La ville d’Aktau, située à l’ouest du Kazakhstan, est habituée aux coupures d’eau. À chaque période estivale, il arrive fréquemment que des quartiers entiers n’aient plus accès à l’eau, parfois même pendant une semaine, alors que les températures peuvent dépasser les 40°C. Pour Azamat Sarsenbayev, gérant d’un café, vidéaste et habitant de la ville depuis sa naissance, « chaque année, la même situation se répète. Il y a eu des moments où de l’eau potable était livrée par camions-citernes à des micro-quartiers entiers, à des immeubles, et les gens faisaient la queue ».
La situation pourtant n’est pas nouvelle. Daria Volkova, chercheuse et autrice d’une thèse sur la maintenance des infrastructures à Aktau, explique que la ville n’a en réalité jamais pu produire et distribuer les quantités d’eau prévues et annoncées par les responsables locaux. Ce rapport tendu à l’eau repose sur une dépendance double : à la mer Caspienne et à Caspiy, l’usine de désalinisation, nécessaire pour produire de l’eau potable en quantité suffisante dans cette région désertique.
Le mirage de l’« oasis nucléaire »
L’histoire d’Aktau, d’abord appelé Shevchenko, débute dans les années 1960. Construite dans la région aride du Mangystau, sa véritable richesse réside dans les hydrocarbures et les gisements importants d’uranium présents dans ses sols. Stefan Guth, historien et spécialiste de la région, rappelle que la ville est alors promue comme un « oasis nucléaire »1. Derrière ce titre, l’ambition principale pour le pouvoir soviétique est de démontrer que la fission nucléaire peut permettre de produire de l’énergie abondante, de s’en servir pour dessaler massivement l’eau de la mer Caspienne et rendre habitables des régions désertiques. L’eau potable est donc d’abord produite grâce à la combinaison d’un surgénérateur, le BN-350 (un type de réacteur nucléaire qui génère du plutonium durant le processus) et d’une usine de désalinisation. Dans les années 1990, le BN-350, qui aura fait connaître Aktau, est arrêté, mais la demande en eau augmente en même temps que la population.

Aujourd’hui, Aktau est l’une des quelques villes dans le monde à dépendre uniquement de la désalinisation pour son apport en eau. Pourtant, depuis plusieurs années, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme : le niveau de la mer Caspienne, plus grande mer fermée du monde, diminue drastiquement, avec une baisse d’environ 10 cm par an ces vingt dernières années. « Au cours des 10 à 15 dernières années, le rythme de l’assèchement de la mer Caspienne est devenu très visible », déplore Azamat Sarsenbayev. « Par exemple, quand j’étais adolescent, je pouvais me baigner et plonger facilement à certains endroits – malheureusement, ces endroits n’existent plus aujourd’hui. L’eau s’est retirée très loin, d’environ 50 à 100 mètres. »
Dans un article pour Communication Earth and Environment, une équipe de chercheurs montre que la mer pourrait perdre entre 20 et 37 % de sa surface, avec un déclin qui pourrait atteindre jusqu’à 18 mètres. Une tragédie qui n’est pas sans rappeler la disparition de la mer d’Aral.
Le niveau de la mer Caspienne a toujours fluctué – dans les années 1990, son augmentation rapide avait inondé les quartiers du bord de mer – mais le déclin actuel est particulièrement fort et rapide. 80 % de l’apport en eau de la mer est alimenté par le delta de la Volga, plus long fleuve d’Europe, et son afflux a grandement diminué ces dernières années. Kiril Ossin, directeur de l’ONG EcoMangystau, estime que « beaucoup dépend de la Russie » sur le territoire de laquelle passe la Volga, et de la réussite d’une « diplomatie de l’eau ». Et avec le réchauffement climatique, le débit d’eau est aujourd’hui inférieur à l’eau de mer qui s’évapore avec les fortes températures. Enfin, il faut également prendre en compte l’utilisation industrielle de l’eau, pour le forage de puits de pétrole notamment, au Kazakhstan mais aussi en Russie ou en Azerbaïdjan.
Une dépendance lourde à entretenir
La fluctuation du niveau de l’eau met en évidence la dépendance historique de la ville à la mer Caspienne, pour ses habitants comme pour son économie : « De mon côté, je peux dire que la mer Caspienne, ce n’est pas seulement une question d’écologie », affirme Azamat Sarsenbayev. « C’est aussi une partie intégrante de la vie économique de la ville d’Aktau. Si elle disparaît, on pourrait pratiquement quitter la ville, car il n’y aura plus de développement. Toute la vie de la région de Mangystau est liée à la mer Caspienne. »
Le déclin actuel a endommagé une grande partie du port, et les navires ne peuvent être chargés qu’à 80 % de leur capacité. Les réductions d’eau menacent aussi le tourisme, dans lequel Aktau a investi massivement, jusqu’à devenir un lieu prisé en été.

