Comment les fonctions de santé, rythmées par un fonctionnement très institutionnel et codifié, peuvent-elles cohabiter avec cette dimension culturelle et expérimentale du tiers-lieu ?
Véronique Bathily – Il y a effectivement une forme d’ambivalence entre ce que représentent l’hôpital et le tiers-lieu. L’un est particulièrement codifié, normé, technique, hiérarchique, et médicalisé jusque dans son esthétique. Par nature, l’autre apporte une dimension artistique, culturelle, sociale, et avec elle, une symbolique humaniste du soin. La cité culturelle se déploie dans un espace d’articulation entre ces deux rationalités. L’objectif est de répondre à la demande institutionnelle de la direction, pour correspondre aux strictes attentes de gestion et de planification de l’hôpital, tout en développant la subtilité d’un projet culturel, en offrant un écrin d’humanité et un lien avec l’extérieur. La cité culturelle n’est donc pas un équipement culturel installé dans un hôpital. C’est une méthode qui permet de faire dialoguer le soin, la culture et le territoire afin de modifier les pratiques, les espaces et les relations.

Lucie Da Costa Casals – L’hôpital, comme d’autres institutions, se révèle être une petite société en tant que telle. De la même manière que dans une ville, le fait de créer des lieux tiers entraîne l’émergence d’usages informels, engendre de l’hybridité et du lien, contribue à recréer de l’humanité dans des espaces segmentés. Et c’est en cela que ces fonctions peuvent, voire doivent, cohabiter. Dans un hôpital psychiatrique, la fragmentation de certains espaces et la stigmatisation des patients se cumulent à leur potentielle vulnérabilité. Le tiers-lieu devient alors un outil de transformation de l’hôpital, et à plus large échelle, de la société.
Véronique Bathily – D’ailleurs cela fait partie intégrante de l’histoire, des racines et du patrimoine du site. Dès les années 1960, le Centre de Psychothérapie Barthélemy Durand est construit en opposition à la dimension asilaire dominante. Pensé selon la psychothérapie institutionnelle et la psychiatrie communautaire, l’établissement développe un club thérapeutique par le biais de l’Association Essonnienne d’Entraide et de Réadaptation (AEER) afin de proposer des aménagements et services extérieurs aux patients. L’équipement abritait ainsi un cinéma, un gymnase, un bar-boutique, il y avait vraiment une vie au sein même de l’hôpital. L’AEER n’existe plus, elle détenait même des appartements thérapeutiques, avec une volonté forte de réhabiliter les soignés, d’accompagner leur retour vers La cité culturelle.
Ce riche héritage est issu d’une dynamique territoriale. L’Essonne a été imprégnée par le courant désaliéniste théorisé par Lucien Bonnafé qui consistait à créer des maisons en ville, des hôpitaux de jour, des petits centres d’accueil, des clubs thérapeutiques… Il y avait une réelle ambition de trouver des alternatives pour permettre ces liens poreux entre La cité et la maladie.
On peut alors imaginer, avec cette histoire et cet héritage, que La cité culturelle a bien été accueillie par l’équipe soignante, les personnes soignées et la population habitant Étampes ?
Véronique Bathily – Ce n’est malheureusement pas si simple. À partir de 2016, l’hôpital est traversé par des tensions importantes, liées notamment à des difficultés de recrutement médical et soignant, des réorganisations successives. L’hôpital psychiatrique est un territoire qui a été longtemps « grisé des cartes » comme des territoires inconnus suscitant des peurs et fantasmes. L’ouverture aux habitants reste un travail fastidieux. Dans ce contexte, le développement de La cité culturelle a nécessité un temps long, dix ans pour que ce projet soit reconnu comme un espace à part entière, articulé aux réalités institutionnelles, aux transformations de l’hôpital et au territoire. Ce temps long n’est pas seulement un délai d’implantation : il dit quelque chose de la nature même des tiers-lieux hospitaliers, qui ne s’installent pas par décret mais par ajustements successifs, par coopérations et par apprivoisement mutuel entre des univers professionnels et symboliques différents.
