Vous êtes architecte et vous avez grandi en Suède, aujourd’hui vous êtes membre et fondatrice du Collectif Encore, agence d’architecture et de paysage. Vous travaillez dans le milieu rural sur des questions de réhabilitation et de liens sociaux, comment votre parcours à contribué à façonner cette vision d’une architecture ancrée et sensible aux usagers ?

Je pense que le parcours de chaque architecte commence bien avant l’école d’architecture. Pour ma part, il est très lié au fait d’avoir grandi dans un pays où les enfants sont considérés comme des personnes à part entière. Ce qui est fascinant avec les enfants, c’est que lorsqu’ils regardent quelque chose pour la première fois, ils le voient mieux que nous. Avec le temps, nous devenons aveuglés par les structures, les lois, les règles. Et je crois que prêter attention, c’est précisément cela : regarder sans à priori, comme si c’était la première fois, et accepter de redécouvrir. Quand on est enfant, il y a une joie immense, très liée au jeu qui est fondamental, parce que les enfants n’ont pas oublié qu’ils sont des corps et qu’ils vivent pleinement leur corporéité. En architecture, on a parfois l’impression que le corps est oublié. On parle de l’habitant, de l’usager, mais on oublie que le bâtiment n’est pas vécu, sans corps. 

Aucune idée importante ne naît dans une seule tête. Les choses les plus intéressantes, les plus justes, sont toujours celles que l’on a pensées collectivement. 

Il y a aussi un autre aspect très important dans l’éducation des enfants en Suède : on apprend très tôt les noms des oiseaux, des plantes, des arbres. Avant même de commencer l’école, on part en forêt, on apprend à reconnaître ce qui nous entoure. Et forcément, quand on sait qui chante, le monde n’est plus le même.

Il y a donc plusieurs choses fondamentales dans ma pratique. La première, c’est cette horizontalité dans la manière de penser et de s’adresser aux autres. La deuxième, c’est l’idée de rester débutante toute sa vie. Pour moi, ces éléments sont indissociables de l’architecture et de la manière dont je conçois aujourd’hui la réhabilitation et le soin porté aux lieux comme aux personnes. 

Il y a aussi le travail collectif. Ce que j’apprécie profondément, dans le travail en atelier, c’est qu’on apprend à travailler ensemble. Et c’est aussi ce qui peut être angoissant : travailler à plusieurs, c’est l’inconnu. On ne sait pas ce que les autres ont en tête, il faut apprendre à faire confiance. Aucune idée importante ne naît dans une seule tête. Les choses les plus intéressantes, les plus justes, sont toujours celles que l’on a pensées collectivement. 


Vous avez fait un choix très engagé avec le Collectif Encore : celui d’habiter votre territoire et de travailler à partir de celui-ci uniquement. Vous vous engagez également à travailler sur des projets de réhabilitation architecturale, pourquoi ces choix engagés ?

Je précise quand même : je ne dis pas qu’il faut arrêter complètement de construire. Je pense qu’on peut encore faire des extensions, construire ponctuellement, selon les besoins et les lieux. Et puis, il y a une réalité sociale très forte : environ trois millions de ménages attendent aujourd’hui un logement social. On ne peut pas dire à ces familles, à ces enfants, d’attendre dix ans que tout soit réhabilité.

Donc ce n’est pas une position radicale ou dogmatique. Mais c’est une volonté très forte de limiter au maximum l’occupation des sols. Laisser de la place aux oiseaux, aux vers de terre, aux chauves-souris, aux animaux, mais aussi aux arbres, aux fleurs, à tout ce dont nous avons besoin pour vivre. 

Phase de travaux à la Friche d’Oloron-Sainte-Marie © Collectif Encore

On parle beaucoup de réemploi aujourd’hui, mais le meilleur réemploi, c’est de ne pas démolir. Cela fait maintenant douze ans que nous sommes installés sur notre territoire. Ici, il y a énormément de bâtiments vides, parfois même en ruine. Se retrouver à la campagne, avec très peu de moyens, peu d’argent et peu de ressources oblige à constamment réfléchir : mettre l’argent au bon endroit, intervenir le moins possible, utiliser le moins de matériaux possible, faire le minimum de gestes. 

Lorsqu’on est  soi-même habitante du territoire, tout ce que l’on fait a du sens. On ne peut pas passer à côté de ce sens, parce qu’on en fait partie. Et, au final, face au béton et à tout ce qui se construit, nous sommes tous dans la même équipe. Creuser la terre que l’on connaît. Ne pas aller projeter ailleurs des modèles de vie déconnectés. Ne pas expliquer à d’autres comment ils devraient vivre. 

