Entretien avec Nadia Herbreteau, Ludovic Delorme et Alessia Calò

Le programme Quartiers de demain réunit une grande diversité d’acteurs, spécialistes comme habitants, dont les attentes et les points de vue peuvent parfois différer. Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez lors de vos observations sur site et comment parvenez-vous à les dépasser ?

Alessia Calò – La difficulté, c’est qu’aujourd’hui, les habitants des trois tours de Sedan (projet sur lequel nous avons travaillé) font face à des difficultés vraiment très lourdes, notamment dans leur vie quotidienne. Lorsque des problèmes aussi importants apparaissent au sein des terrains que nous devons explorer, il est difficile d’amener les habitants vers des questions qui leur paraissent lointaines, mais qui, en réalité, ne le sont pas.

Les tables de piques niques avec Lab705 et les habitants © Lab705

Ludovic Delorme – La vraie difficulté, c’est de les accompagner, de les faire sortir un peu de leur quotidien, de profiter du soleil et de chaque espace que l’on va construire ensemble, que l’on a déjà un peu mieux figuré, et de les faire participer. Pour remettre un peu les choses en perspective, ce qui était intéressant dans la manière dont le dialogue compétitif a été monté par le GIP EPAU (Le Groupement d’Intérêt Public, l’Europe des Projets Architecturaux et Urbains, en charge du dialogue compétitif de Quartiers de demain), c’est qu’il y avait aussi une assistance à maîtrise d’ouvrage spécialisée dans la participation pour chaque site. À Sedan, elle a été menée par l’agence Camille Alfada, qui a réalisé un important travail pour constituer le jury citoyen. Néanmoins, nous avions déjà eu des échanges avec Camille Alfada, qui nous avait expliqué les difficultés rencontrées pour aller au contact de populations souvent assez précaires. Dans ce cas, il faut passer par des moyens plus directs, notamment en faisant du porte-à-porte. C’est ce que nous avons refait en juin et nous nous sommes rendus compte que ce sont des démarches qui fonctionnent bien.

Nadia Herbreteau – Nous sommes arrivés dans un quartier profondément traumatisé par la vague de démolitions qui a rasé les deux tiers des résidences du Petit Séminaire, délocalisant les familles dans tout Marseille. Les habitants avaient un attachement viscéral à l’échelle humaine et familiale de leur ancienne cité. Leurs premières interrogations ne concernaient pas les arbres ou la biodiversité, mais des questions existentielles : « Est-ce qu’on va pouvoir rentrer chez nous ? Est-ce que mes enfants vont pouvoir revenir habiter ici ? »

De plus, dans le quartier du Petit Séminaire, la commande portait initialement sur la création d’une « coulée verte ». C’est un terme que nous n’aimons pas beaucoup, car il renvoie souvent à un espace interstitiel, alors que nous le considérons comme un véritable espace, un vide qui a autant d’importance qu’un plein, socialement, culturellement et écologiquement. 

Très vite, nous nous sommes aperçus qu’un programme de nouvelles constructions était fléché par le bailleur sur les terrains libérés par les démolitions. Notre démarche, notamment vis-à-vis des habitants, a donc été, en tant que paysagistes, de nous battre pour obtenir la taille critique la plus importante possible pour ces espaces publics de nature, sans mettre en péril le programme de constructions, dont nous avons fait en parallèle une faisabilité assez fine. La nature ne peut pas être parachutée comme un simple décor ou comme du mobilier urbain.

Notre combat a été d’utiliser notre casquette d’urbanistes pour négocier une « taille critique » pour l’espace public. Il faut un espace suffisamment large et non morcelé pour que la géographie, l’hydrologie, la nature – puisque nous sommes en fond de vallée inondable – et surtout les usages puissent s’y déployer pleinement. À partir de là, un travail peut effectivement être mené avec les habitants afin qu’ils projettent dans ces espaces et qu’ils fassent de ces lieux leur commun.

Face à ces contextes complexes, le programme Quartiers de demain a permis la présence physique prolongée sur le site. Qu’avez-vous pu mettre en place pour appréhender le site ?