Lucie Da Costa Casals – La logique psychiatrique générale est d’isoler les patients du reste du monde pour créer un espace en sécurité, pour qu’ils se sentent protégés du monde extérieur. Ce qui est absolument nécessaire pour certaines pathologies qui peuvent conduire à de l’angoisse, de la peur ou même de la violence. Mais cela crée nécessairement des formes d’éloignement, voire de marginalisation. De fait, les soignants sont assez réticents à l’idée d’ouvrir les espaces, de suggérer des croisements entre les patients et les publics extérieurs. Il a donc d’abord fallu convaincre en interne.
Il y avait aussi une urgence à penser autrement la relation entre culture et soin, en adoptant une approche globale croisant urbanisme, architecture, santé, action sociale, phénomènes d’exclusion et de stigmatisation.
Par quels moyens y êtes-vous finalement arrivées ? Quelle méthode avez-vous mise en œuvre pour concevoir un tel projet ?
Véronique Bathily : C’est d’abord une volonté politique, portée et soutenue par les directions hospitalières successives, de faire de la culture une véritable dynamique institutionnelle. Un défi d’ampleur dans le contexte actuel des établissements de santé et, plus largement, des services publics. En 2015, l’Établissement crée un poste de responsable de la culture à temps plein, alloue un budget dédié et met à disposition un ancien pavillon de soins de 1 400 m². L’enjeu n’était pas seulement d’ouvrir un bâtiment, mais d’en faire un lieu fédérateur et un laboratoire d’expérimentation, où le projet se construirait à la fois dans l’action et dans la recherche.
Il y avait aussi une urgence à penser autrement la relation entre culture et soin, en adoptant une approche globale croisant urbanisme, architecture, santé, action sociale, phénomènes d’exclusion et de stigmatisation. Toutes ces dimensions se sont progressivement articulées au sein de La cité culturelle à travers une démarche située, fondée sur les réalités du territoire.
Le projet s’est construit progressivement en associant les directions successives de l’établissement, les personnes soignées, les équipes hospitalières, les ambassadeurs culturels, les collectivités, les partenaires, les artistes, les financeurs et les habitants. Sa continuité a reposé sur une vision maintenue dans la durée, mais aussi sur une capacité permanente à expérimenter, ajuster et fédérer. C’est cette articulation entre une vision stable et une évolution constante des formes, des usages et des imaginaires qui a permis au projet de s’inscrire durablement dans l’institution.
Pendant dix ans, La cité culturelle s’est structurée autour d’actions pérennes : le potager, la troupe de théâtre, la radio, le groupe de musique Parfois la vie est douce, les ateliers, le Fab-lab, les résidences d’artistes en immersion, l’engagement des bénévoles ou encore le design à l’hôpital. Plus que des activités, ces projets constituent des espaces d’engagement où des personnes très différentes se rencontrent, reviennent, transmettent et construisent une mémoire collective. Ils sont devenus les fils conducteurs de l’ancrage de La cité culturelle dans le temps.
La réhabilitation du pavillon n’était pas une fin en soi. Elle constituait le support d’une expérimentation à l’échelle de l’hôpital : préfigurer de nouveaux usages, tester d’autres façons de concevoir les espaces et faire de la transformation architecturale un processus collectif. Nous n’avons pas commencé par dessiner un bâtiment ; nous avons commencé par créer des usages. L’architecture est ensuite venue traduire une dynamique déjà vivante.
Nous n’avons pas commencé par dessiner un bâtiment ; nous avons commencé par créer des usages. L’architecture est ensuite venue traduire une dynamique déjà vivante.
Dès 2016, une permanence architecturale portée par le collectif NAC (Notre Atelier Commun), avec Patrick Bouchain et Loïc Julienne, a constitué la première étape de cette démarche. Pendant cinq mois, leur présence régulière sur le site a permis de faire émerger un pré-programme architectural et de construire une ligne programmatique fondée sur les désirs exprimés par les personnes soignées, les professionnels, les habitants et les partenaires. Cette première résidence a été suivie, en 2019, par une résidence de design menée par Véra et Ruedi Baur autour du projet L’Extra-Ordinaire, qui préfigurait le futur fablab et imaginait de nouvelles interfaces entre les publics de l’hôpital et ceux du territoire. En 2022, avec le paysagiste et photographe, Alexandre Petzold, une résidence de paysage est ensuite venue préparer les futurs aménagements aux abords du lieu.
