associé à deux à cinq heures d’engagement par semaine. On est dans une « colocation en action », avec des jeunes qui ne prétendent pas tout solutionner, mais qui jouent un rôle de lien entre habitants, entre institutions, entre différentes parties prenantes.
Tout comme le care, elles impulsent des modes de vie attentifs aux autres.
Ainsi, le projet Kaps se situe au croisement de plusieurs dimensions. C’est à la fois un projet de logement et un dispositif d’engagement, qui met en mouvement et soutient les dynamiques habitantes, éducatives et sociales du quartier. Tout comme le care, elles impulsent des modes de vie attentifs aux autres, que ce soit au sein de la colocation, avec les voisins ou plus largement dans le quartier. C’est dans cette logique que nous cherchons à pousser et à développer des façons d’habiter.
Le dispositif que vous proposez implique un grand travail avec les situations vécues. Quel est votre rôle sur le terrain ?
Nous avons souvent une équipe déjà implantée localement, qui mène avec des partenaires identifiés des actions éducatives dans le quartier. Dans ce cas, seule la « brique logement » manque. Et même lorsqu’il s’agit d’un nouveau quartier, les acteurs nous connaissent généralement, car nous sommes présents dans les quartiers voisins. Nous bénéficions aussi de l’histoire de l’Afev : trente ans d’existence, et la plupart de nos sites ont au moins vingt ans d’ancrage.
Cette présence nous aide à entrer en dialogue avec les structures locales et avec les habitants. Car une résidence de jeunes peut susciter des inquiétudes : l’appréhension de nuisances, des fêtes possibles, le manque de stationnement devant chez soi… Prendre ce temps de discussion et de diagnostic permet de calibrer correctement les zones d’engagement et d’arriver avec des actions qui servent vraiment à quelque chose, et d’éviter de tomber dans l’écueil des « paillettes » montées à la hâte pour satisfaire un financeur ou montrer quelques gilets rouges Afev dans le quartier.
La clé est de communiquer. Parler à tout le monde et diffuser largement le projet contribuent à son acceptabilité et donc à son bon démarrage. Le simple fait de prendre ce temps pour écouter, de réunir les gens autour d’une discussion collective a déjà un impact en soi, ça peut lever certaines craintes. Même si ce sont les plus dynamiques, ceux qui sont déjà engagés localement qui y participent, ça joue beaucoup sur l’acceptabilité des projets.
Nous menons à chaque fois une étude de marché qui est également un diagnostic social, pour identifier les besoins prioritaires du quartier.
Comment diagnostiquez-vous les besoins d’un territoire, et comment ces analyses orientent-elles la conception des Kaps ?
Nous menons à chaque fois une étude de marché qui est également un diagnostic social, pour identifier les besoins prioritaires du quartier. La personne de l’Afev sur le terrain rencontre donc les acteurs du quartier et les étudiants pour conduire des entretiens qualitatifs. On essaie aussi, autant que possible, d’organiser des focus groups avec les habitants et/ou avec les étudiants. Pendant six à douze mois, nous cherchons à mieux connaître notre public cible : ses caractéristiques socio-économiques, son lieu de vie, le coût de son logement, la durée de ses trajets vers l’université, les lieux de loisirs ou de travail. Nous testons également son appétence pour différents types d’habitat : le logement classique, la colocation, la colocation solidaire, et plus largement l’engagement. Ces éléments nous permettent de calibrer les projets : faut-il ouvrir 40 ou 50 places, développer du logement diffus dans des appartements familiaux, ou bien créer une grande résidence pour répondre à des besoins massifs de logement étudiant ?
Cette phase préparatoire nous permet, par la suite, d’adapter les possibilités d’engagement associées. Est-ce un quartier vieillissant ? Alors on oriente l’engagement vers les personnes âgées isolées. Est-ce au contraire un quartier très jeune ? Dans ce cas, on met l’accent sur les enfants, car on sait que cela permet ensuite de toucher les parents et, plus largement, d’autres catégories de population.
Et ce n’est pas seulement une étude de marché destinée à remplir des Kaps, mais une forme d’expertise territoriale. Il s’agit de se demander si l’offre correspond réellement à un besoin social.
