Lorsque Pierre Gilles, érudit et voyageur français, pénètre en 1565 dans la Citerne Basilique de Constantinople, il découvre l’une des citernes les mieux conservées du monde antique. Le livre qu’il écrit par la suite, De Topographia Constantinople, révèle aux Européens l’existence de cette citerne, et plus largement du réseau d’infrastructures hydrauliques antiques de la ville qui deviendra Istanbul. Aujourd’hui encore, ce passé et ses apprentissages intéressent toujours chercheurs et professionnels dans la mégalopole turque. En 2022, un groupe de chercheurs mêlant archéologie, ingénierie hydraulique et sociologie, lance le projet Water in Istanbul : Rising to the challenge? [L’eau à Istanbul : Faire face au défi ?] avec l’ambition de montrer qu’une meilleure compréhension du passé peut apporter des réponses à la crise de l’eau que traverse la ville.
Un réseau d’infrastructure hors norme
La ville d’Istanbul, anciennement Constantinople, a été fondée en 324 par l’empereur romain Constantin Ier. La population augmentant rapidement, il apparaît vite que la ville, construite à proximité de la mer, manque d’eau potable. Thémistius, rhéteur et philosophe de l’époque, écrit en 360 que « la ville meurt de soif ». La situation oblige à acheminer l’eau depuis des sources lointaines, et ce faisant à mettre en place un réseau d’infrastructures hors norme. « Istanbul a toujours lutté pour s’approvisionner en eau car il faut aller la chercher très loin. [Ils ont construit] le plus long système d’aqueduc connu de l’antiquité, soit plus de 400 kilomètres », raconte Lutgarde Vandeput, directrice de l’Institut Britannique d’Ankara qui coordonne le projet de recherche Water in Istanbul.

Au total, quatre aqueducs seront construits entre le 4e et le 5e siècle, ainsi que trois réservoirs à l’air libre, d’une capacité totale de 600 000 m3, et plus de 200 citernes réparties dans toute la ville. Lorsqu’en 1453, la ville est conquise par l’empire ottoman, si plusieurs aqueducs sont restaurés, d’autres infrastructures comme les citernes tombent dans l’oubli. A partir du 16e siècle, sous le règne de Soliman le Magnifique, est mené le plus grand projet d’ingénierie hydraulique de l’empire ottoman, comprenant un système complet de barrage, aqueducs, et fontaines, pour alimenter le réseau d’eau public.
Ces ouvrages perdurent au fil des siècles, mais dans les années 1850 il est à nouveau question d’une « disette d’eau »1 et ils se voient de plus en plus critiqués pour leur inadéquation face aux besoins d’une ville en croissance. Ils ne sont pas considérés comme assez « modernes », comparés aux réseaux de canalisations des villes européennes. Ce sont d’ailleurs des ingénieurs français, allemands et suisses qui participent à construire un nouveau réseau de distribution acheminant graduellement l’eau dans les domiciles.
Des réservoirs au plus bas
Ce sont désormais plus de 20 000 km de réseau qui distribuent l’eau à Istanbul, dont l’approvisionnement repose en grande partie sur des barrages situés autour de la métropole. Les tensions autour de la ressource en eau restent cependant importantes. Tandis que les besoins en eau suivent une population toujours grandissante, passant de 5 millions d’habitants dans les années 1980 à 17 millions aujourd’hui, les effets du réchauffement climatique se font également sentir : l’eau de pluie est en baisse, tout comme les chutes de neige. Depuis plusieurs années, les autorités tirent la sonnette d’alarme face au risque élevé de sécheresse. « On ne peut pas continuer comme ça », assure Lutgarde Vandeput, rappelant que le taux de remplissage des réservoirs d’Istanbul est au plus bas (17 % fin 20252). Et les barrages ne sont qu’une solution à court terme, car ils assèchent les zones rurales environnantes, obligeant les habitants à quitter leur village et rejoindre Istanbul, augmentant toujours plus les besoins en eau.
Faire discuter le passé et le présent
C’est dans ce contexte qu’en 2022, un groupe de chercheurs de l’Université d’Edinburgh, l’Université de Northumbria, l’Université Technique d’Istanbul (ITU) et l’Institut Britannique d’Ankara (BIAA) lancent le projet Water in Istanbul: Rising to the Challenge?. « L’objectif, rappelle Lutgarde Vandeput, était de montrer à quel point la situation était différente et comment l’organisation avait évolué par le passé. Cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas de problèmes majeurs auparavant, car nous le savons également, mais le fait est qu’aujourd’hui, Istanbul dépend exclusivement de l’importation d’eau. Il s’agissait donc de comprendre comment cela se faisait différemment à l’époque et de déterminer si ces données historiques pourraient s’avérer utiles aux experts actuels. »

