Après vous être formée à des démarches d’urbanismes expérimentales, votre parcours à travers vos collaborations avec Robin des Villes, Sensomoto, CITY Linked est clairement orienté vers un travail pour et sur les usagères marginalisées de la ville. Quelles étaient vos ambitions en rejoignant Equal Saree ?
Le souci des usagères et usagers a depuis toujours guidé mon parcours. Pour m’atteler réellement au sujet de l’égalité dans l’aménagement, j’avais besoin d’une affirmation politique forte et engagée en faveur de la prise en compte du genre, mais aussi des enfants, qui a été mon sujet de prédilection initial. Equal Saree réunissait à l’époque ce qui ressemblait à mon travail de rêve : une entreprise féministe assumée, qui avait développé une démarche de prise en compte du genre dans l’aménagement et qui travaillait beaucoup sur les cours d’école et avec les enfants. Ce que je trouvais très intéressant dans leur positionnement, c’est qu’elles faisaient à la fois de la maîtrise d’usage et elles étaient architectes. Elles avaient donc la capacité d’appliquer directement dans leurs projets les recommandations d’usage. Pouvoir maîtriser un projet de bout en bout afin de garantir l’application de nos recommandations reste notre ambition.
La démarche d’Equal Saree est issue de l’approche espagnole. Elle est fondée sur le « féminisme académique » et l’idée de « lunettes violettes ». Qu’entendez-vous par là ?
Le violet est la couleur du féminisme. Mettre des lunettes violettes, c’est adopter une perspective de genre et d’intersectionnalité dans la manière de lire l’espace, et donc de le transformer.
Le féminisme académique est fondamental dans notre approche. D’ailleurs, l’une des trois co-fondatrices d’Equal Saree a fait un doctorat en études de genre. Ce qui caractérise Equal Saree, c’est que nous avons une pensée, une manière de lire le territoire et de formuler des préconisations, qui s’appuie sur ce que nous appelons les paramètres de la prise en compte du genre dans l’aménagement.
Ces paramètres forment une liste de tout ce qu’on ne doit pas oublier, de tout ce qu’on doit essayer de traiter et varient selon la typologie de projet (un espace public ouvert, un espace restreint, un quartier). Il y a un premier sujet sur la diversité des paysages, des aménagements, des ambiances, des sens. La question de l’autonomie, qui réunit sécurité et accessibilité est également une considération principale. Puis, la question du soin c’est-à-dire tout ce qui touche aux besoins primaires (se nourrir, boire, se soulager dans l’espace public) fait également partie de ces paramètres. Enfin, il y a la question de la représentativité, qui touche à la dimension symbolique de l’espace public et les questions de connexion entre les espaces et de mobilité.
Vous développez le concept de spatialité féministe. Qu’est-ce qu’une spatialité féministe ?
Les spatialités féministes, c’est exprimer une manière de lire et de construire l’espace avec ses lunettes violettes, ses lunettes du genre. C’est, pour le dire simplement, prendre en compte la diversité des corps et des individus dans l’espace : les connaître et les reconnaître. Ce qui manque aujourd’hui dans l’espace public, c’est précisément cela : on ne connaît pas forcément la diversité des besoins, et celle-ci n’est pas non plus reconnue ni rendue visible.
Il faudrait une sensibilisation de l’ensemble des équipes pour partager un socle commun de compréhension de ce que signifie la prise en compte du genre et de l’intersectionnalité dans l’aménagement.
Chez Equal Saree, vous articulez concepts, innovations méthodologiques et mise en œuvre sur le terrain. Où est-ce que, pour vous, les politiques ou les pratiques de care deviennent vraiment opérationnelles plutôt que déclaratives ?
