Votre travail croise l’économie, les sciences écologiques et la philosophie. Vous défendez la nécessité d’adopter une approche scientifique interdisciplinaire pour favoriser la préservation de la biodiversité. L’urbanisme du care est une approche qui propose justement un partage des responsabilités entre les différents acteurs de l’aménagement du territoire pour relever les défis urbains, sociaux, écologiques et démocratiques. Qu’est-ce que cette approche interdisciplinaire apporte à la façon de concevoir la crise de la biodiversité et les solutions pour y faire face ? 

On ne peut pas mener des travaux interdisciplinaires si, en amont, il n’y a pas eu d’avancées disciplinaires. C’est important dans la recherche et dans les grands sujets de société comme la biodiversité. J’ai une conception de l’interdisciplinarité qui n’est pas un simple saupoudrage de disciplines et qui implique de se former aux différentes disciplines mobilisées. C’est pourquoi j’ai fait des études de biologie avec une spécialisation en écologie, puis j’ai complété par des études en économie de l’environnement. Ensuite, alors que j’étais déjà en poste au CNRS, j’ai repris des études de philosophie. 

Par ailleurs, je considère qu’il est très important que les travaux de recherche interdisciplinaires parlent aux différentes communautés scientifiques. Pour moi, l’interdisciplinarité consiste à faire quelque chose qui se trouve à l’intersection et qui soit reconnu par tout le monde. C’est quelque chose de difficile à faire, parce qu’un travail interdisciplinaire implique de parler plusieurs langages. Dans mon cas, j’étudie toujours le même objet, la crise de la biodiversité, mais les problématiques, les méthodes et le langage avec lesquels je l’aborde peuvent varier. Par exemple, les mots valeur, système et modèle ne veulent pas dire la même chose en économie et en écologie. 

L’économie peut permettre de réfléchir à la crise de la biodiversité et apporte quelque chose pour la résoudre mais elle ne peut pas le faire seule. L’économie est un système de pensée qui structure la prise de décision dans la société contemporaine. Elle est très importante car c’est le langage des firmes qui polluent le plus et c’est l’outil des personnes qui ont un impact réel sur la biodiversité, qu’il soit positif ou négatif. Mais l’écueil des économistes, c’est de penser que l’économie peut tout résoudre.

Vous distinguez la crise de la biodiversité de la crise climatique et vous parlez de socio-écosystème pour l’aborder. Pouvez-vous définir ce que vous entendez par « socio-écosystème » ? 

Je fais la différence entre la crise de la biodiversité et la crise climatique. Les deux sont liées et s’alimentent mais on peut étudier la crise de la biodiversité sans se focaliser sur la crise climatique. On a tendance à penser que les enjeux de biodiversité sont l’enjeu 2.0 du climat et que si on a déjà un peu travaillé sur la crise climatique on pourra travailler sur la crise de la biodiversité. Mais les enjeux de ces deux crises ne sont pas du tout les mêmes. Le climat est une question globale qui a des répercussions locales et qui implique donc des enjeux importants de coopération internationale. Au contraire, la biodiversité est d’abord une question locale qui s’agrège ensuite dans un enjeu global. Il faut comprendre que les dynamiques d’actions sont inversées. Pour agir en faveur de la biodiversité, les actions à une échelle locale, comme l’urbanisme, ont beaucoup d’impact sur les écosystèmes. 

J’étudie le socio-écosystème pour aborder la crise de la biodiversité, qui est un système complexe formé par l’imbrication entre la société et les écosystèmes. Cela m’oblige à adopter une approche interdisciplinaire, entre les sciences sociales et les sciences naturelles et à redéfinir les liens entre humains et non-humains. Et pour redéfinir ces liens, il faut réfléchir à notre définition de la liberté. Tant que l’on voit la crise écologique comme une privation de liberté, il est impossible de reconfigurer ces liens. C’est un travail philosophique et fondamental.

Les endroits qui sont les plus touchés par la crise socio-écosystémique sont les endroits qui cumulent vulnérabilité sociale et fragilité écologique. Il ne s’agit donc pas uniquement de la forêt amazonienne et des pays menacés par la montée des eaux mais également de territoires en France et dans d’autres pays européens. 

Quels territoires sont les plus touchés par la crise de la biodiversité ? 

Les endroits qui sont les plus touchés par la crise socio-écosystémique sont les endroits qui cumulent vulnérabilité sociale et fragilité écologique. Il ne s’agit donc pas uniquement de la forêt amazonienne et des pays menacés par la montée des eaux mais également de territoires en France et dans d’autres pays européens. 

