Vous avez rédigé votre thèse sur l’occupation Nora 219, une ZAD établie dans une forêt abritant diverses espèces menacées par une déforestation de grande ampleur. Puis, vous avez présenté la suite de ce travail de recherche appelé « An Atlas of forest occupations » à la Biennale de Venise, pourquoi ce choix de thématique pour votre thèse ? Quelle a été votre motivation ou votre considération environnementale et sociétale ?
J’ai commencé à travailler sur ma thèse à l’époque où l’une des plus grandes manifestations de tous les temps avait eu lieu en Pologne. C’était une manifestation contre la restriction de l’avortement, une restriction presque totale. Je crois que la force de la foule m’a marquée.

C’est aussi à ce moment-là que je me suis davantage engagée politiquement. À cette époque, j’ai découvert l’existence d’un collectif anarchiste, queer et féministe qui occupait l’une des forêts anciennes de Pologne. Ce collectif vivait une situation politique assez similaire, avec des restrictions dues à la montée de la droite et des conservateurs en Pologne, c’était donc un moment où les espaces forestiers étaient davantage en danger.
Dans l’urbanisme du care, l’un des piliers est de partir du vécu d’un territoire. Votre travail participe à documenter le vivant et le déjà-là et met en valeur les richesses et les fragilités d’un territoire. Quelles sont les caractéristiques de ces territoires occupés que vous étudiez ?
J’ai participé à plusieurs occupations différentes, et chacune d’entre elles est unique; parfois, ce n’est pas à 100 % une occupation forestière, même si nous sommes en forêt. Parfois, les personnes occupent plutôt l’espace pour l’eau.
Je pense que si je devais chercher un point commun entre tous les cas que j’ai pu observer, je dirais que c’est généralement une forme de proximité : une proximité dans la raison pour laquelle les personnes sont là. Cela réside dans le pourquoi iels transforment ce territoire : iels le font, ou décident d’essayer de le faire, en raison de cette proximité avec une cause plus grande.
En ce qui concerne les aspects géographiques et physiques, je trouve que ce sont généralement des endroits très calmes et très sombres. Dans tous les camps d’occupation que j’ai vus, il n’y avait généralement pas d’électricité, ou alors il y avait un seul endroit où l’on pouvait recharger son téléphone. Il n’y a pas ce bruit auquel nous sommes tellement habitués, et la nuit est vraiment très sombre.
Vous décrivez ces occupations comme des sites de résistance, de care et d’alternative architecturale. Avez-vous pu observer des pratiques concrètes de soin envers le non-humain dans les occupations que vous avez étudiées ?
Je pense qu’on le voit partout, que ce soit dans la façon dont les gens se comportent, dont iels construisent, dont iels marchent, voire dont iels se parlent entre eux. C’est vraiment quelque chose de très marquant. Par exemple, dans leur façon de marcher, iels décident de modifier les chemins qu’iels empruntent dans le camp pour laisser de l’espace à la nature afin que l’herbe repousse pour ne pas trop détériorer les sols.

C’est aussi dans leur manière de construire. Même si toutes les cabanes qu’iels construisent sont fixées aux arbres d’une certaine manière, les points d’ancrage sont toujours conçus de façon à ne pas endommager les arbres eux-mêmes. Généralement, les dégâts les plus importants causés à la forêt surviennent quand la police vient détruire les camps, car elle ne comprend pas comment ont été construits les abris. C’est également une autre façon de gérer ses déchets ou de réfléchir à la façon dont on mène sa vie quotidienne.
Qu’est-ce qui fait que le sentiment de protéger la forêt s’est transformé en un sentiment de vivre avec elle ? Y a-t-il eu un basculement dans le rapport des occupant·e·s à la forêt et à ce qui les entourait ?
À la fois oui et non. La première fois que nous sommes arrivés pour rester plus longtemps et dormir dans un premier logement, on a remarqué que les gens étaient vraiment lents. Iels marchent très lentement et c’est pareil lorsqu’iels parlent. Après quelques jours passés dans le camp, nous sommes devenus comme eux. Cela change donc aussi la façon dont on perçoit son temps.
J’ai pu constater chez les gens, qu’iel ne se disait pas « nous sommes là pour protéger » et « nous sommes en quelque sorte des héros », ça ne fait pas vraiment partie de leur discours, mais la forêt devient simplement leur chez-soi. Occuper la forêt est plutôt un symbole d’un environnement plus large à protéger, une bataille pour des enjeux au-delà de cette forêt en particulier.
Il y a beaucoup de discussions sur de nouveaux modes de vie, mais à plus grande échelle, comme à l’échelle mondiale, à l’échelle d’un pays, ou alors on se demande si les pays devraient exister ou non…
Il n’y a pas d’architecte·s ni de constructeur·rice·s qualifié·e·s, mais il y a des gens doté·e·s de compétences extraordinaires.
L’un des principes de l’urbanisme du care consiste à penser que les territoires se construisent avec celles·et·ceux qui les vivent. Cette occupation est un terrain d’expérimentation idéal, car l’organisation et l’architecture se sont construites sans expert·e·s de la construction. Comment analysez-vous ces dynamiques ? Qu’est-ce qui pousse ces militant·e·s à s’organiser, à construire ?
Tout d’abord, c’est bien organisé. Les personnes occupant des lieux en Europe se connaissent entre elles ou connaissent certains groupes : ce sont des groupes d’anarchistes, de personnes issues de la communauté queer, etc. Toute cette diversité d’activistes fait circuler beaucoup de fanzines, ainsi tout ce savoir est consigné par écrit.
Il y a un fanzine disponible en ligne qui s’appelle « Trees Are Friends », et il regroupe toutes les informations de base qu’il faut connaître pour monter un campement. Il traite de la gestion des déchets, mais il contient aussi des dessins qui expliquent comment déterminer si un arbre est assez solide pour y construire quelque chose, ou comment fixer des objets à l’arbre sans l’abîmer, et toutes sortes de solutions.
En Allemagne, un groupe très actif a commencé à écrire ce savoir, maintenant, alors que de nouvelles occupations forestières ont lieu, certains d’entre eux voyagent et enseignent aux gens sur le terrain, comment lancer une occupation. Et ce sont souvent des femmes transgenres qui possèdent d’incroyables compétences en menuiserie. Il n’y a pas d’architecte·s ni de constructeur·rice·s qualifié·e·s, mais il y a des gens doté·e·s de compétences extraordinaires.
La théorie de l’architecture ne doit pas nécessairement provenir de livres prestigieux, mais elle peut provenir de l’apprentissage auprès d’autres personnes qui ne sont pas architecte·s.