Quelle est la particularité de votre approche de la réhabilitation architecturale ? Est-ce que vous appelez toujours ces processus « réhabilitation » ? 

Il y a une différence fondamentale entre réhabiliter et rénover. Rénover, c’est rendre neuf or il faut être humble : aujourd’hui, personne ne sait construire des bâtiments comme ceux qui existent déjà. Nous n’en avons ni les moyens, ni les savoir-faire. Le neuf est devenu une sorte d’idéal, presque un produit qu’on nous a vendu. On attend de la réhabilitation ou de la rénovation qu’elle fasse disparaître les traces du temps, que tout paraisse nouveau.

Or, ces murs, avec leurs marques, leurs aspérités, racontent autre chose. Et c’est précisément là que se situe, pour moi, l’enjeu de la réhabilitation. La réhabilitation consiste à faire le moins possible et à utiliser ce qui est déjà là. Très concrètement, ces murs en pierre, parfois épais d’un mètre, possèdent une inertie thermique extraordinaire. Ils offrent une fraîcheur que l’on ne doit surtout pas perdre, et qu’il faut au contraire comprendre et valoriser. Cela implique d’isoler par l’extérieur, et de réfléchir à la véritable limite du bâtiment. Un bâtiment ne s’arrête pas à sa façade : le terrain, le milieu qui l’entoure, en font pleinement partie. Il faut travailler avec cet ensemble. Réhabiliter, ce n’est pas seulement une question technique : le mot lui-même signifie aussi redonner une dignité. On peut réhabiliter un bâtiment comme on peut réhabiliter une personne, ou une figure historique. Il s’agit de restaurer une valeur, une reconnaissance.

Et puis il y a les habitants, la réhabilitation les prend en compte, bien sûr, mais pas seulement les êtres humains. Il s’agit d’écouter le bâtiment, et tout le vivant : les vers de terre, les animaux, les plantes, l’écosystème dans son ensemble. À partir de là, nous portons un projet qui peut sembler ambitieux : réhabiliter notre territoire. Cela concerne l’ensemble du territoire des Pyrénées-Atlantiques. Nous menons de petits projets, mais ils s’inscrivent dans une vision plus large. Ensemble, ils forment un mouvement collectif, quelque chose qui tire vers l’avant.


Vous parlez d’une habitude au neuf et à son esthétique, y a-t-il un nouvel esthétisme de la réhabilitation à construire ou à réconcilier ? 

J’ai donné une conférence l’été dernier qui s’intitulait « Pourquoi être normal quand on peut être heureux ? » et c’est exactement ça ! Quand les gens viennent ici, dans nos bureaux (un bâtiment réhabilité), ils se disent souvent : « Ce n’est pas du tout comme d’habitude… mais c’est vraiment mieux. ».

Friche d’Oloron-Sainte-Marie © Collectif Encore

On a été formatés. Quelqu’un, à un moment donné, sans qu’on sache vraiment qui, a voulu la production de masse, et avec elle, la standardisation de nos goûts, de nos visions, notamment en architecture. Mais en réalité, on n’a rien oublié. Très peu de gens diraient d’un coucher de soleil qu’il est moche : sa beauté est évidente. Si l’architecture prend en compte les oiseaux, les couchers de soleil, l’eau, le vent, tout ce qui compose le vivant, cette beauté nous touche forcément tous. Et si on parvient à intégrer ces éléments dans le bâtiment, alors ils en font partie pleinement. C’est la même chose pour un vieux mur en pierre. Très peu de gens diraient qu’il est moche. Il y a là quelque chose d’évident. 

Au-delà d’une évidence et de repères dans ces formes d’architecture, comment construisez-vous un lien entre le territoire, ces artisans et vos processus d’architecture et de paysage ?

Ce que nous avons constaté, après douze ans sur ce territoire, c’est que la confiance se construit très vite. Souvent, il suffit d’un seul projet. Ensuite, la relation est créée.

Nous travaillons avec plusieurs entreprises, et même lorsqu’il y a un moment de doute, on le dit presque comme une promesse étrange : « Vous allez voir, à la fin, on sera heureux. » Et c’est vrai qu’il y a toujours un moment difficile, parfois même jusqu’à la dernière minute du chantier. Mais une fois terminé, il y a presque toujours une bonne surprise. Parce que c’est une architecture qui ne prend pas les gens de haut.

