Architectes de formation, vous avez travaillé pendant plus de dix ans sur des projets européens de maîtrise d’œuvre. Comment en êtes-vous arrivées à axer vos pratiques sur une approche que vous qualifiez d’ « architecture consciente », accordant une importance centrale aux usages et au diagnostic ? Qu’est-ce qu’une « architecture consciente » signifie pour vous ?
Julie Pommier – Nous avons créé l’agence au moment où il y a eu une prise de conscience globale autour des enjeux sociaux et environnementaux. La mise en place de la loi Climat et résilience, qui introduit l’objectif de Zéro Artificialisation Nette, traduit ces réflexions autour de la nécessité d’intervenir sur l’existant, qui, jusqu’à présent, n’étaient pas très valorisées.
Le terme « d’architecture consciente » renvoie à l’idée qu’il faut inscrire nos pratiques dans le contexte dont on hérite : un contexte de crise économique, de crise sociale, de crise géopolitique, et de crise écologique évidemment. Nous réfléchissons à comment faire avec peu de ressources et développer des projets architecturaux dans une économie de moyens qui est restreinte. Notre réponse était, évidemment, de faire avec le déjà-là, comme beaucoup d’agences, et aussi de faire avec les habitant.e.s, utilisateur.ice.s et mainteneur.euse.s. La question des usages est très importante.
Votre étude Géographie de l’invisible, est l’un des 5 lauréats du programme de recherche « FAIRE » de 2023, qui invite des professionnels pluridisciplinaires à proposer des projets afin de relever les défis auxquels les villes sont confrontées. À l’heure actuelle, l’espace urbain joue un rôle central dans les conditions de travail des livreur·euse·s des plateformes numériques, en tant que lieu principal dans lequel ils et elles se déplacent et attendent les commandes. Toutefois, l’absence d’espaces aménagés spécifiquement pour ces derniers renforce la précarité à laquelle ils et elles sont exposé.e.s. Qu’est ce qui vous a amenées à centrer votre étude sur cette situation et sur ces publics ?
Iana Vicq – Nous avons répondu à cet appel à projet, qui avait proposé plusieurs thèmes, dont celui de l’espace public inclusif. Nous avons choisi ce thème parce que l’on considère que les livreur·euse·s sont des acteur.rice.s emblématiques des mutations contemporaines des villes. C’est un sujet très actuel, en lien avec les transformations de nos modes de consommation et l’amplification des livraisons à domicile, qui représente la quintessence de l’ubérisation de la société. Avec notre regard d’architecte, nous avons voulu réfléchir à leur situation dans l’espace public, et en particulier aux espaces dans lesquels ils et elles attendent.
Julie Pommier – Tous les projets, toutes les réflexions dont nous avons eu connaissance sur les livreur·euse·s, parlaient des conditions sociales et économiques dans lesquelles ils et elles travaillaient. Toutefois, à notre connaissance, il n’y avait pas eu d’études sur les temps d’attente, les interstices, sur ce qui se passait dans ces moments-là, et sur la façon aussi dont l’algorithme des plateformes pouvait influencer l’organisation de ces lieux d’attente. Nous avons donc souhaité réfléchir à ces liens entre la géographie et les livreur·euse·s et sur l’incidence de l’algorithme sur leurs conditions de travail.
Lors de cette recherche, vous avez donc souhaité vous concentrer en particulier sur la question du temps d’attente non rémunéré, ainsi que des lieux d’attente de ces livreur·euse·s lorsqu’ils et elles travaillent. Pourquoi avez-vous souhaité mettre en avant ces formes invisibles d’occupation des espaces publics ?
Iana Vicq – Nous n’avons pas les chiffres exacts, mais il y a entre 10 000 et 40 000 livreur·euse·s à Paris. Ces groupes de livreur·euse·s dans la rue et ces espaces d’attente constituent une partie visible d’une économie précaire. C’est ça qui nous a intéressés.