Dans le cadre de ce projet, plusieurs ateliers sont menés avec des professionnels de l’ISKI (Administration des Eaux et de l’Assainissement d’Istanbul), afin de leur présenter les conclusions de leur enquête, compiler leurs connaissances et retenir certaines pratiques du passé qui paraissent encore pertinentes aujourd’hui. Rapidement, les discussions portent sur l’importance de la récupération des eaux pluviales, la seule source naturelle d’eau à Istanbul, et le rôle que peuvent jouer les citernes, qui existent encore aujourd’hui, mais dont la plupart ont été détournées de leur usage initial pour en faire des lieux d’exposition, de réception, voire même un centre commercial. La chercheuse souligne leur potentiel de réhabilitation afin de permettre la récupération des eaux pluviales : « Je sais que ces citernes ont fonctionné, pour certaines pendant des siècles et des siècles. Et il y a encore de l’eau dans la Yerebetan [Citerne Basilique] ».

Si depuis janvier 2026 une législation rend obligatoire la collecte des eaux pluviales pour les nouvelles constructions de plus de 2000m2, les enjeux restent de taille, notamment car les développeurs peuvent détourner cette loi en réduisant la taille de leurs parcelles. Les usages publics et privés sont aussi à remettre en question : « On ne peut pas se permettre de perdre de l’eau […] on a pas forcément besoin d’eau fraîche pour nettoyer les rues », relève Mme Vandeput.
Istanbul est sans nulle doute un cas à part, de par sa taille, sa localisation, son climat mais aussi de par son histoire et ses nombreuses infrastructures antiques encore existantes. Ce projet montre qu’au-delà d’être un patrimoine historique et un terrain d’études, ces infrastructures ont encore un rôle à jouer pour penser le présent et le futur de l’eau en ville. La gestion de l’eau à Istanbul appelle aujourd’hui à une nouvelle approche, moins portée sur la construction d’infrastructures monumentales, mais sur des démarches locales de récupération des eaux et de réutilisation du patrimoine existant. Une démarche d’envergure dont l’ambition n’a pas à rougir face à celles des bâtisseurs antiques, et qui pourrait inspirer de nombreuses villes françaises dont les anciennes infrastructures restent encore à explorer.
Comme le conclut Ludgarde Vandeput, « tout le monde réinvente la roue sans cesse, alors que je suis sûre qu’en France aussi, il reste beaucoup à apprendre du passé […] elles [les infrastructures antiques] peuvent être et devraient être beaucoup plus que des vestiges patrimoniaux ».
- Dinçkal Noyan, Reluctant Modernization. The Cultural Dynamics of Water Supply in Istanbul, 1885–1950, Technology and Culture, Vol. 49, Juillet 2008.
- Source : «Istanbul sets all-time water use record as water stress increases«, 14 Janvier 2026, Daily Sabah. https://www.dailysabah.com/turkiye/istanbul/istanbul-sets-all-time-water-use-record-as-water-stress-increases
Par Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou
Cet article fait directement écho aux concepts de maintenance, de métabolisme urbain et de post démolition. Redécouvrez sur ces sujets :



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