Au fil de votre carrière d’architecte puis pendant votre doctorat sur la participation citoyenne, vous vous êtes intéressée aux géographies féministes et au prisme du genre dans l’urbanisme. C’est ce qui vous a amené à fonder votre entreprise de conseil et à écrire votre livre. Qu’est-ce qu’une « ville genrée » (gendered city) ? Comment les dynamiques de pouvoir se révèlent-elles dans l’espace public ?
Une ville genrée n’est pas uniquement un espace physique. Il s’agit d’un ensemble de systèmes, d’infrastructures, de valeurs et de rapports de pouvoir qui modulent les villes. Historiquement, les villes ont été construites pour faciliter la vie des hommes. À l’époque, l’expression « femme publique » était considérée comme une forme de transgression. Tout le travail de soin non rémunéré auquel elles étaient consacrées a été négligé dans tout le spectre de la conception, du prototype de logement aux plans d’urbanisme.

Je considère trois éléments de design essentiels à repenser sous le prisme du genre. Le premier sujet concerne la mobilité. Les trajets liés aux activités du soin, généralement faites par les femmes, sont souvent courts, multiples et interconnectés contrairement au modèle du « travailleur classique » masculin qui effectue un trajet domicile-travail rectiligne. Les activités quotidiennes comme faire les courses ou déposer les enfants à l’école, pourtant essentielles, étaient longtemps traitées comme des activités de luxe ou secondaires.
La sécurité en est un autre axe majeur. De nombreux espaces sont sous-éclairés, isolés ou manquent de continuité visuelle, de transparence. Enfin, l’aménagement de la voirie et des trottoirs joue un rôle crucial. Des trottoirs étroits ne permettent pas d’accommoder la diversité des corps, des modes de déplacement (poussettes, fauteuils roulants, déambulateurs).
Dans un entretien pour le magazine Polis, vous identifiez Vienne comme la ville la plus sensible aux enjeux de genre. Qu’est-ce qui y est différent ? Qu’est-ce que Vienne a pu mettre en place pour en faire une ville plus féministe ?
Vienne est la première ville à avoir systématisé, dès 1990, la question du genre dans l’aménagement. Avoir des projets exemplaires n’est pas mauvais, mais ne suffit pas. Vienne met systématiquement en place un budget alloué aux enjeux du genre et recueille des données désagrégées par genre, qui sont directement intégrées dans les designs et les prototypes de logement.
L’exemple du projet Frauen-Werk-Stadt (Femmes-Travail-Ville) illustre bien cette idée. Conçu dès le départ en pensant à la garde d’enfants, au travail de soin non rémunéré et à la direction communautaire, il inclut l’élargissement des trottoirs, la création de carrefours et de passages plus sûrs avec une meilleure gestion des virages, ainsi qu’une meilleure compréhension des correspondances de transport. Tout cela vise à accommoder la mobilité basée sur les petits trajets enchaînés, typique des aidants. L’essentiel étant de comprendre ce dont les gens ont vraiment besoin : les habitants deviennent alors des « co-clients » du projet.
Ce qui rend les démarches participatives féministes réside aussi dans l’expérimentation et l’itération.
Vous avez développé différents outils comme le Feminist Urban Blueprint ou le FEM.URBAN.ATLAS, qui facilitent la mise en œuvre d’une ville féministe. Ces outils se basent sur des méthodes de participation citoyenne. Comment voyez-vous le lien entre une approche genrée et le principe fondamental de l’urbanisme du care, partir des situations vécues ?

Partir des situations vécues est un acte féministe. Il doit être dirigé et ancré dans les épistémologies de l’expérience vécue. C’est l’idée que ceux qui habitent le lieu produisent les connaissances essentielles sur son fonctionnement et sa conception. Je le répète souvent : ce n’est pas seulement des données abstraites, des chiffres, mais surtout des expériences humaines vécues, la compréhension des différences et la manière de naviguer à travers elles. C’est toujours contextuel, jamais générique.
C’est aussi un principe qui exige l’écoute, la compréhension des différences et la recherche d’équité. Nous utilisons un mélange d’outils quantitatifs et qualitatifs : le récit, la cartographie et les « marches sensorielles », que nous considérons comme une « marche comme savoir ».
Les cartographies et les données issues de nos « marches sensorielles » créent une intelligence collective. C’est une approche horizontale, qui va à l’encontre des dynamiques de haut en bas qui reproduisent les déséquilibres de pouvoir et les inégalités.
Ce qui rend les démarches participatives féministes réside aussi dans l’expérimentation et l’itération. C’est tester, itérer, revenir, repenser. C’est pourquoi, comme vous le mentionnez, nous utilisons beaucoup d’outils de cartographie, de collecte de données et d’outils de compréhension. Je dirais que nous utilisons la marche comme une réclamation, une investigation et une interrogation sur la façon dont ces espaces nous traitent.
Nous ne cherchons pas à les [villes] rendre exclusives à ce corps [masculin], mais à inclure plus d’usages dans ce qui existe déjà.
Comment une ville féministe aborde-t-elle d’autres formes d’inégalités ? Comment une approche sensible au genre va-t-elle au-delà de cette seule question pour dessiner un cadre éthique pour l’aménagement ?
Je pense que le prisme de l’urbanisme féministe reconnaît que le genre ne fonctionne jamais seul. On n’est pas seulement « genre » en tant qu’êtres humains. Le genre croise qui nous sommes : notre classe, notre âge, notre handicap, notre origine, notre sexualité. C’est tout ce qui rend la planification féministe intrinsèquement intersectionnelle. Nous savons que différents groupes vivent la sécurité, la mobilité et l’accès différemment. La vulnérabilité urbaine est en fait produite structurellement. Ce n’est pas le résultat d’un comportement personnel, mais d’exclusions systémiques et multiples, souvent intersectionnelles.
Quand nous parlons de « participation radicale », nous ne regardons pas seulement le genre. C’est beaucoup plus large. Nous pensons que si les femmes, soit 50 % de la population, sont négligées, il n’est pas réaliste de penser qu’on pourra prendre en compte les autres couches qui causent plus de marginalisation et de vulnérabilités.

