Dans la nuit du 13 au 14 juin 2015, après plusieurs heures de pluies torrentielles à Tbilissi, capitale de la Georgie, la rivière Vere sort de son lit. L’eau inonde les sections canalisées de la rivière et, celles-ci ne pouvant la contenir, déborde brutalement et se déverse sur le quartier environnant, ainsi que le zoo. Vingt personnes, et plus de 300 animaux du zoo, en mourront. Cet événement tragique est révélateur d’un problème plus large de gestion des infrastructures hydrauliques face aux inondations et risques naturels en Géorgie.

L’inondation de 2015 n’est pas un cas isolé, les désastres naturels sont fréquents en Georgie, qu’il s’agisse d’inondations, glissements de terrain, tremblements de terre, ou avalanches. Les géorgiens, dans certaines parties du pays, vivent quotidiennement avec ces risques : « ça arrive, littéralement tous les mois ou deux fois par mois, ces catastrophes naturelles », affirme Asmat Abesadze, urbaniste et directrice de l’agence de conseil Spectrum Consulting, mentionnant tour à tour le glissement de terrain à Chovi en août 2023, celui de Nergueti en février 2024, ou encore plus récemment celui de Tkibuli en mars 2026. Quand aux inondations, à elles seules ont causé 38 morts dans le pays entre 1995 et 20121, et sont devenues de plus en plus fréquentes ces dernières années.
Si le pays est si souvent touché par les catastrophes naturelles, c’est qu’il se situe à 80 % en zone montagneuse, comme le souligne Mariam Kvaratskhelia, spécialiste en politique climatique au REC Caucasus (Regional Environmental Center for the Caucasus) : « La Géorgie est un pays très montagneux. Les principales catastrophes naturelles liées au changement climatique en Géorgie proviennent des glaciers. Toutes les ressources en eau du pays sont issues des glaciers, et c’est la fonte en eau de ces glaciers qui cause des glissements de terrain ou des inondations. »
Les villes georgiennes, et notamment Tbilissi, la capitale, sont amenées à faire face à des risques d’inondations toujours plus élevés, venant aussi de chutes de pluie de plus en plus importantes, et d’une urbanisation croissante. Les infrastructures hydrauliques de la ville peinent à faire face à ce risque, et doivent s’adapter.
Des infrastructures vieillissantes et peu entretenues
Une grande partie des infrastructures et réseaux d’eau de la ville sont hérités de l’époque soviétique, mais sont aujourd’hui peu entretenus. « Les systèmes de gestion des eaux usées et pluviales dans les villes sont à l’abandon. Personne ne les entretient. À l’époque soviétique, ils étaient bien entretenus et la situation était plus ou moins acceptable. Aujourd’hui, les municipalités les négligent […] Et même lorsque ces canalisations sont propres, elles ne suffisent pas à gérer le volume d’eau accru auquel elles doivent faire face », assure Asmat Abesadze. Les canalisations peu entretenues échouent à évacuer l’eau rapidement, augmentant les risques de débordement.

