Vous avez progressivement observé, écouté et étudié les besoins de celles et ceux qui sollicitent votre aide. Concrètement, quelles sont leur expérience de la ville ? Comment la manière dont nous aménageons nos territoires impacte leurs vécus ?
Ce prisme de l’urbanisme n’est pas quelque chose auquel nous sommes forcément habitués à réfléchir au sein de l’association. Pourtant il est profondément lié à nos ambitions. Aujourd’hui, les villes restent loin d’être hospitalières. Il y a 11 millions de personnes en situation d’isolement relationnel, soit environ un Français sur trois. Le sentiment de solitude touche particulièrement les personnes les plus précaires et, en plus d’être difficile à vivre au quotidien, il augmente le risque de mortalité prématurée d’environ 30 %. C’est donc un véritable fléau de nos villes.
Concrètement, leur quotidien ressemble souvent à un parcours du combattant : aller à une distribution alimentaire, traverser la ville pour un rendez-vous social, rejoindre un hébergement ou un logement en périphérie, revenir en centre-ville pour une démarche ou un entretien. Cette mobilité est entravée par des problèmes financiers, administratifs, de santé mentale ou d’accès aux droits. Chaque déplacement peut devenir un effort important.
D’ailleurs, certaines personnes peuvent avoir l’impression que les gens en grande précarité sont statiques, parce qu’elles les voient, à un moment donné, immobiles dans l’espace public. Mais en réalité, beaucoup sont très mobiles, simplement d’une manière différente de la nôtre.
Bien que les actions que vous portez soient diverses (accès à l’emploi pour celles et ceux qui n’ont pas de réseau, avec Entourage Pro ; sensibilisation sur les conditions de vie des personnes isolées et l’impact du mal logement ; insérer des formes de légèreté à travers l’humour lors du Festival Entourage) la mobilité semble représenter un enjeu tout à fait particulier dans vos prises de paroles.
La mobilité est un enjeu essentiel parce qu’elle est extrêmement chronophage, fatigante et génératrice de charge mentale. Pour certaines personnes, se déplacer peut paraître simple : on a potentiellement un pass Navigo lorsqu’on habite en Île-de-France, une voiture quand on s’éloigne de la ville, ou quelqu’un à appeler en cas de problème. Mais la solitude et la précarité transforment chaque déplacement en difficulté potentielle.
Certaines personnes n’ont pas les moyens d’acheter un ticket de métro. D’autres ont peur d’être contrôlées dans les transports parce que leur situation administrative est fragile. D’autres encore évitent de sortir en raison de troubles psychiques ou d’un fort sentiment d’isolement.
La mobilité est donc un facteur central d’accès aux droits, à l’aide et au lien social.
Or, quand on est en situation de précarité, on a énormément de rendez-vous à honorer : démarches administratives, rendez-vous sociaux, médicaux, professionnels. Si l’on arrive en retard, si l’on se trompe de lieu, si l’on n’est pas orienté vers le bon interlocuteur, cela peut encore ralentir le parcours d’insertion et peser fortement sur le moral. La mobilité est donc un facteur central d’accès aux droits, à l’aide et au lien social.
Dans une logique systémique, quels autres critères et composantes d’une ville engendrent de l’inclusivité, de l’hospitalité, du lien social ?
On devrait d’abord reconnaître que nous n’avons pas tous les mêmes usages de la ville. Pour beaucoup d’entre nous, la ville est un lieu de passage entre notre domicile, notre travail, la crèche, les commerces. Pour les personnes que nous accompagnons, elle est souvent faite d’espaces d’attente : pour un rendez-vous médical, une assistante sociale, une maraude ou simplement un moment de lien social. Ces usages, souvent invisibles pour le reste de la population, peuvent d’ailleurs créer des conflits.

À partir de ce constat, une ville véritablement solidaire serait une ville qui crée des espaces de décélération. Des espaces où l’on peut ralentir, se poser, ne pas être obligé d’être toujours en mouvement ou productif. C’est ce que nous essayons de faire avec Entourage : proposer des lieux et des moments où l’on vient passer un bon moment, se reposer, rencontrer des personnes que l’on n’aurait pas croisées autrement.
Je crois aussi qu’il faut sortir de l’anonymat. Les villes occidentales sont souvent très anonymes. Or, pour recréer du care, de l’empathie et de la solidarité, il faut des espaces d’accueil, des espaces collectifs, où les personnes sont reconnues, appelées par leur prénom, mises en lien avec d’autres. Nous accompagnons beaucoup de personnes très seules, parfois enfermées dans leur propre logement. Elles ont besoin d’espaces ouverts où exister autrement que par la précarité ou la consommation.
Votre équipe a développé une application qui permet de connecter les gens, les bénéficiaires, les partenaires. Pouvez-vous expliciter les fonctionnalités de l’app Entourage ?
L’application Entourage est gratuite et accessible à toutes et tous. Elle repose d’abord sur un espace d’entraide citoyenne. On peut y demander une aide matérielle, une information, ou bien proposer son aide : donner des vêtements, du temps, un objet, une compétence. Elle propose aussi des contenus de sensibilisation sur l’isolement, la précarité et l’importance du lien social.
Mais le cœur de l’application est communautaire. Elle permet de recréer du lien autour de trois fonctionnalités principales : les discussions, les groupes et les événements. Les utilisateurs peuvent échanger entre eux, rejoindre des groupes thématiques selon leurs centres d’intérêt ou leur ville, et participer à des rencontres en ligne ou en présentiel (ateliers d’écriture, dîners solidaires, soirées jeux, discussions collectives).
Notre rôle est d’animer le lien social. Nous cherchons à créer des rencontres entre des personnes qui ne se seraient pas rencontrées autrement, dans une logique de mixité sociale. Sur l’application, on retrouve aussi bien des personnes à la rue, des personnes précaires dans leur logement, des personnes exilées, des citoyens engagés, des cadres d’entreprise ou des associations.
Ce qui est important, c’est que les personnes en précarité ne soient pas seulement considérées comme des personnes à aider. Elles ont des goûts, de l’humour, des passions, des compétences.
Ce qui est important, c’est que les personnes en précarité ne soient pas seulement considérées comme des personnes à aider. Elles ont des goûts, de l’humour, des passions, des compétences. Le lien citoyen permet de les considérer autrement, gratuitement, de manière désintéressée. Il apporte du soutien moral, de la motivation, et aide à traverser le parcours parfois très difficile de la réinsertion.
L’application est aussi un outil d’orientation. Quand une personne exprime un besoin relevant d’un accompagnement professionnel (logement, santé, aide psychologique, urgence sociale) l’équipe peut la rediriger vers des partenaires associatifs spécialisés.
Selon vous, comment les nouvelles technologies viennent appuyer le travail de terrain ?
Chez Entourage, nous réfléchissons beaucoup à la tech positive : comment utiliser les technologies, omniprésentes dans nos vies, au service de la rencontre et du lien humain ?

