Le cabinet Hurba, dont vous êtes la fondatrice et présidente, est le premier cabinet de psychologie urbaine en France. En quoi consiste cette pratique ? Concrètement, comment retranscrivez-vous un ressenti en une méthodologie, un projet ?

La psychologie urbaine est une discipline assez empirique, que j’ai construite sur le terrain depuis une dizaine d’années. Elle se situe à l’interface entre la science et la pratique et comme la psychologie “traditionnelle”, elle rend possible l’objectivation de perceptions, de sensibilités. La finalité étant de contribuer à améliorer des processus urbains en restant au plus près des situations humaines, des réalités locales. 

Mon rôle est de mettre en œuvre les conditions de recueil et la liberté de la parole à travers divers outils (entretiens, consultations, questionnaires, observatoire), toujours menés sous couvert d’anonymat et de confidentialité, comme l’exige le code de déontologie des psychologues. Toutes ces données quantitatives et qualitatives nous permettent ensuite d’atteindre ce que j’appelle un “seuil de redondance”, c’est-à-dire un échantillon représentatif des retours de la population consultée. 

Retranscrire un ressenti, c’est un travail d’écoute, d’empathie et d’analyse : on va chercher le cœur du sujet, on dégage les occurrences, les récurrences, on croise avec le quantitatif et on formule des éléments opérationnels dans des mots qui résonnent chez les porteurs de projet, urbanistes, architectes, paysagistes.

On normalise de plus en plus, on reproduit des “clés de succès” d’un endroit à l’autre sans respecter l’histoire, les usages, les mentalités ou les sociologies préexistantes.

La psychologie urbaine est naturellement associée à des enjeux de santé mentale pouvant concerner des populations fragilisées par différentes crises sociétales, personnelles. Selon vous, la manière dont nous fabriquons nos territoires peut-elle représenter un symptôme de cette santé fragilisée ? Est-ce que nos territoires sont eux-mêmes souffrants ?

Oui. Je crois qu’aujourd’hui, on peut dire que nos territoires, nos villes, nos villages, nos bourgs souffrent. Ce qui revient très souvent dans ce que j’observe, c’est l’uniformisation. On normalise de plus en plus, on reproduit des “clés de succès” d’un endroit à l’autre sans respecter l’histoire, les usages, les mentalités ou les sociologies préexistantes. Résultat : des lieux désincarnés, des habitants qui perdent leurs repères, un lien social fragilisé par un individualisme qui se renforce.

Ajoutez à cela les crises économiques, sociales, environnementales… Les territoires comme les habitants sont submergés. Quand on ne respecte plus ce qui fait l’identité d’un espace, l’attachement à un lieu, les gens le vivent comme une forme de violence. Leur souffrance est souvent le miroir d’un territoire qui a été mal accompagné, trop vite, ou sans eux. Et ces carences, ces irrégularités doivent être corrigées. Les réponses aux obligations légales de quotas de logements sociaux, de normes environnementales, doivent être contextualisées, progressives, respectueuses des usages, de la vie et de l’histoire locales. 

Justement pour participer à pallier ces carences, vous mêlez des connaissances et outils issus des sciences humaines et sociales pour replacer l’habitant au centre du projet urbain. Vous agissez en tant qu’acteur tiers indépendant. Quels liens ou quelles différences tissez-vous avec l’AMU (Assistance à Maîtrise d’Usage) ?

Nous travaillons souvent ensemble, et nos rôles sont complémentaires. L’AMU est un acteur essentiel pour recenser les besoins, les usages et élaborer la programmation. De mon côté, j’interviens dans des moments souvent sensibles, où les gens sont inquiets ou en résistance. Le fait d’être psychologue, avec l’anonymat et la confidentialité, permet une parole plus libre.

Je mène actuellement une mission pour la construction de l’hôtel des polices de Nice, une vaste opération qui vise à réunir la police nationale et la police municipale au sein d’un même bâtiment. Avec l’AMU, nous collaborons pour que chaque usage, chaque situation de vulnérabilité soit pris en compte dans l’aménagement des espaces créés. Nous effectuons également des actions de formation afin que tous les services comprennent et s’approprient ce nouvel ouvrage. 

Je m’attache beaucoup à accompagner l’émotionnel, les risques de blocage, les peurs liées au changement. Là où l’AMU va traduire les besoins en programme, je viens capter tout ce qui pourrait empêcher le projet d’avancer humainement. Et ensuite, je transmets ces éléments pour qu’ils puissent être intégrés concrètement, parfois même jusqu’au dessin des plans.

Vous avez développé un outil de mesure scientifique et fiable des critères de Qualité de Vie Urbaine : l’observatoire Cité Heureuse. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Questionnaires © JonathanPrestes via Pixabay

J’ai voulu une démarche valide scientifiquement et utile pour l’action publique. Avec un docteur en statistiques, nous avons conçu un questionnaire en ligne et anonyme, d’une soixantaine de questions, qui sonde le ressenti des habitants sur des critères psychosociaux souvent absents des indicateurs classiques.

L’idée est de croiser ces ressentis avec des indicateurs de santé, d’identifier les facteurs qui améliorent ou dégradent la qualité de vie, et de le faire par quartier, car les réalités changent à quelques rues près.