Qu’est-ce que les architecte·s professionnel·le·s pourraient apprendre de ces constructeur·rice·s ?
La radicalité. En architecture, on adore parler et élaborer des théories sur l’architecture durable et la vie du futur. On organise cette Biennale de Venise juste pour en discuter, on s’y rend tous en avion, on boit du prosecco pendant une semaine, et ensuite, on revient à notre quotidien et on mène une vie tout à fait ordinaire. Cela est compréhensible quand un grand nombre d’architecte·s se trouvent dans une situation précaire ; c’est injuste. C’est normal de ne pas avoir le temps d’être radical quand on essaie de survivre et en même temps il y a une volonté chez la plupart des architecte·s de s’impliquer davantage politiquement.
Je pense que les architecte·s devraient faire preuve d’un peu plus d’humilité et se dire : « Peut-être y a-t-il aussi des gens qui n’ont pas de diplômes prestigieux, mais dont les connaissances dépassent les nôtres », et que nous pourrions simplement aborder ces connaissances avec un esprit plus ouvert. La théorie de l’architecture ne doit pas nécessairement provenir de livres prestigieux, mais elle peut provenir de l’apprentissage auprès d’autres personnes qui ne sont pas architecte·s.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’avoir un mode de vie plus égalitaire entre nous, et alors nous pourrons vivre avec les non-humains.
Cette remise en question de la hiérarchie dans les modes de construction est fondamentale dans ces occupations. Qu’est ce que les systèmes de vie des occupants de la forêt ont à apporter à nos manières de vivre avec le non-humain ?
Je pense qu’il n’y a vraiment aucune contradiction entre le fait d’être humain et de vivre en harmonie avec la nature. Mais cela ne doit pas nécessairement être le cas. Je pense qu’il est erroné de croire que nous devrions tous aller vivre dans la forêt. Nous devrions rester dans les villes et trouver d’autres façons de vivre en ville. L’occupation de la forêt nous apprend que nous n’avons pas besoin d’autant d’électricité, nous n’avons pas besoin d’autant de gaz, nous n’avons pas besoin d’autant de choses en général pour avoir une vie vraiment agréable. Ce dont nous avons besoin, c’est d’avoir un mode de vie plus égalitaire entre nous, et alors nous pourrons vivre avec les non-humains.
Je pense aussi à l’auto-organisation qui est une pratique que nous pouvons tirer comme enseignement : avoir ce pouvoir de décider des choses qui nous entourent, y compris la façon dont nous agissons avec notre environnement.
L’environnement est une responsabilité qui se partage, pourtant ce n’est pas forcément le cas pour tou·t·e·s : comment redonner le pouvoir d’agir sur nos environnements ?
Je pense que la chose la plus fondamentale à faire et celle vers laquelle nous devrions tendre, serait de révolutionner notre façon de penser le capitalisme, et plus fondamentalement encore, les aspects essentiels de notre vie. Mais entre ça et des changements plus immédiats, il y a tout un éventail de choses qui peuvent se produire. Et je pense qu’il est important qu’il y ait des gens qui soient déjà prêts pour cette révolution et qui revendiquent leur territoire et mènent leur propre révolution.
On a besoin d’un changement radical. Je pense qu’il faut simplement repenser tout le système hiérarchique, pourquoi les non-humain·e·s sont sous notre joug. Autrefois, c’étaient les femmes qui n’avaient pas de droits, et les personnes non-blanches, il y avait un roi et puis le reste. Au fil des ans, nous avons travaillé sur ces hiérarchies et nous les avons changées. Et je pense que la prochaine étape pour changer la hiérarchie, c’est que la nature ne soit plus sous le joug des humain·e·s.
Propos recueillis par Léa Demongeot Marais



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