Les outils numériques nous aident d’abord à mieux toucher les personnes isolées. Par des campagnes sur les réseaux sociaux, nous pouvons identifier des personnes très seules, parfois invisibles, mais connectées, et leur proposer de rejoindre nos actions. Les technologies nous permettent aussi de mieux connaître les besoins des personnes accompagnées et de leur proposer des contenus ou des activités plus adaptées.
Le fait d’avoir une équipe produit et des développeurs en interne nous permet d’adapter rapidement nos outils aux retours du terrain. Par exemple, nous avons traduit l’application, permis aux utilisateurs de créer leurs propres groupes, et augmenté la taille des textes pour améliorer l’accessibilité. Tout cela, d’après des retours terrain.
Et concernant l’Intelligence Artificielle, que répondez-vous aux personnes qui l’opposeraient, ou au contraire qui l’associeraient, au lien social ?
Sur l’IA, nous sommes vigilants. Il existe un risque réel lorsque l’IA vient remplacer l’humain, par exemple quand certaines personnes lui parlent comme à un ami ou à un psychologue. Cela dit quelque chose du manque de lien social dans notre société.
Chez Entourage, notre règle est claire : l’IA ne doit jamais remplacer l’humain. Elle doit lui redonner de la place. Nous pouvons l’utiliser pour faciliter les mises en relation, personnaliser l’expérience, sécuriser les espaces de discussion ou aider à repérer des situations à risque. Elle permet aussi d’alléger ou d’automatiser des tâches répétitives pour que les équipes se concentrent sur l’accompagnement.
Dans Entourage Pro, l’IA peut aider à valoriser des profils, à recommander des coachs ou à outiller les bénévoles dans l’accompagnement vers l’emploi. Mais le cœur reste toujours la rencontre, en ligne ou en présentiel.
Dès le départ, notre fondateur s’est entouré de personnes concernées par la rue, l’isolement et la précarité pour prendre les bonnes décisions avec elles, et non à leur place.
Vous insistez, enfin, sur le faire avec, davantage que le faire pour. Vous avez notamment créé une instance de gouvernance partagée avec les bénéficiaires, le Comité Entourage, afin qu’elles et ils aient un mot à dire dans les futures décisions les concernant.
Comment fonctionne cette instance ? Quels types de décisions y sont prises ?
Le Comité Entourage existe depuis la création de l’association. Dès le départ, notre fondateur s’est entouré de personnes concernées par la rue, l’isolement et la précarité pour prendre les bonnes décisions avec elles, et non à leur place. Aujourd’hui, le comité réunit une quinzaine de personnes dans toute la France. Certaines vivent encore des situations d’exclusion ou d’isolement. Elles participent bénévolement et se réunissent régulièrement, au niveau national comme au niveau local.
Ce comité est une boussole éthique de l’association. Ses membres co-construisent des actions avec les équipes, prennent part à certaines décisions importantes et portent la conviction que le lien social a joué un rôle clé dans leur propre parcours, en complément du travail social et professionnel. Ils et elles ont aussi un rôle de représentation et de témoignage : auprès de la presse, lors de sensibilisations, dans les entreprises ou dans les liens créés avec d’autres associations.
Concrètement, chaque membre peut travailler sur une thématique particulière : communication, formation des bénévoles, médiation sociale, témoignages, partenariats. Les décisions peuvent concerner une campagne de dons, le choix d’un partenariat, les messages de sensibilisation ou les sujets prioritaires de formation.
Le comité peut aussi être à l’origine de nouveaux programmes. Entourage Sport est né d’une idée portée par une personne du comité. Entourage Pro s’est également construit à partir d’une expérience personnelle : celle d’une personne qui avait trouvé du travail grâce au partage de son CV sur LinkedIn. Cela nous a fait comprendre à quel point le réseau professionnel pouvait manquer aux personnes en précarité, même lorsqu’elles avaient déjà levé beaucoup d’autres freins.
Le Comité Entourage permet donc de rester au plus près des réalités vécues, d’éviter de décider à la place des personnes concernées, et de construire des actions plus justes et plus collectives.
Propos recueillis par Lola Roy



Partager cet article