Par ailleurs, la vulnérabilité sociale n’est pas toujours corrélée au PIB. Il existe des zones où on pense que le PIB n’est pas élevé et pourtant les constructions sont très adaptées, il y a un très fort tissu social entre les habitants. La vulnérabilité sociale y est beaucoup moins forte que dans nos campagnes par exemple, où les agriculteurs se trouvent dans ces situations de vulnérabilité sociale.  

Vous développez des modèles bioéconomiques permettant d’intégrer la biodiversité dans les politiques publiques. Pouvez-vous expliquer comment fonctionnent ces modèles ? 

Un modèle permet de représenter dans les grandes lignes le comportement d’un système trop complexe pour qu’on puisse le modéliser entièrement. Notre système complexe, le socio-écosystème, est composé à la fois de comportements des agents économiques et des dynamiques qu’entretiennent les éléments qui composent les écosystèmes. Dans les modèles bioéconomiques, on va chercher à représenter les liens entre des équations qui capturent des comportements des agents économiques et les équations qui représentent les écosystèmes. 

Cette approche se distingue des approches traditionnelles de l’économie de l’environnement, où l’on cherche à donner une valeur économique aux services rendus par la nature. Mais cette approche strictement monétaire a des limites. D’une part, la valeur monétaire n’est jamais absolue : elle dépend du contexte. Autrement dit, si l’on parvient à produire cette valeur, elle reste valable uniquement là où et quand elle a été calculée : elle ne peut pas être transposée à un autre contexte. D’autre part, l’approche par la monétarisation peine à représenter la complexité des dynamiques écosystémiques : elle ne permet pas de prendre en compte les effets de retour, les changements brutaux ou les pertes irréversibles. Cette approche monétaire reste toutefois actuellement majoritaire car elle demeure facile à mettre en place.

Dans les modèles bioéconomiques que je développe, on lie les sphères économiques et écologiques par les processus et non par les prix. Par exemple, on analyse les décisions d’un agriculteur en fonction des modifications induites sur le paysage agricole, qui influencent les ressources disponibles pour les animaux et modifient la qualité de leur habitat. Ces décisions constituent des données utilisées dans les modèles écologiques pour prévoir l’évolution des populations d’animaux. Avec ces modèles, on peut étudier comment le système évolue lorsqu’une contrainte inattendue apparaît, par exemple un changement de réglementation. En revanche, ils sont plus difficiles à construire car ils nécessitent beaucoup de données et une bonne compréhension des mécanismes écologiques.

Travailler sur la structure spatiale permet d’éviter de fragmenter la biodiversité et de garder des zones d’activité humaine qui ne sont pas trop impactantes écologiquement, parce qu’elles restent connectées aux autres milieux naturels.

Vous dites que les choix d’aménagements amènent à des socio-écosystèmes différents. En quoi l’aménagement du territoire peut-il apporter une réponse à la crise de la biodiversité ?

Évidemment, l’aménagement est un levier très important pour agir sur les socio-écosystèmes. Dans le débat public, on a tendance à penser que pour pouvoir répondre à la crise écologique, il faut réduire nos impacts. C’est vrai mais il y a aussi un enjeu très fort de configuration spatiale et d’aménagement. 

Par exemple, j’ai beaucoup travaillé sur les trames vertes pour favoriser la mise en place d’une continuité écologique. L’idée, c’est de ne pas isoler et fractionner les populations naturelles, car cela conduit à un mécanisme de dérive génétique des espèces qui augmente leur vulnérabilité face aux chocs. La continuité écologique est importante car elle permet aux espèces de circuler et aux écosystèmes de fonctionner, tout en organisant le territoire avec des zones très protégées et d’autres où les activités humaines restent possibles. Ainsi, travailler sur la structure spatiale permet d’éviter de fragmenter la biodiversité et de garder des zones d’activité humaine qui ne sont pas trop impactantes écologiquement, parce qu’elles restent connectées aux autres milieux naturels.

Aujourd’hui, dans le champ de la fabrique urbaine, les concepts de ville régénérative, d’urbanisme écologique ou encore d’urbanisme favorable à la santé se développent, introduisant l’idée que l’urbanisme doit restaurer voire améliorer les écosystèmes. Pourquoi la biodiversité reste-t-elle peu prise en compte dans les politiques publiques en faveur de l’écologie et dans les politiques d’aménagement, malgré ces nouvelles orientations ? 