Je pense souvent à l’exemple de Valenciennes qui a seulement 25 000 habitants. Nous avons mené une enquête auprès de 1 000 lycéens d’établissements situés à 30 ou 40 kilomètres, dans les bassins de la communauté d’agglomération alentour. Le résultat de l’enquête montre que 40 % de ces lycéens se disent prêts à vivre en colocation et 35 à 40 % répondent positivement à la question de l’engagement. Et quand on les interroge sur leur projection dans l’enseignement supérieur ou leur avenir professionnel, la moitié affirme vouloir rester sur des périmètres territoriaux de proximité. Cela nous permet également de déconstruire l’image qui voudrait que la vie étudiante réussie passe forcément par l’« auberge espagnole » et les séjours à Barcelone.
C’est aussi un point très présent dans l’urbanisme de care : il s’agit, à un moment donné, d’objectiver et de contextualiser les choses. C’est de montrer que ce que nous proposons correspond bel et bien à une attente. Cela permet de réintroduire une part de scientificité dans le débat.
En effet, vous sortez de la logique de l’offre et votre « produit » répond à un besoin local. Comment ce dispositif s’intègre-t-il dans les processus d’aménagement ? Comment travaillez-vous avec les collectivités, promoteurs, bailleurs, architectes ?
Il y a un passage que j’avais retenue du livre, qui disait : « Appréhender le logement comme un service et non comme un produit ». Je pense qu’il faut aborder les choses de manière concomitante, surtout avec des acteurs qui ne raisonnent qu’en termes de produits. L’enjeu est de penser à la fois la nature de l’offre de manière à ce qu’elle réponde à des standards et qu’elle soit alignée avec les convictions portées. Notre ambition est de faire d’un produit aussi un service.
Quand on parle de logement abordable on a bien une offre de produits. Mais ce qui la caractérise, c’est précisément son caractère abordable. Donc les questions sont : qu’est-ce qui rend possible cette accessibilité ? Quelles dynamiques d’accompagnement peut-on mettre en place pour renforcer les objectifs poursuivis ?
Nous arrivons toujours avec un projet sur-mesure, co-construit à chaque fois avec la collectivité, le bailleur et les structures locales. Je crois que nous jouons un rôle d’intermédiaire entre notamment des acteurs qui ne dialoguent pas forcément entre eux : typiquement, un bailleur et une Cité éducative ou encore le Programme de Réussite Éducative du territoire. Grâce au comité de pilotage que nous mettons en place, ils se retrouvent autour de la même table, parfois pour la première fois.
Avec les architectes, on travaille sur la répartition des mètres carrés et sur les fonctionnalités des logements en fonction des retours des locataires. Aujourd’hui, les jeunes apprécient des séparations nettes, à l’ancienne, comme dans les immeubles des années 1970, avec un couloir distinct, une vraie cuisine-salon, de vraies chambres. Et cela est bien accueilli par les promoteurs et les bailleurs, car on reste sur du logement familial, avec la garantie de sa réversibilité.
Pour les promoteurs, nous représentons une porte d’entrée auprès de certaines collectivités, justement. Nous apportons quelque chose de plus qu’une simple offre de logement étudiant, grâce à cette dimension d’engagement et d’action sur le territoire.
Et l’offre séduit les collectivités car elle représente une ressource précieuse : des jeunes bénévoles, engagés et motivés, qui participent activement à la vie du quartier et viennent soutenir, là où c’est nécessaire, les dynamiques habitantes.
Les jeunes engagés deviennent des liens humains au sein d’ensembles urbains souvent pluriels et composites. Sans ce travail sur les interactions, l’habitat reste une juxtaposition.
Quel est le rôle des Kapseurs dans tout ça ? Comment leur engagement est-il valorisé ?
Les jeunes engagés deviennent des liens humains au sein d’ensembles urbains souvent pluriels et composites. Sans ce travail sur les interactions, l’habitat reste une juxtaposition. Les collectivités ou bailleurs nous sollicitent souvent pour assembler ces dimensions et réfléchir à la manière dont elles peuvent fonctionner en termes de vie sociale. La mixité sociale, par exemple, est un principe intéressant, mais elle génère aussi des tensions si elle se limite à mettre « riches » et « pauvres » dans un même ensemble urbain, en supposant que cela suffira. Sans agents capables de réguler et d’insuffler des dynamiques, cela ne fonctionne pas.