Est-ce que vous auriez un exemple de projet de réhabilitation qui illustre ces pratiques ?

Le travail sur la friche d’Oloron-Sainte-Marie est important. Quand on parle de réhabilitation, il ne faut pas seulement regarder un bâtiment sur un ordinateur : il faut aller sur place. La première fois, nous y sommes allés avec toute l’équipe de la mairie. Il y avait un faux plafond extrêmement bas, il faisait sombre, et ils se demandaient : « Qu’est-ce qu’on va faire de ce lieu ? » Mais très vite, on a vu que si on enlevait le faux plafond et l’isolation au-dessus, on allait retrouver une double hauteur incroyable, avec des entrées de lumière.

Ce qu’on cherche : un endroit qui soit à la fois gratuit et libre. Un lieu où la gratuité donne de la liberté, parce qu’on peut rester toute la journée, exister sans devoir consommer.

Le fait d’être sur place, de ne pas seulement “regarder” mais de “faire avec” le lieu, nous a permis d’interagir réellement avec le bâtiment. Et c’est pareil avec les habitants. Sur ce site, toutes les habitantes et habitants passaient. On a ouvert les portes, et on a compris quelque chose de fondamental : ce n’était pas seulement un bâtiment, c’était une rue coupée. La friche était en réalité le lien manquant entre deux quartiers.

On a donc laissé les gens traverser. Presque discrètement, “en cachette” au début, pour voir comment l’espace pouvait redevenir un passage. Et c’est là qu’on a rencontré des jeunes qui nous ont dit : « Nous, on a besoin d’un endroit où il ne pleut pas et surtout d’un lieu où l’on peut être sans être obligé de payer. » Et là, il y a une expression que j’adore, elle vient d’un livre : “what we want is free” et c’est exactement ce qu’on cherche : un endroit qui soit à la fois gratuit et libre. Un lieu où la gratuité donne de la liberté, parce qu’on peut rester toute la journée, exister sans devoir consommer. Aujourd’hui, il y a très peu de choses qui sont à la fois gratuites et libres : on essaye de rendre tout payant, ce qui questionne à son tour notre capacité à être libres ! 

Comment des lieux comme celui-ci vivent après les chantiers ? Est-ce que l’expérience de réhabilitation favorise une appropriation des lieux par les usagers ? 

La Friche d’Oloron-Sainte-Marie continue de se développer grâce à une association : Les Amis de la Friche. Et c’est essentiel ! L’idée n’est pas de produire une architecture comme une œuvre finie, posée là, figée. En réhabilitation, le bâtiment était là avant nous, et il existera après nous. Un bâtiment, ce n’est pas seulement des murs : ce sont aussi des habitants, un milieu, un territoire. Dans la friche d’Oloron-Sainte-Marie, que nous avons transformée, nous avons senti, une fois le projet achevé, que tout le monde avait le sentiment que c’était leur friche, leur rue, leur lieu. 

Friche d’Oloron-Sainte-Marie © Collectif Encore

Il y a aussi le fait que la nature soit là : le site est exceptionnel. Et puis, on a utilisé des structures en bois provenant de très près : à cinq kilomètres de la ville. Les arbres ont été coupés localement, le bois a séché sur place, et on a écorcé les troncs avec les habitants. On a même créé de petits outils pour l’école maternelle : des enfants ont pu participer, aussi. Tout le monde a écorcé, touché, manipulé. On a programmé ensemble, on a fait la fête sur place avant même la fin du chantier. Les personnes ne sont pas intégrées seulement par la parole ou par l’intellect, mais avec leur corps. À partir de là, les gens ne se sentent plus victimes d’un bâtiment. Ils se sentent responsables de ce bâtiment. Ils reprennent du pouvoir. 

Dans votre pratique de réhabilitation, quels sont les freins à une approche du care ? 

Faire différemment c’est aller vers l’inconnu : les gens n’y sont pas habitués. Il y a toujours cette peur : est-ce qu’on va faire trop de bruit ? Est-ce que ça va gêner ? Dans la ville, on veut tellement que personne ne dérange personne, qu’on finit par vouloir supprimer tous les “inconvénients”. Mais si on coupe tout, il n’y a plus de vie. Quand une ville, ou un village, fonctionne surtout par restriction et par limites au lieu de fonctionner par désir, par amour, par volonté, par création, il devient beaucoup moins vivant.