Ensuite, nous avons travaillé sur l’algorithme des plateformes pour comprendre comment il influençait l’organisation de l’espace public et comment il pouvait créer des « zones blanches », des zones de forte demande et attirer les livreur·euse·s dans certains secteurs spécifiques. En effet, l’algorithme attribue les commandes, détermine où ils et elles doivent se rendre et influence leurs déplacements au quotidien. Pour recevoir le plus de courses possibles, les livreur·euse·s se rendent dans les zones où les commandes sont les plus nombreuses, indiquées sur une cartographie de l’application. À l’inverse, certains secteurs sont exclus de ce système : ce sont les « zones blanches », où aucune commande ne peut être attribuée. Ces zones, dont les contours ne sont pas officiellement explicités, limitent les lieux où les livreur·euse·s peuvent attendre et travailler.
Ainsi, l’algorithme transforme la manière dont l’espace public est utilisé. Les déplacements et les lieux d’attente des livreur·euse·s sont définis par les besoins des plateformes, qui cherchent avant tout à optimiser les délais et les coûts de livraison. Cette organisation de l’espace répond donc à des objectifs économiques et contribue à maintenir les livreur·euse·s dans des conditions de travail souvent précaires.
Il y a beaucoup de zones d’attente à proximité des restaurants, mais à la limite du visible, plutôt sous des arbres, dans des espaces où ils et elles ne dérangent pas les habitants. Les livreur·euse·s ne se mettent pas au centre d’un espace public majeur. Ils et elles vont toujours se mettre dans des lisières.
Julie Pommier – Pour comprendre ces dynamiques, nous avons réalisé un travail d’arpentage dans Paris au printemps 2024 pendant deux mois avec l’association CoopCycle, qui accompagne les livreur.euse.s dans leurs démarches administratives et juridiques. Nous avons remarqué qu’il y avait, dans ces temps et espaces d’attente, des regroupements communautaires et des réseaux de solidarité qui se développaient. Dans certains endroits, des femmes amenaient des repas aux livreur·euse·s. Il y a beaucoup de zones d’attente à proximité des restaurants, mais à la limite du visible, plutôt sous des arbres, dans des espaces où ils et elles ne dérangent pas les habitants. Les livreur·euse·s ne se mettent pas au centre d’un espace public majeur. Ils et elles vont toujours se mettre dans des lisières.
Dans l’ouvrage, vous insistez effectivement sur leur « invisibilisation sociale, spatiale et politique » et sur les logiques d’exclusion urbaine auxquelles ils et elles sont soumis.e.s. Pourquoi est-ce important de se concentrer sur ces inégalités spatiales aujourd’hui ?
Iana Vicq – Les inégalités spatiales sont la simple traduction d’inégalités sociales et de dysfonctionnements politiques. Pour ce projet, nous sommes restés à notre place d’architectes, mais la réponse à cette étude n’était pas un projet d’architecture mais plutôt des propositions pour faire évoluer la situation des livreur·euse·s.
Les inégalités spatiales sont la simple traduction d’inégalités sociales et de dysfonctionnements politiques.
Julie Pommier – L’idée était plutôt d’engager une démarche citoyenne avec nos outils d’architectes, notre bagage, notre expérience, notre connaissance de la ville, à la fois théorique, spatiale et pratique. Travailler à l’amélioration des conditions de vie des personnes en situation de précarité, à travers la maîtrise d’œuvre, notamment la rénovation de logements collectifs, ainsi que par la recherche, comme dans le cadre de cette étude, sont des sujets qui nous tiennent particulièrement à cœur, car ils donnent du sens à notre pratique.
Dans nos projets, nous réalisons un diagnostic approfondi permettant d’intégrer une réflexion sur les usages et l’inclusion, pour éviter de générer ou de renforcer les inégalités spatiales.
Pour qualifier les plateformes de livraisons numériques, vous parlez d’une « économie de l’immédiateté » qui modifie l’organisation spatiale des villes. Quelle est la responsabilité des architectes dans l’identification et la réponse à ces vulnérabilités spatiales ?
Iana Vicq – Chaque projet doit réfléchir aux usages et inclure tous les publics. C’est pour cela que dans nos projets, nous réalisons un diagnostic approfondi permettant d’intégrer une réflexion sur les usages et l’inclusion, pour éviter de générer ou de renforcer les inégalités spatiales.
Après avoir réalisé cette enquête, vous proposez neuf dispositifs urbains et architecturaux inclusifs afin d’améliorer les conditions de travail des livreur·euse·s. La création d’espaces publics adaptés à leurs besoins, le renforcement de leur accompagnement juridique et administratif et leur insertion dans les espaces existants, vacants ou occupés par d’autres publics sont des solutions qui permettraient de construire une ville plus inclusive. Qu’entendez-vous exactement par « ville inclusive » et quels changements cela impliquerait-il dans l’organisation de l’espace urbain ?