La situation touche aussi les infrastructures. « En raison de la baisse du niveau de la mer, le processus de désalinisation est aussi régulièrement mis à mal, explique Kiril Ossin. En hiver, les températures négatives viennent geler le canal d’amenée de l’eau, en été l’augmentation des températures des eaux de surface nuit au processus. »
En bout de chaîne, les réseaux de distribution d’eau, dont une partie datent de l’époque soviétique, sont en mauvais état et peu entretenus. Selon Daria Volkova, la situation d’Aktau montre qu’il ne faut pas seulement penser la pénurie d’eau comme une conséquence de la raréfaction de la ressource, mais aussi comme l’incapacité à gérer la production et la distribution d’eau depuis la mer Caspienne jusqu’au robinet.
Depuis quelques années, plusieurs actions ont été mises en place par les autorités. Caspiy, l’usine de dessalement, se modernise et s’agrandit afin de doubler ses capacités de production. Neuf nouvelles usines de désalinisation sont également en train d’être construites dans la région. Malgré ces solutions, la situation reste une préoccupation constante pour les habitants. « Il existe très peu d’endroits où l’on ne ressent pas quotidiennement les tensions liées à l’eau, relate Daria Volkova, qu’il s’agisse d’un problème de pression ou d’une avarie sur une canalisation. Cela fait au moins une vingtaine d’années que divers groupes de résidents et d’entreprises font pression et manifestent pour que ce problème soit résolu, mais la situation est d’une grande complexité […] Quelle est la solution si l’on puise toute l’eau dans la mer alors que celle-ci est en train de disparaître ? Quel est le plan pour l’avenir ? »
Prendre soin de la solution de dernier recours
En France, un rapport de l’Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable (IGEDD) publié en 2025 qualifie le dessalement de « solution de dernier recours ». À Aktau c’est le point de départ, nourri de l’idéal d’une eau en abondance permis par l’énergie nucléaire, devenu ensuite une équation difficile à résoudre entre les effets du changement climatique et les limites technologiques. Que faire alors quand on est une ville dépendante à la solution de dernier recours ? Faut-il relocaliser une ville de plus de 260 000 habitants ?
Aujourd’hui, le futur de la ville se dessine en miroir du futur de la mer Caspienne et de la capacité à en extraire de l’eau potable. Entre négociations avec les pays voisins, travail sur les techniques de dessalement d’eau, meilleure distribution de la ressource, Aktau et ses habitants bâtissent leur avenir avec une confiance parfois déconcertante, sans attendre de solutions miracles ni définitives. Pour Azamat Sarsenbayev, il n’est pas question de vivre ailleurs : « dans le pays, il y a des opportunités pour grandir, investir et, en général, se tenir solidement sur ses pieds. Et je suis convaincu que dans 20, 30 ou même 50 ans, Aktau aura un avenir, d’une manière ou d’une autre. »
- Stefan Guth, The Nuclear Landscape as a Garden. An Envirotechnical History of Shevchenko/Aktau, 1959–2019, in Tracing the Atom, Routeledge, 2022.
Par Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou
Cet article vient appuyer les réflexions autour des concepts d’urbanisme de la régénération, et de socio-système. Pour explorer à nouveaux ces sujets avec :



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