Ce travail a conduit à l’organisation, en 2024, d’un concours de maîtrise d’œuvre pour la réhabilitation du pavillon. Le directeur général de l’établissement, Daniel Jancourt, a soutenu le projet porté par la Scop Grand Huit, dont la proposition s’inscrivait pleinement dans notre démarche en privilégiant les éco-matériaux et les chantiers participatifs. Lancés en 2025, les travaux fédèrent aujourd’hui personnes soignées, professionnels, bénévoles, artistes et équipes de La cité culturelle. Onze artistes ont été associés au projet afin de concevoir des œuvres ayant une fonction dans le futur bâtiment (isolation phonique, luminaires, mobilier ou signalétique) faisant de cette réhabilitation un démonstrateur d’une autre manière de penser les espaces de soin.
À ce sujet, nous savons aujourd’hui que l’aménagement des lieux de santé, particulièrement quand il s’agit de santé mentale et psychiatrique, impacte le quotidien et le parcours de soin des patients. De plus en plus de concepteurs et de conceptrices s’emparent de cet enjeu majeur en réalisant des espaces adaptés aux besoins spécifiques de certains publics.
L’émergence de La cité culturelle a-t-elle engendré des projets de réhabilitation dans les autres unités de soin ?
Véronique Bathily – L’objectif de toute cette démarche est vraiment de se projeter, de faire collectif, d’ouvrir les possibles et les imaginaires. Ainsi l’immersion d’artistes, artisans, architectes, paysagistes, designer ouvrent des chantiers multiples selon un mode participatif dans différents lieux de l’hôpital. Depuis son origine, La cité culturelle repose sur une conviction : la transformation d’un lieu passe autant par les espaces que par les personnes qui les investissent. Préfigurer un usage, accompagner l’appropriation d’un lieu, faire participer à un projet de danse, à la réalisation d’un film documentaire ou à un chantier collectif sont autant de manières de rendre les personnes soignées, les professionnels, les habitants et les bénévoles acteurs de cette transformation.
Au fond, il s’agit de démontrer, par l’expérience, que la culture peut être un levier d’intérêt général, capable de transformer les lieux, les relations et les représentations. Le tiers-lieu devient alors une infrastructure portant le changement. Il ne produit pas seulement des activités culturelles : il déplace les façons de concevoir les espaces, de travailler ensemble et d’habiter l’hôpital.
Lucie Da Costa Casals – Et il s’agit également de valoriser des postes, des fonctions clés et des personnes relais au sein de l’hôpital. C’est aussi ce que permet le design à l’hôpital, ce qui se développe à La cité culturelle avec Lilas Doat Tan Ham qui travaille pour replacer l’usager au centre, en partant de ses besoins grâce à la méthode design. Elle intègre aussi une approche esthétique (textures, matériaux, couleurs, codes visuels) qui rompt avec l’esthétique hospitalière pour recréer des objets et des lieux accueillants et agréables, au bénéfice des soignés et des soignants.
Par ailleurs, à une échelle plus globale, l’EPS Barthélemy Durand porte, sous l’impulsion de notre Directeur Général Daniel Jancourt, un projet d’ampleur qui restructure l’ensemble du projet hospitalier, nommé BD2030. Il s’agit de transformer et penser l’hôpital psychiatrique de demain. Cela engendre aussi une réflexion plus globale sur les espaces et les fonctions de l’hôpital.
Il semblerait d’ailleurs que ces démarches soient collectives et que les habitants eux-mêmes aient la possibilité de participer activement à la transformation du site ?

Lucie Da Costa Casals – C’est effectivement très ancré dans notre démarche. Les artistes associés, à travers les projets collectifs, transmettent des talents, des savoir-faire, à celles et ceux qui veulent bien participer, habitants comme patients. Cela produit un effet d’empouvoirement, de valorisation et d’implication qui est précieux. Par exemple, des patients peuvent s’impliquer lors de leur hospitalisation et continuer de venir s’investir après leur sortie, prolongeant ainsi leur expérience et apportant énormément au tiers-lieu, à ses usagers et ses partenaires.