Aujourd’hui, nous avons des villes qui servent un certain corps [masculin]. Nous ne cherchons pas à les rendre exclusives à ce corps, mais à inclure plus d’usages dans ce qui existe déjà. C’est pourquoi beaucoup de choses peuvent être faites, pas en repartant de zéro, mais en revitalisant ou en maintenant un espace existant. L’urbanisme féministe ne consiste pas en des changements radicaux ou de grands plans d’ensemble, mais en des transformations du quotidien, comme installer des sorties et entrées illuminées, ou avoir un kiosque à la fin du parc qui active l’espace plutôt que de le rendre isolé. Quand on construit une ville pour les femmes, pour leur travail de soin et leurs familles, on la construit pour tout le monde.
Il ne s’agit pas de généraliser, mais de comprendre les besoins divers et de faire quelque chose qui soit pour tout le monde. Des aspects de l’urbanisme féministe tels que la mobilité active, un environnement sain, la maintenance des trottoirs, les espaces flexibles et intergénérationnels sont en fait des « solutions universelles ».
L’éclairage, revendiqué comme un sujet majeur de la ville féministe, se pose souvent en contraste avec une ville écologique. De même, si les parcs sont essentiels pour créer des villes plus vivables, ils peuvent aussi devenir des espaces d’insécurité pour les minorités. Comment les considérations féministes et écologiques peuvent-elles être alignées dans l’aménagement urbain ? Comment l’intégration de l’urbanisme féministe est-elle clé pour atteindre la justice climatique ?
Je dis toujours que les catastrophes sont des questions féministes. Chaque fois qu’il y a une catastrophe écologique, ce sont systématiquement les plus vulnérables, les femmes et les filles dans la plupart des communautés, qui sont touchées. Elles deviennent plus pauvres, elles ont moins accès au logement, et elles sont de plus en plus reléguées en périphérie, ce qui rend la mobilité encore plus difficile pour elles.
Tout cela est très interconnecté, notamment avec les infrastructures de soin. Nous sommes restreints par la nuit, par l’hiver, par les parcs. La recherche le confirme : les femmes font moins de pas, non pas parce qu’elles sont plus paresseuses, mais à cause des aspects de sécurité. Elles doivent maintenir une hypervigilance nécessaire pour naviguer entre sécurité et insécurité et préfèrent souvent s’abonner à une salle de sport plutôt que de courir dans l’espace public. Cela affecte donc notre santé physique et mentale, ainsi que notre portefeuille.
Dans votre travail de plaidoyer, vous appelez à la volonté politique et à la reconnaissance d’une responsabilité partagée. Comment votre plaidoyer a-t-il été accueilli en pratique par les municipalités, les réseaux internationaux de villes et les urbanistes privés ?
Il y a six ans, je recevais des messages de haine et des harcèlements de la part d’hommes qui me demandaient ce que le féminisme avait à voir avec la conception urbaine, comme si le mot « féminisme » était à redouter. Mais maintenant, heureusement, le sujet est de plus en plus accepté et des projets et initiatives citoyennes fleurissent un peu partout, même s’il faut faire attention au piège du « pinkwashing ». Toutefois, pour être systématiquement intégré, il faut une volonté politique. C’est pour ça qu’on se focalise sur des données : ce sont par des données que nous pouvons convaincre que l’aménagement actuel des villes ne fonctionne pas.
Au-delà d’un changement de mentalité et de la reconnaissance d’une responsabilité partagée, quels outils, pratiques ou instruments financiers manquent encore aujourd’hui dans la boîte à outils des urbanistes, des conseillers et conseillères locales ou des élus et élues ?
Le financement va de pair avec la volonté politique, et il est notre plus grand défi. Il manque clairement beaucoup de fonds pour rendre cette question systémique, pour obtenir et appliquer des données genrées, et pour essayer de le faire à plus grande échelle.
Par ailleurs, la plupart des financeurs, détenteurs de capital, sont encore des hommes qui ne s’intéressent pas souvent au vécu des femmes. En pensant que ça ne les concerne pas, ils deviennent partie du problème. Notre grand enjeu du moment est maintenant de parler à ces hommes. Parce que nous le voyons, quand nous avons des hommes à bord, c’est très influent. C’est très regrettable de le dire, mais chaque fois que nous avons un projet soutenu ou dirigé par des hommes, il trouve plus d’intérêt et est plus accepté. Pour avoir un financement durable de cette approche, il est essentiel d’avoir les hommes impliqués.
Propos recueillis par Fanny Bézie



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