Julie Pommier – Pendant toute notre recherche, nous avons essayé de déterminer les acteurs ou les réseaux qui pouvaient avoir une influence et être vecteurs de changement. Nous sommes conscientes que la responsabilité des conditions de travail de ces travailleur.euse.s revient aux plateformes, qui externalisent les coûts sociaux de leur modèle économique tout en captant l’essentiel de la valeur créée.
La ville inclusive engage donc une réflexion sur l’hospitalité urbaine ; c’est une ville où personne n’est exclu de l’espace commun, ni condamné à l’invisibilité. Dans l’espace urbain, cela peut se traduire par une signalétique dédiée ou par des aménagements urbains spécifiques par exemple. Aujourd’hui, beaucoup d’architectes réfléchissent à cette question mais le problème, c’est que les pratiques qui les traduisent restent encore peu valorisées. Peu de projets qui portent cette ambition-là sont aujourd’hui primés et publiés. Il y a encore une vision très esthétique de l’architecture, qui est issue du mouvement moderne. Mais, il y a aussi beaucoup de pratiques alternatives, notamment liées aux jeunes agences qui se développent. Aujourd’hui, on s’installe dans un contexte qui est aussi différent de nos confrères et consœurs qui se sont installés il y a 10 ans, 20 ans, 30 ans.
Vous mettez en avant l’existence d’une politique publique de la Ville de Paris qui tente de gérer les flux de marchandises générés par le e-commerce et soulignez que les livreur·euse·s ne sont pas intégré.e.s dans cette démarche. Parallèlement à cela, des initiatives, comme la création d’une Maison des coursiers pour prendre en charge ces publics, émanent des associations. Selon vous, une gouvernance partagée est-elle souhaitable entre acteurs publics et privés, entre politiques publiques existantes et initiatives associatives, pour améliorer réellement les conditions de travail des livreur·euse·s. ?
Julie Pommier – Les sujets de gouvernance sont toujours très difficiles. En France, tout est un peu lourd. Plus on met en commun, plus il y a d’échelons de validation qui sont longs et qui complexifient des démarches qui pourraient être simples. Les acteurs sont tellement différents que ça paraît vraiment difficile d’imaginer une gouvernance commune parce que les intérêts sont complètement différents. Certains ont des intérêts économiques, d’autres ont des intérêts politiques.
Iana Vicq – En tout cas, à cause du système de plateforme, les livreur·euse·s ne sont pas pris.e.s en compte dans les politiques publiques. Techniquement, ils et elles sont auto-entrepreneurs et la plateforme est un simple outil de mise en relation entre un client et un auto-entrepreneur. Personne n’a l’obligation, ni la responsabilité de leur garantir des conditions de travail décentes. Ce n’est pas à la ville de pallier au manquement des plateformes, mais malgré tout, la ville co-finance certaines initiatives qui peuvent aider les livreur·euse·s comme la Maison des coursiers, un lieu d’accueil où les livreur·euse·s peuvent se reposer et obtenir un accompagnement administratif ou juridique.
Cette étude vous a permis de croiser recherche et pratique architecturale, un aspect central au sein de votre agence. Est-ce que cela a encouragé une posture réflexive dans votre travail ?
Iana Vicq – Cette étude constitue la continuité d’une posture réflexive que nous avions déjà au sein de notre agence et que nous essayons de développer. C’est sûr que nous allons continuer à passer beaucoup de temps à faire des diagnostics poussés dans chaque projet, et essayer de valoriser la rénovation plutôt que la démolition.
Julie Pommier – Nous avons l’intention de faire vivre ce projet au-delà du livre, en espérant qu’il pourra s’inscrire dans d’autres projets et que nous pourrons trouver des connexions avec des personnes qui ont travaillé sur des thématiques proches. Nous envisageons aussi de lancer d’autres projets de ce type et de sortir ce sujet de la sphère architecturale et urbaine. Car il peut avoir une résonance dans d’autres domaines et parler à une audience plus large.
Propos recueillis par Lucille Buraud



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