On le voit quand on passe à l’opérationnel et qu’on travaille en direct avec les concepteurs. C’est là que ça devient concret même si ce n’est pas forcément suffisant. Dans un idéal absolu, il faudrait une sensibilisation de l’ensemble des équipes pour partager un socle commun de compréhension de ce que signifie la prise en compte du genre et de l’intersectionnalité dans l’aménagement, et donc du care, finalement. Il faut aussi un vrai portage politique à différents niveaux pour aller au bout des choses.
On a tendance à considérer que le genre est une thématique parmi d’autres comme la lumière, la mobilité, le paysage. Il est perçu un peu comme la cerise sur le gâteau, qu’on peut traiter en dernier. Or ce que je défends, c’est que c’est une manière de faire de l’urbanisme, une démarche, pas une thématique.
Un aménagement n’est pas genré en soi, mais c’est l’appropriation qui en est faite qui est souvent genrée
Comment créer une égalité réelle d’accès et d’usage des espaces publics ? Ou dit autrement, pourquoi un projet inclusif sur le papier échoue-t-il souvent à produire une égalité réelle dans les faits ?
Je me bats beaucoup pour faire comprendre que concevoir un beau projet, inclusif sur le papier, ne suffit pas. Il faut réfléchir à la manière dont on gère les espaces. J’aime dire qu’un aménagement n’est pas genré en soi, mais c’est l’appropriation qui en est faite qui est souvent genrée. En accompagnant cette appropriation via des politiques socioculturelles et sportives, on peut tenter de déjouer des usages inégalitaires et mieux prendre soin de toutes les personnes.
Mais c’est là qu’on se heurte à la logique des silos dans les collectivités. Le service aménagement, le service culture et le service sport travaillent finalement assez peu ensemble. Quand un projet d’aménagement est lancé, personne ne pense à mobiliser les collègues du sport ou de la culture, ni à prévoir un budget pour que ça s’articule. Quand j’arrive avec mes recommandations et que je dis : il faut aussi réfléchir à comment favoriser une appropriation égalitaire de cet espace, via des animations culturelles ou autre, on m’entend, mais c’est souvent lettre morte.
Parlons de votre travail autour des cours d’école. La cour d’école égalitaire repose sur un diagnostic genré des flux et des usages. Qu’est-ce qui change dans ces contextes dans la prise en compte du genre ?
Travailler sur des cours d’école est radicalement différent spatialement des autres approches, car les projets visent souvent la désimperméabilisation et la végétalisation des cours. Cette considération est d’autant plus cruciale qu’on observe dans les diagnostics que les rares espaces végétalisés existants figurent parmi les rares espaces de mixité et de partage.
Là, il faut parler de mixité à deux niveaux. D’abord, la présence de filles et de garçons dans un même espace. Ensuite, le fait qu’ils y jouent ensemble. Parce qu’il y a deux questions distinctes : est-ce que chacun a le droit d’être dans un espace et de le pratiquer ? Et est-ce que des enfants de genres différents se mélangent ? C’est quelque chose qu’on cherche à encourager, pas à imposer, à en faire une norme accessible.
Et concrètement, comment générez-vous des spatialités différentes avec des enfants qui conçoivent l’espace avec vous ?
On casse le monocentrisme qui structure souvent les cours : un centre actif et une périphérie d’usages autres. On crée plusieurs sous-espaces correspondant à différents types d’usages, travaillant à la fois sur la motricité globale (ce qui implique tout le corps) et sur la motricité fine (jeux de sable, manipulation) et les jeux symboliques.
Et puis, un élément très important : on réintroduit des espaces de calme. Aujourd’hui, la cour est souvent pensée comme un espace de défouloir, dont l’objectif est que les enfants dépensent leur énergie pour être calmes en classe. Mais pour se régénérer et être disponibles, les enfants ont aussi besoin, notamment en fin de journée, d’espaces tranquilles. C’est un vrai oubli dans la conception des cours d’école, et c’est quelque chose sur lequel nous insistons beaucoup.
