Entre le 9 et le 11 août 2026, le typhon Dolphin a fait tomber sur Shanghai des niveaux de pluie records. Des rues submergées, près de 40 % des vols annulés et plus d’un million de personnes évacuées en urgence sur la côte orientale chinoise. Difficile de dire comment la mégalopole aurait vécu cet épisode sans les aménagements qu’elle a adoptés ces dernières décennies pour absorber les eaux, connus sous le concept de ville-éponge

La ville-éponge est un modèle d’aménagement développé par l’architecte paysagiste chinois Kongjian Yu en 1995 : « Pour lui, la ville ne devrait pas se résumer au béton ; elle devrait agir comme une éponge, absorbant l’eau lorsqu’il pleut et la restituant lors des fortes chaleurs estivales, ou permettant sa réutilisation à diverses fins, récréatives ou autres », affirme Peihao Tong, chercheur en urbanisme durable et auteur d’une thèse sur le rôle des parcs éponges à Shanghai.

Aménager Shanghai face au risque d’inondations

L’histoire de la ville de Shanghai est intimement liée à celle de l’eau, son nom signifiant littéralement « au-dessus de la mer ». La ville s’est construite sur l’eau, d’abord autour du fleuve Huangpu et de la rivière Suzhou, puis via un large réseau de canaux permettant aux habitants de s’y déplacer. Ses cours d’eau ont connecté la ville aux autres régions de Chine, tandis que sa position côtière lui assurait une ouverture à l’international. Mais, comme beaucoup de villes, Shanghai s’est rapidement développée ces dernières décennies, laissant place à une bétonisation massive et une extraction importante de l’eau présente dans les sols. Aujourd’hui, pour toutes ces raisons, la ville s’enfonce, de plus de trois mètres sur le siècle dernier1. Et alors qu’elle est en train de couler, le niveau de la mer monte, la rendant de plus en plus vulnérable face au risque d’inondations. 

La ville-éponge propose une façon d’aménager nos espaces urbains pour mieux appréhender le risque d’inondation, mais aussi pour favoriser les îlots de fraîcheur et renflouer nos nappes phréatiques.

Le professeur Kongjian Yu expliquait précisément la nécessité du concept de ville-éponge par l’histoire de l’urbanisation en Chine. Pour lui, les grandes villes comme Shanghai se sont rapidement bâties sans prendre en compte leur exposition à de fortes pluies : « Il en a résulté des infrastructures urbaines mal adaptées aux fortes précipitations caractéristiques de cette région de mousson, entraînant des inondations dans 60 à 65 % des villes chinoises en raison de systèmes en béton et en acier inadaptés »2. L’idée de la ville-éponge est donc de faciliter l’infiltration des fortes pluies directement dans les sols afin de réduire la gravité des inondations tout en facilitant les remises en état. La gestion des inondations est au cœur de la raison d’être de la ville-éponge, devenue, en 2013, un programme national d’aménagement urbain en Chine, avec seize villes pilotes, dont Shanghai.

Lac Dishui, Lingang © Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou

La configuration de Shanghai en fait un cas d’étude idéal pour mettre en place une ville éponge. Eelon Peihao Tong, « il existe un très grand nombre de jardins, qu’il s’agisse de jardins partagés ou de zones dédiées. […] L’espace disponible, et notamment les espaces verts, est suffisant pour envisager des projets de rénovation, de reconstruction ou d’intégration de techniques de pointe et d’infrastructures vertes [note de l’auteur : à distinguer des infrastructures grises, faites de canalisations et d’équipements plus lourds] ». L’objectif du programme ville-éponge : que 80 % des surfaces urbaines puissent absorber 70 % de l’eau de pluie à l’horizon 2030. 

Aujourd’hui, on retrouve de nombreux exemples de conception ville-éponge dans les différents quartiers de Shanghai et, dix ans après la mise en place du programme, les premiers effets commencent à se faire voir : « Bien que nous ne puissions pas empêcher les inondations, on observe qu’en cas de fortes pluies, l’eau est rapidement absorbée, ce qui en atténue la gravité sans toutefois les résoudre totalement », affirme Peihao Tong.

Absorber et réutiliser : le rôle des parcs

En périphérie de Shanghai, la ville nouvelle de Lingang, s’étalant sur 79 km2, est considérée comme le plus grand espace pilote de la ville-éponge en Chine3. Avec son lac artificiel, ses tours et son grand musée consacré à l’astronomie, la ville-éponge ne se constate pas au premier coup d’œil. C’est pourtant là, dans les parcs urbains comme le Lingang Starry Sky Sponge Park, que tout se joue. L’aménagement y est pensé afin que l’eau y soit reçue et purifiée, notamment grâce à une combinaison de plantes aquatiques, de graviers, de filtres artificiels et  de micro-organismes. Elle est ensuite absorbée, via les espaces verts, ou les matériaux poreux utilisés pour les cheminements. Enfin, toute l’eau en excès est stockée dans des bassins, où elle pourra ensuite être utilisée lors de périodes de sécheresse, par exemple. L’aménagement de tels parcs doit répondre à un double objectif, insiste Peihao Tong : « d’une part, résoudre le problème des inondations et, d’autre part, offrir un espace vert avec les services d’un parc ». La création de zones d’eau, de cheminements piétons et de grands espaces ouverts permettent selon lui, de combiner ces deux usages des parcs : environnemental et récréatif.