Un autre problème selon elle est la gestion des rivières : « À l’époque soviétique, des lits artificiels avaient été spécialement aménagés pour contenir les rivières. Malheureusement, ces infrastructures ont été détruites par le temps et l’érosion. Personne n’a rénové ces ouvrages de protection. Résultat : les rivières deviennent incontrôlables pendant les crues ».
La ville de Tbilissi est indissociable de ses rivières, qui lui ont donné sa forme actuelle, et autour desquelles elle s’est développée. Plus d’une douzaine de cours d’eau, et un grand nombre de ruisseaux intermittents, rejoignent le Koura, fleuve principal de la ville. La plupart de ces rivières, à l’image de la rivière Vere, sont aujourd’hui canalisées, ce qui empêche l’eau de s’infiltrer dans les sols en cas de forte pluie, et accélère son écoulement. Et les parties couvertes sont souvent sous-dimensionnées pour accueillir les débordements d’eau, comme en 2015. Entre outil de gestion de l’eau et facteur aggravant du risque inondation, les rivières canalisées sont un héritage qui semble difficile à traiter.
L’importance de la connaissance du terrain
Les comparaisons avec l’époque soviétique ne doivent pas donner l’idée que tout y fonctionnait mieux. Elles permettent toutefois de mettre en avant une attention à la connaissance des terrains et des constructions : « À l’époque soviétique, tout était surréglementé : où vivre, où construire. Les géologues et les institutions spécialisées dans l’aménagement urbain émettaient des avis tranchés, non pas à la population, mais au gouvernement et à la municipalité, sur tous types de projets. L’école de géologie était d’ailleurs très influente à cette époque. Dès qu’un projet était envisagé, la première étape consistait à étudier le terrain, c’est-à-dire à obtenir un rapport géologique. Ce rapport indiquait si le projet était faisable ou non, par exemple à cause de la présence d’un lit de rivière », explique Asmat Abesadze. Son père, ancien fonctionnaire d’État et responsable d’études géologiques, s’est longtemps battu pour conserver et faire reconnaître l’importance des nombreuses cartes produites dans tout le pays.
Mais à la chute de l’empire soviétique, cette connaissance du terrain se perd. Les cartes de terrain ne sont pas numérisées et disparaissent peu à peu : « On pouvait trouver ces cartes géologiques dans les années 90 sur les marchés, pour emballer les aliments », regrette-t-elle. Un développement immobilier frénétique prend place, un « urbanisme d’investisseur »2 laissant faire le marché, y compris dans des zones à risque. Encore aujourd’hui « si tu veux construire ici, tu construis », souligne Asmat Abesadze. Selon Mariam Kvaratskhelia, « Chaque nouveau bâtiment doit faire l’objet d’une évaluation environnementale préalable, mais celle-ci est rarement vérifiée. Il existe un décalage entre le cadre légal et la réalité ».
Construire des infrastructures hydrauliques résilientes
Quelles leçons tirer aujourd’hui des inondations de 2015 ? A Tbilissi, l’accent est désormais mis sur la résilience. La ville lance plusieurs projets afin de produire des données, des cartes de risques, et une meilleure connaissance du terrain et des infrastructures. Néanmoins pour nos interlocuteurs, ces efforts ne sont pas suffisants, alors qu’avec le changement climatique, les inondations se font de plus en plus fréquentes.
L’expérience des années post-soviétiques montre la nécessité de retrouver aujourd’hui une vraie connaissance du terrain, cruciale pour mieux aménager nos villes, et stopper le développement immobilier dans les zones à risque. « Plus de dix après l’inondation, la ville n’a toujours pas de véritable carte de risque inondation », regrette Asmat Abesadze.
Le cas de Tbilissi soulève également la nécessité de mieux adapter nos infrastructures hydrauliques face au risque inondation : entretenir, rénover, mais aussi dans certains cas, renaturaliser. En France, depuis quelques décennies, plusieurs voix s’élèvent pour demander la restauration des petites rivières, leur remise à ciel ouvert, ou leur décanalisation. L’exemple géorgien montre que dans un futur où les désastres naturels feront partie de notre quotidien, il est nécessaire de repenser nos infrastructures hydrauliques, et de redonner sa place à l’eau en ville.
- Source : Water-related climate hazards and adaptation measures in Georgia, Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH , 2025. https://www.international-climate-initiative.com/fileadmin/iki/Dokumente/Publikationen/Projekte/18_II_141/20250915_Water-related_climate_hazards_and_adaptation_measures_in_Georgia_en.pdf
- van Assche, Kristof, & Salukvadze, Joseph (2012). Tbilisi: Urban Transformation and Role Transformation in Post-Soviet Metropolis. In E. Cook, & J. Lara (Eds.), Remaking Metropolis: Global Challenges of the Urban Landscape (pp. 86-102). Routledge.
Par Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou
Cet article entre en résonance avec les sujets de diagnostic d’usages et de participation citoyenne. Replongez dans ces thèmes avec :



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