Enfin, nous essayons d’être vigilantes à ce qu’une partie des aménagements reste accessible aux enfants à mobilité réduite, de manière permanente ou temporaire. Par exemple, si l’on installe deux tipis, l’un sera posé sur des copeaux, l’autre conservé sur enrobé pour qu’un enfant avec un handicap puisse y accéder. Les bacs potagers et espaces pédagogiques sont pensés pour être accessibles en fauteuil roulant.
Face à un projet où s’imposent différentes normes (sécurité, accessibilité, hygiène) et des contraintes budgétaires, quel est le geste non négociable dans votre pratique ?
Ce que nous défendons, c’est une démarche fondée sur un double pilier, ce qui correspond bien aux principes de l’urbanisme du care. D’un côté, on mobilise une expertise sur la prise en compte du genre dans l’aménagement, via les paramètres que j’évoquais tout à l’heure. De l’autre, nous tenons à la participation citoyenne.
Ensuite, la prise en compte du genre dans l’aménagement fonctionne comme une boîte à outils : on ne mobilise pas les mêmes outils selon les territoires. C’est le même principe que les travaux chez soi. On peut avoir la même caisse à outils, mais selon qu’on fait de la plomberie ou de l’électricité, on ne mobilise pas les mêmes outils, pas dans le même ordre, pas avec la même intensité.
Même s’il nous arrive de travailler sur la prise en compte du genre sans participation, là où nous sommes le plus à l’aise, c’est quand nous avons la compétence participation. Parce que la participation des habitantes et habitants et la compréhension fine du territoire nous permettent précisément de prioriser, parmi tous ces paramètres, ce qui semble le plus important.
À Noisy-le-Sec, par exemple, nous avons réaménagé une première place ludique favorisant les solidarités et l’autonomie des enfants. Puis nous avons travaillé sur une autre place à quelques centaines de mètres de distance, devenue un lieu de trafic. Ici c’était la question du sentiment de sécurité qui était centrale. Nos préconisations, nos compromis, nos priorités ont été radicalement différents d’un espace à l’autre.
Donc s’il fallait dégager un geste non négociable, je dirais que c’est l’accessibilité universelle. Elle doit être une base fondamentale pour tous les espaces. La diversité des usages et ce qu’on crée autour peuvent varier, s’adapter, se négocier. Mais si on ne peut pas accéder à un espace, on a manqué l’essentiel de la dimension égalitaire.
L’un des meilleurs indicateurs, de mon point de vue, c’est la diversité des publics sur un espace, dans le temps.
Qu’est-ce qui indique un projet réussi au-delà des critères de genre bien cochés ?
L’un des meilleurs indicateurs, de mon point de vue, c’est la diversité des publics sur un espace, dans le temps. Si un espace accueille différents usages qui se succèdent au fil de la journée, cela signifie qu’il a été suffisamment bien pensé pour ne pas être trop prescriptif mais au contraire permissif, ouvert au potentiel.
Le fait que plusieurs publics puissent coexister sur un même espace et y trouver leur place au fur et à mesure de la journée, avec des usages qui se succèdent est un très bon indicateur qu’un espace a été conçu de manière égalitaire. Quand je dis diversité des publics, j’entends diversité de genre, d’âge, d’origine socioculturelle, et ce qu’on appelle en Espagne, un terme que j’aime beaucoup, la diversité fonctionnelle : cognitive, motrice, mentale et psychique.
Enfin, quelle différence percevez-vous entre le contexte français et espagnol ?
La prise en compte du genre et la place des usagères au cœur de la conception sont plus rentrées dans les mœurs en Espagne, dans les manières de faire. En France, dès qu’on prononce « genre », ça crée des crispations, y compris chez des gens qui sont a priori favorables à la démarche. Cette résistance au terme, cette difficulté à l’assumer publiquement est la différence majeure.
En revanche, dans nos principes et notre pratique, nous travaillons avec des critères très similaires des deux côtés des Pyrénées, quasiment identiques.
Propos recueillis par Fanny Bézie



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