Nadia Herbreteau – Durant Quartiers de demain, nous nous sommes rendus sur site lors des sessions officielles de Quartiers de demain, mais également en dehors de celles-ci. C’est une pratique que nous avons sur tous nos sites, nous aimons les arpenter le plus souvent possible, sous toutes les lumières, sous toutes les saisons, et avec le maximum d’acteurs. D’ailleurs, de plus en plus, nous évitons les réunions en salle et nous suggérons aux maîtres d’ouvrage de les organiser directement sur site. Et cela, à toutes les échelles et dans tous les milieux. Nous déroulons un grand plan sur place ou nous installons une maquette, ce qui nous paraît toujours plus pertinent que de rester dans un bureau.

La première fois que nous sommes arrivés, il y avait un mistral incroyable, ce qui constitue une première appréhension importante du site. Plus tard, nous y sommes retournés et il faisait très chaud. En l’arpentant pendant les 9 mois du dialogue compétitif, nous avons traversé toutes les saisons et donc toutes les ambiances. Cela nous à permis d’éprouver physiquement la topographie, le climat, l’ambiance, l’ombre, la lumière ou encore les instants de grâce, lorsqu’un magnifique coucher de soleil apparaît. Mais ce sont aussi des moments durant lesquels on croise les enfants qui vont à l’école, les mères qui rencontrent des difficultés avec leur poussette ou les gens qui rentrent le soir et qui s’énervent dans leur voiture.

« D’ailleurs, de plus en plus, nous évitons les réunions en salle et nous suggérons aux maîtres d’ouvrage de les organiser directement sur site. Et cela, à toutes les échelles et dans tous les milieux. » N. H.

Atelier participatif avec les membres du jury citoyen mené par Ilex © Ilex

Ludovic Delorme – Nous partageons pleinement cette vision. Dans le cadre du dialogue compétitif, le déroulement sur neuf mois était assez intéressant, puisqu’il nous a permis de parcourir les différentes saisons. Nous avons également fait l’expérience du froid la première fois que nous sommes allés sur site, en passant une journée sous la pluie.

Ensuite, nous avons eu l’occasion de dormir dans les tours, qui sont posées sur cette magnifique citadelle, avec ses 18 mètres de remparts. Le lendemain matin, le ciel s’était dégagé et s’ouvrait sur la vallée de la Meuse. C’était l’un de ces moments assez incroyables, conjugué à des temps d’échange avec les habitants. Ce sont justement ces moments un peu hors du temps et des cadres classiques de réunion et de rencontre qui permettent d’aller plus loin, de mieux comprendre comment fonctionne un site et comment il est habité.

« Ce sont justement ces moments un peu hors du temps et des cadres classiques de réunion et de rencontre qui permettent d’aller plus loin, de mieux comprendre comment fonctionne un site et comment il est habité. » L. D.

Lab705 a développé une approche singulière baptisée la « stratégie des 100 petits projets ». En quoi consiste ce concept ?

Alessia Calò – Finalement, ce que nous nous sommes dit pendant le dialogue compétitif, c’est que la véritable richesse du site résidait dans ses habitants. Le plus grand danger serait que les personnes aujourd’hui présentes dans la résidence partent vivre dans d’autres résidences. Nous pouvons concevoir le meilleur projet de parc, de jardin ou de rénovation des tours, mais s’il n’y a plus personne qui éprouve un attachement pour ces lieux, alors tout est perdu.

Les potagers co-conçu par les habitants et Lab705 ©Lab705

Nous savons que le temps des projets, quel que soit le projet désormais, est très long et fatigant. Il fallait donc éviter un traumatisme. La question était alors de savoir comment accompagner les habitants durant cette période. C’est ainsi qu’est née l’idée de toutes petites actions : de petits projets spatiaux, comme l’installation d’un jardin temporaire, d’un bac potager ou l’organisation d’un atelier de participation. C’est la stratégie que nous avons appelée celle des « 100 petits projets ».

Lors de nos permanences de juin, nous avons simplement installé une table et quatre chaises sur l’immense parking minéralisé, en balcon sur le paysage, en appelant cet espace « la terrasse de Capucin ». Autour de quelques boissons et paquets de chips, les gens ont commencé à s’installer, à discuter, parfois à nous critiquer, mais le lien s’est créé.