Les économistes qui conseillent traditionnellement les gouvernements ont été formés à une discipline où les questions spatiales étaient secondaires alors qu’elles sont au cœur de la crise de la biodiversité. Les modèles économiques hérités des années 1960-1980 sont très abstraits et déconnectés du réel : ils ignorent la dimension spatiale et raisonnent en termes d’équilibre statique plutôt que dynamique. Si la dimension dynamique a depuis été intégrée, la dimension spatiale reste aujourd’hui peu prise en compte, y compris chez les économistes qui conseillent les grands sommets internationaux. Cette faible prise en compte de la dimension spatiale dans les modèles économiques explique en grande partie pourquoi la biodiversité reste peu intégrée dans les politiques publiques et les débats. 

Et aujourd’hui, les initiatives urbaines qui se développent ne sont pas suffisantes pour résoudre la crise écologique. Mais le cumul de petites actions a un impact positif sur la biodiversité. Par exemple, planter des arbres permet de diminuer la température des villes. Je crois que le problème, c’est qu’on veut aller trop vite sur le sujet. Comme il y a une urgence et des enjeux électoraux, on veut aller trop vite sur les actions qui sont déployées. Il faut réfléchir à la manière dont ces actions en faveur de la biodiversité s’articulent dans l’espace, leur localisation, leur complémentarité, pour que leur cumul ait un véritable impact. Mais cette approche globale demande plus de temps que des actions isolées.

On pense que la compensation permet de déterminer s’il est légitime ou non de construire sur une zone, et si la dégradation environnementale que cela engendre est acceptable ou non.

Dans les projets d’aménagement, la prise en compte de la biodiversité passe aujourd’hui largement par une approche que l’on dit « éviter, réduire, compenser » (ERC). D’après vous, dans quelle mesure cette approche permet-elle réellement de limiter les impacts de l’aménagement du territoire sur les écosystèmes, voire de contribuer à leur restauration ?

Éviter et réduire, c’est déjà un départ. Mais souvent on observe une tendance à sauter ces deux premières étapes et à compenser ce qui est problématique. La compensation produit un effet, mais pas celui qu’on lui attribue généralement : elle ne compense pas réellement ce qui est perdu. Détruire une zone humide à un endroit et compenser trois hectares de forêt à côté, ce n’est pas pareil. Pour moi, cette notion pose un problème sémantique. Elle rassure les gens alors qu’il n’y a pas grand-chose qui a changé. 

Elle crée par ailleurs un second problème : on pense que la compensation permet de déterminer s’il est légitime ou non de construire sur une zone, et si la dégradation environnementale que cela engendre est acceptable ou non. Et la manière dont la compensation est mise en œuvre fait que l’économie préempte la décision et le dialogue qui devraient pourtant avoir lieu pour trancher cette question. C’est précisément ce qu’il faut éviter : laisser l’outil économique devenir le fondement unique de la décision.

Ce qu’on peut retenir, c’est que quand on s’intéresse à la biodiversité on ne peut pas faire l’impasse des gens qui vivent dans les territoires.

Vous avez également réalisé le projet « Amazonas », un projet entre la science et la photographie. Vous avez récolté l’opinion des habitants sur ce sujet et traité leurs réponses au sein d’un modèle bioéconomique permettant de faire des prédictions sur le futur de la déforestation. Vous insistez sur l’importance de prendre en compte les réalités sociales et de les reconnecter avec les réalités naturelles. Pourquoi ce lien entre les dynamiques sociales et les dynamiques naturelles est important dans le contexte de crise de la biodiversité que nous traversons aujourd’hui ?

La forêt amazonienne est souvent traitée de deux manières caricaturales : soit par des grands dirigeants qui portent une attention particulière à la question climatique, soit par un chef d’une tribu qui vit dans la forêt et qui va se présenter de manière théâtrale dans les colloques internationaux. Mais j’ai remarqué que l’on ne parlait jamais des habitants de la forêt amazonienne qui vivent en ville. À Manaus par exemple, la population est environ équivalente à celle de Paris. Nous nous sommes intéressés à eux car ils ne sont pas écoutés dans le débat sur le devenir de la forêt amazonienne. Dans l’enquête nous leur avons demandé quel était leur rapport à la forêt, à la déforestation et aux politiques publiques. 

Ce qu’on peut retenir, c’est que quand on s’intéresse à la biodiversité on ne peut pas faire l’impasse des gens qui vivent dans les territoires : c’est le coeur même du concept de socio-écosystème, ce lien entre biodiversité et humains qui coexistent sur un territoire et plus globalement sur la même planète. Parce que la biodiversité est un enjeu très fort à l’échelle locale dans tous les territoires, que ce soit en Amazonie ou en France. 


Propos recueillis par Lucille Buraud

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