Véronique Bathily – C’est aussi une manière d’apporter du soin au territoire. Dans La cité culturelle, on peut croiser une lycéenne déscolarisée qui participe aux ateliers du fablab, un retraité bénévole qui veut mettre ses compétences au profit du projet hospitalier, un patient qui cultive le potager ou qui anime un atelier. On vient ancrer à nouveau et durablement l’hôpital sur son territoire, en partant des désirs, des compétences et des élans de chacun.
Vous avez naturellement évoqué le soin à plusieurs reprises. Dans un récent article publié dans l’observatoire des tiers-lieux, réunissant Lucile Ottolini (Odile) et Yann Bergamaschi (La Fabrique des santés), il est écrit : “Prendre soin, c’est prendre position et quoi de mieux que des configurations en tiers-lieux pour œuvrer ensemble à faire de la santé un moteur de transformation sociale, aux croisements de toutes ces dynamiques contemporaines, dans des espaces de rencontre, de porosité et de frottement, de questionnement et d’élaboration collective”.
Concrètement, comment La cité culturelle prend soin ?
Lucie Da Costa Casals – Je dirais d’abord dans la multiplicité d’engagements, et de désirs, auxquels La cité culturelle répond. Transmission de savoir-faire, accompagnements sur mesure, diversité des thématiques et domaines représentés, cela prend beaucoup de formes et fédère automatiquement divers publics au sein d’un même endroit. Il est important de rappeler que ce n’est pas futile de réussir à s’épanouir dans quelque chose, de trouver sa place et c’est vraiment au cœur de notre activité.
C’est aussi dans les petits détails que passe le soin. À l’hôpital cela passe plutôt par la thérapie, les médicaments, les soignants et le tiers-lieu va apporter des compléments de soin, par l’accueil, les propositions culturelles, la participation active dans le projet urbain. Il n’y a plus de rapports hiérarchiques, chacun vient trouver ce dont il a besoin, et c’est en refaisant ce genre de société qu’on se soigne ensemble.
Véronique Bathily – J’ajouterais qu’à travers La cité culturelle, la culture se décline de manière très large. L’hôpital c’est un patrimoine immobilier, hospitalier, mais il y a aussi un patrimoine de soin à travers les objets, les pratiques, l’organisation et surtout l’expérience. C’est un projet destiné aux soignés, aux soignants, au territoire, aux habitants, à tout ce qui fait société. Cette dimension culturelle est située, c’est essentiel. On repositionne la question culture-soin dans son ensemble.
La cité culturelle s’incarne aujourd’hui par un réseau d’acteurs qui dépasse sa seule dimension institutionnelle. Bénévoles, habitants, personnes soignées et professionnels en ont progressivement fait un lieu d’usage, de repère et de continuité. Cette logique de pair-à-pair, d’entraide et de co-implication constitue désormais l’une des forces du projet : elle en assure la vitalité au-delà de l’hôpital.
Comment envisagez-vous l’avenir et la suite de La cité culturelle ?
Véronique Bathily – Aujourd’hui, La cité culturelle s’inscrit dans un contexte de fragilité structurelle, dans la mesure où son fonctionnement repose largement sur l’hôpital, tant sur le plan des locaux que des ressources humaines et financières. Comme l’ensemble du secteur hospitalier public, celui-ci connaît des tensions importantes qui invitent à penser la question de la pérennité du projet.

Dans cette perspective, l’enjeu est d’anticiper et de consolider les conditions de continuité de La cité culturelle, en explorant des formes de structuration juridique et économique pérenne, permettant d’en sécuriser les fondements tout en préservant son ancrage hospitalier.
Par ailleurs, le projet commence à susciter un intérêt au-delà du territoire, avec une dimension qui s’ouvre progressivement à l’international. Une demande de financement européen a ainsi été déposée pour mener une recherche-action sur différents territoires.
La cité culturelle n’a jamais eu vocation à être reproduite à l’identique. Chaque territoire possède son histoire, ses ressources et ses fragilités. En revanche, la démarche peut être transmise : partir des ressources locales, associer les habitants, les personnes soignées, les professionnels et les artistes, expérimenter dans le temps long et faire de la culture un levier de transformation du soin et du territoire.
Propos recueillis par Lola Roy



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