Ces parcs jouent un rôle dans la gestion des inondations, non pas de manière isolée, mais en relation avec d’autres espaces pensés pour faire circuler l’eau à l’échelle de la ville entière.

Cours d’eau à sec écologique, Lingang Starry Sky Sponge Park © Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou

Mais il faut dézoomer encore pour saisir comment ces parcs jouent un rôle dans la gestion des inondations, non pas de manière isolée, mais en relation avec d’autres espaces pensés pour faire circuler l’eau à l’échelle de la ville entière. Dans leur article sur la dynamique des parcs de la ville-éponge4, Peihao Tong et ses collègues définissent trois rôles différents joués par les espaces urbains : les sources, les flux et les puits. Chacun de ces espaces a une morphologie ainsi qu’une configuration spatiale et hydrologique différentes. Certains espaces sont aménagés pour recevoir l’eau, d’autres pour la transporter et d’autres pour la stocker. « Il s’agit donc de bien plus qu’une simple typologie ; c’est leur rôle dans la gestion des eaux pluviales. Ils sont susceptibles d’évoluer […] Je pense qu’un système urbain unifié pourrait être mis en place plus efficacement à Shanghai ; actuellement, les éléments sont partiellement dispersés et mal reliés entre eux, mais il faudrait adopter une politique visant à structurer les flux ».

En d’autres termes, la ville-éponge doit être envisagée comme un espace où l’eau n’est pas seulement absorbée, mais aussi remise en circulation, grâce à une diversité d’aménagements urbains : noues paysagères, cheminements perméables, zones humides… Pour Peihao Tong, « il est nécessaire de briser les frontières de la ville, voire du pays. […] Si l’on adopte une perspective plus large à l’échelle du territoire, Shanghai apparaît peut-être simplement comme un nœud, tandis que les rivières ou le fleuve Yangtsé en constituent les flux. Ainsi, de manière quasi systématique, nos projets urbains intègrent cette logique de réseau ».

Toutefois, le concept de ville-éponge n’est pas sans difficultés à mettre en place. Aménager des espaces pour l’eau peut attirer des rats ou des moustiques, nécessitant de trouver de nouvelles façons de cohabiter avec la nature. Par ailleurs, il est bien plus facile à mettre en place dans des nouveaux quartiers en développement, comme ce fut le cas à Shanghai il y a dix ans, que dans des quartiers anciens, qui nécessitent une rénovation parfois difficile à mettre en œuvre. Il reste néanmoins pertinent aujourd’hui, notamment dans sa façon de penser la ville et la circulation de l’eau. La ville-éponge propose une façon d’aménager nos espaces urbains pour mieux appréhender le risque d’inondation, mais aussi pour favoriser les îlots de fraîcheur et renflouer nos nappes phréatiques. Ainsi, en France, la Ville et l’Eurométropole de Strasbourg étudient avec l’ENGEES (École nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg) comment les eaux usées de la ville peuvent recharger les nappes phréatiques, et selon quel type de sols, afin de transformer Strasbourg en ville-éponge. 

  1. https://www.bbc.com/news/science-environment-68844731 ↩︎
  2. https://www.renewablematter.eu/en/sponge-cities-are-they-really-working-Interview-with-professor-kongjian-yu ↩︎
  3. Zhang, Chen, Yongpeng Lv, Jian Chen, Tao Chen, Jinqiao Liu, Lei Ding, Nan Zhang, and Qiang Gao. (2023). « Comparisons of Retention and Lag Characteristics of Rainfall–Runoff under Different Rainfall Scenarios in Low-Impact Development Combination: A Case Study in Lingang New City, Shanghai », Water 15, no. 17: 3106. ↩︎
  4. Peihao Tong, Hongxi Yin, Zhifang Wang, Ian Trivers (2026). ”The dynamics of sponge city parks: Integrated stormwater management and urban parks in Shanghai », Sustainable Cities and Society: Advances, Vol. 2, Issue 2.

Par Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou

Pour aller plus loin

Nous avons besoin de votre consentement

Lumières de la ville tente de vous proposer chaque jour une information urbaine de qualité sans publicité, et pour cela aimerait que vous acceptiez que les cookies soient placés par votre navigateur pour pouvoir analyser le trafic de notre site Web, activer les fonctionnalités liées aux réseaux sociaux, et vous proposer un contenu personnalisé. Cela impliquera le traitement de vos informations personnelles, y compris votre adresse IP et votre comportement de navigation. Pour plus d'informations, veuillez consulter notre Politique de cookies. Pour modifier vos préférences ou rejeter tous les cookies fonctionnels sauf ceux nécessaires, veuillez cliquer sur «Configurer les préférences».

Voulez-vous accepter ces cookies?

Analytics
Youtube Trackers