Souvent, les partenaires arrivent avec énormément d’attentes, comme si les Kapseurs allaient tout révolutionner. Nous insistons beaucoup sur le fait qu’ils sont des acteurs modestes, qui agissent au sein de la vie quotidienne, dans l’informel. On attend d’eux qu’ils soient de « bons voisins » : dire bonjour, aider à porter des courses, tenir une porte. Des choses très simples, mais qui ouvrent ensuite d’autres dynamiques. Ça peut être s’installer au pied de l’immeuble avec un café et des crêpes pour discuter avec les mamans, garder des enfants, ou encore repérer des besoins. Et à partir de là, lancer d’autres activités collectives, comme un atelier couture parce que plusieurs familles ont des vêtements à réparer et qu’une voisine ou un voisin a le savoir-faire. Ces activités s’inscrivent naturellement dans les espaces d’engagements proposés par l’Afev auprès des publics habitants le quartier tel que notamment le mentorat.
Il me semble également important de valoriser l’investissement volontaire des Kapseurs, qui développent de réelles compétences, à la fois humaines et pratiques à travers leur engagement. Nous travaillons pour faire reconnaître cet engagement par les universités, à travers de bonification sur la moyenne ou des unités en plus.
L’urbanisme du care défend l’idée que, lorsqu’on prend au sérieux les vulnérabilités, c’est toute une partie de la société que l’on peut réparer. Votre enquête de satisfaction semble aller dans ce sens, qu’en retenez-vous ? Que produit le dispositif des Kaps au-delà de son double objectif logement/engagement ?
Les Kaps sont un moyen pour certains jeunes de décohabiter. Ils ont grandi dans un quartier et, au moment de l’entrée à l’université ou quelques années plus tard, après avoir mis un peu d’argent de côté, ils choisissent de venir en colocation solidaire. Ça leur permet de franchir une étape vers l’autonomie et de poursuivre leur trajectoire résidentielle indépendante.
Un autre impact que je retiens concerne un changement de regard sur les quartiers populaires. Quand on demande aux Kapseurs de noter l’image qu’ils en ont, avant leur arrivée, on est autour de 3,09 sur 5. Après leur expérience, on passe à 4,01. C’est un vrai signe d’évolution positive C’est un signe clair d’évolution positive, beaucoup témoignent qu’ils ont rencontré des personnes accueillantes et qu’ils ont développé des compétences.
Concernant les actions apportées aux habitants, le Kapseurs disent avoir apporté en premier lieu de la joie et de la convivialité. Puis du soutien, du réconfort, et enfin des rencontres avec d’autres habitants et d’autres structures du quartier.
À Lille, le géographe Alexis Alamel, s’était intéressé plus particulièrement aux trajectoires professionnelles des Kapseurs. Son étude montrait que cette expérience dans les Kaps devenait un levier pour leurs projets professionnels. Certains se sont tournés vers des métiers liés à l’urbanisme, la participation citoyenne, le développement local, etc.
Un dernier mot ?
La mise en tension entre l’action et la réflexion me paraît aujourd’hui très pertinente. C’est ce qui m’a également marqué dans ce que propose l’urbanisme du care : la distinction entre morale et éthique. La morale, c’est une philosophie du dire ; l’éthique, plutôt une philosophie par l’exemple. On peut faire de la morale à longueur de journée, ça ne change rien, on le voit bien depuis trente ans. En revanche, quand on agit concrètement, quand on met en place par exemple une colocation d’étudiants dans un quartier, là, les choses commencent vraiment à bouger. A l’Afev, nous trouvons de l’appétence à réfléchir, parce qu’il y a un objet concret que nous pouvons penser. Nous envisageons d’ailleurs de mettre en place une forme de conseil scientifique, un espace de croisement entre chercheurs, penseurs et nos projets.
Propos recueillis par Fanny Bézie et Yoann Sportouch






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