Mais plus profondément, il y a aujourd’hui un autre obstacle : notre rapport aux règles. Construire une société démocratique, c’est aussi reconnaître que l’attention à l’autre est la base de la liberté. La liberté de l’un dépend de la liberté de l’autre. C’est parce qu’on prend soin de l’autre, qu’une société peut fonctionner. C’est pour cela qu’il existe des règles et des lois, pour éviter de nuire.

Le problème, c’est que ces règles ne doivent pas être gravées dans la pierre. Parfois, on a l’impression qu’elles sont plus dures que les bâtiments eux-mêmes. Or, si elles deviennent caduques, si on s’est trompés, si le monde change, il faut pouvoir les déplacer. On ne peut pas seulement rajouter des règles, encore et encore. Et surtout, on ne peut pas créer des règles qui poussent à faire exactement l’inverse de ce qu’on prétend défendre. 

Aujourd’hui, il faut comprendre que la démocratie, ce n’est pas ajouter des règles : c’est aussi les changer, les remplacer, en supprimer certaines qui sont devenues dangereuses parce qu’elles nous conduisent vers la crise.

Quel est le rôle des architectes dans ces débats sur la réglementation autour de la réhabilitation ? 

On dit parfois qu’on est des “avocats de l’espace” : comme un avocat, l’architecte connaît les règles, et cherche comment les interpréter, comment les contourner intelligemment quand elles empêchent de bien faire. Parfois, on se sent même “pirates de l’espace”, parce qu’on doit inventer des chemins pour faire juste. Et c’est particulièrement vrai en réhabilitation : on applique à des bâtiments anciens des règles conçues pour le neuf.

Pour exemple, sur un projet dans une ancienne ferme, dans les Pyrénées, on nous a expliqué qu’il fallait refaire toute la toiture, toute la charpente. Et j’ai demandé si elle était en mauvais état.  On m’a répondu que non, mais qu’il y avait des reprises à faire. J’ai alors fait venir mon charpentier, on est allés sur place, on a fait une réunion avec la maîtrise d’ouvrage, et mon charpentier a dit : “Très bien. Si on doit changer cette charpente, alors il faut changer toutes les charpentes du Pays basque.” C’est ça, le problème : si on applique les règles à la lettre, on finit par devoir remplacer un patrimoine entier.

Jardin de la friche d’Oloron-Sainte-Marie © Collectif Encore

Or ces charpentes sont magnifiques. Et si on parvient à les préserver, c’est parce que des charpentiers, des architectes, des habitants militent, argumentent, et défendent une lecture des règles qui part de l’existant, et de l’essentiel.  Aujourd’hui, il faut comprendre que la démocratie, ce n’est pas ajouter des règles : c’est aussi les changer, les remplacer, en supprimer certaines qui sont devenues dangereuses parce qu’elles nous conduisent vers la crise : moins d’eau, moins de matériaux, moins de vivant. 

Et plus largement, on ne peut pas avoir une théorie figée d’un côté, et une pratique qui s’y conforme mécaniquement de l’autre, puis revenir contrôler, vérifier, noter. Un système statique ne fonctionne pas. Il faut des règles, qu’on teste, qu’on fait évoluer, et que l’on change, encore et encore. Cette boucle théorie–pratique–théorie est le seul moyen d’avancer.

Faut-il développer des outils spécifiques pour valoriser ces savoir-faire et cette boucle de théorie et pratique ?

La France aime énormément évaluer et noter. On note même les enfants très tôt. Et j’ai parfois l’impression que, plus tard, les gens veulent continuer à être notés, comme si c’était devenu une manière d’exister. Même des démarches très intéressantes peuvent retomber là-dedans. Prenez la “frugalité heureuse” : c’est une excellente base, des principes solides. Mais ensuite, on crée un label, avec des médailles. 

Cela devient compliqué, parce que nous, architectes, nous n’avons déjà pas assez d’argent pour travailler correctement. Et il faut du temps pour faire mieux, surtout en réhabilitation : le temps de diagnostiquer, de comprendre, parfois idéalement d’observer plusieurs saisons. Or, si on transforme tout en label, on externalise à nouveau le jugement : nous créons des “spécialistes” qui viennent évaluer, noter, attribuer des médailles, au lieu de transmettre un savoir et d’encourager une pratique. Et très vite, nous revenons dans le système qui nous abîme au lieu de construire, ensemble.


Propos recueillis par Léa Demongeot.

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