À une époque de forte contraction des finances publiques, cette approche permet de faire de l’urbanisme avec « presque rien », tout en apportant une flexibilité et une capacité d’adaptation précieuses au projet final. C’est cela, l’esprit des 100 petits projets.

« C’est ainsi qu’est née l’idée de toutes petites actions : de petits projets spatiaux, comme l’installation d’un jardin temporaire, d’un bac potager ou l’organisation d’un atelier de participation. »

Le lézard co-conçu par les habitants et Lab705 ©Lab705

Ludovic Delorme – C’est aussi un levier pour améliorer le quotidien immédiat. L’un des grands enjeux de la résidence Ardennes réside dans le plateau de cette citadelle, qui s’élève à 18 mètres de hauteur. Il représente un atout, mais aussi une très forte contrainte, car accéder à cet espace depuis le centre-ville constitue chaque fois une épreuve.

Un habitant ou une habitante nous avait dit un jour : « Il ne faut pas oublier d’acheter le pain. » Sinon, il faut reprendre ces grandes rampes, héritées de toute la stratégie et de la planification militaires. Aujourd’hui, sur ces rampes, il n’y a ni arbres ni ombre, et le sol est souvent dégradé. Il n’y a même pas de main courante véritablement adaptée aux personnes qui auraient besoin de s’en servir.

Le petit projet a donc consisté à se dire qu’à cet endroit, il fallait demander aux services de la ville d’installer un banc pour pouvoir faire une halte, se reposer un peu avant de poursuivre son trajet. C’est le type d’action qui peut finalement être réalisé bien avant la phase de projet plus classique.

La terrasse des Capucins conçu par Lab705 © Lab705

Pour conclure, comment ces stratégies de concertation et méthodes de projet (les « 100 petits projets », l’arpentage, la négociation de «taille critique») ont-elles été accueillies par les maîtrises d’ouvrage avec lesquelles vous avez travaillé ?

Alessia Calò – Au départ, la ville ne voulait pas vraiment en entendre parler. Mais l’agence Camille Alfada, en tant qu’assistante à maîtrise d’ouvrage spécialisée dans la participation, est d’abord passée par un temps de pédagogie. Ainsi, le maire a totalement changé de point de vue au cours du dialogue compétitif. En neuf mois, il est passé d’une culture davantage fondée sur la communication autour des projets, avec un fonctionnement réglementaire très classique, à une véritable conviction. Je crois, que l’on peut aller plus loin et travailler différemment grâce à la participation, voire souvent à la co-construction.

« En neuf mois, il est passé d’une culture davantage fondée sur la communication autour des projets, à une véritable conviction. »

Ludovic Delorme – Finalement, lors de la dernière réunion publique, il a annoncé fièrement cette stratégie. Le chemin parcouru par la ville est impressionnant. L’énergie que nous avons trouvée sur place l’est également. Les services sont très ouverts.

Nadia Herbreteau – À Marseille, nous sommes dans un autre extrême. Nous sommes effectivement dans une grande métropole. Nous sommes donc confrontés aux logiques de silos que nous connaissons.

Visite du site avec les habitants à Marseille, agence Ilex © Ilex

À Marseille, cela prend encore une autre dimension parce que, intrinsèquement ou culturellement, la métropole et la ville ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde. Pour autant, c’était la première fois que nous voyions une telle mobilisation. Nous avions des comités de pilotage réunissant jusqu’à 40 personnes, avec la métropole, la ville, le bailleur, la préfecture et, évidemment, le GIP EPAU. Même eux étaient étonnés.

C’est véritablement le GIP EPAU qui a réussi à accomplir ce petit miracle, avec des acteurs qui restaient jusqu’à la fin des réunions. Tout le monde était présent pendant les trois phases du dialogue, avec beaucoup d’écoute, d’échanges et de débats. Gageons que cette expérience de projet puisse faire école sur le territoire !

Propos recueillis par Martin Omnes et Léa Demongeot Marais

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