L’outil permet de savoir qui est concerné, où, et sur quels sujets : une base précieuse pour cibler les interventions, corriger les manques et améliorer concrètement la qualité de vie urbaine.

Concernant les études de terrain et l’application concrète de votre discipline, vous êtes, entre autres, intervenue dans le quartier de l’Alma à Roubaix. Devenu emblématique, il s’agit d’un territoire marqué par une forte opposition citoyenne au projet de rénovation urbaine. Que retenez-vous de cette expérience ?

Le quartier de l’Alma est emblématique, c’est certain. Cela fait huit ans que nous avons gagné un appel d’offre et que le projet se discute. Il reste très complexe parce qu’on y trouve une exacerbation des positions, des expertises, des responsabilités.

Nous avons travaillé au contact direct des riverains, commerçants, associations, écoles… C’est un quartier où chacun a une histoire, parfois en opposition avec celle du voisin. Nous avons organisé des temps de visites, d’entretiens avec les habitants, pour recueillir les incompréhensions et recenser les propositions. Nous avons essayé de comprendre ce qui leur paraissait absurde et ce qui leur était prioritaire, en allant jusqu’à la construction collective d’une copie venant questionner le dessin initial. 

Ce qui a été difficile, c’est le manque de considération ressenti par les habitants lors du processus, notamment de la restitution. Les architectes ont intégré leurs apports mais le moment de reconnaissance, le fait que les décideurs viennent écouter la parole en direct et acter le travail de fond mise en œuvre, n’a pas eu lieu. Pour toutes et tous, cela n’était malheureusement pas une surprise, pour nous ça l’a vraiment été. 

Une ville sensible est attentive aux fragilités à l’instar du vieillissement, des troubles cognitifs, de la place des enfants et elle préserve les lieux qui font lien.

Dans une interview publiée par Cadre de ville en septembre dernier, vous abordez la question du soin : “Sa vocation première (la psychologie urbaine) : prendre soin des citoyens, des quartiers, des villes et des territoires”. Vous associez également votre pratique au concept de ville sensible, une ville qui porte son attention sur les humains, leurs interactions, leurs émotions et sensations. Quelle serait votre définition de la ville sensible ?

Pour moi, une ville sensible est un cadre urbain respectueux et aimable. Respectueux : de l’histoire, des usages, des mentalités, de l’identité locale. Aimable : une ville qui entretient une culture citadine solidaire, apaisée, qui propose des espaces publics à bonne échelle, souvent celle de l’enfant, de la personne âgée, du piéton.

© Luna Wang via Unsplash

Une ville sensible, c’est une ville qui donne du sens, qui valorise les ancrages symboliques, qui facilite les rencontres, l’animation, la mobilité et qui maintient sur son territoire des services de proximité, de l’artisanat, des espaces publics qualitatifs. Elle est attentive aux fragilités à l’instar du vieillissement, des troubles cognitifs, de la place des enfants et elle préserve les lieux qui font lien.

Et je suis convaincue que tout cela génère de la fierté d’appartenance, de la  confiance envers les élus et prédispose finalement à mieux participer à la vie urbaine. C’est presque une ville thérapeutique. 

En Juin dernier se sont justement tenues les premières assises internationales de la ville sensible auxquelles vous avez participé. Un nouvel outil permettant de mesurer le bien-être urbain, le quotient émotionnel, a été présenté par Sencité. Il a notamment été mentionné la complémentarité qui existe entre l’innovation technologique et l’intelligence émotionnelle. Quelle complémentarité avec votre pratique ? Que pensez-vous de cette association entre ville sensible et smart city ? 

Le quotient émotionnel apporte une dimension qualitative après une première approche quantitative. L’Observatoire peut interroger 1 000 personnes ; le quotient émotionnel vient préciser l’émotion ressentie par quelques dizaines de personnes sur un lieu donné.

Quant à l’association entre ville sensible et smart city, je ne crois pas qu’on en soit là. La smart city a surtout suscité de la méfiance, notamment sur la collecte de data. En revanche, la civic tech est utile : elle permet d’obtenir des données actuelles, et pas uniquement des chiffres administratifs datés de plusieurs années. La technologie est un outil, pas une fin, et sûrement pas le cœur d’une ville sensible.

En dix ans, 98 % des projets que j’ai accompagnés sont sortis sans recours. 

En parallèle, certains acteurs, privés comme publics, considèrent encore l’expérience habitante, la donnée sensible, la maîtrise d’usage, comme une potentielle contrainte dans le temps d’aménagement. Que répondez-vous à cela ? Quels gains quantifiables émergent de ces démarches ?

C’est une idée très répandue, et je me bats avec cela tous les jours. Il existe un réel scepticisme sur nos pratiques : qui écouter ? quelle parole privilégier ? Je vais simplement partager un indicateur qui me paraît très parlant : en dix ans, 98 % des projets que j’ai accompagnés sont sortis sans recours. 

Quand les habitants coécrivent un projet, ils se projettent mieux, ils se sentent considérés. Ne rien dire, c’est souvent laisser l’imaginaire s’emballer, et l’imaginaire fabrique parfois des peurs qui deviennent des vérités. La résistance au changement relève parfois de l’incompréhension. Alors, oui, on soulève la poussière, mais il vaut mieux le faire en amont que se retrouver avec des contentieux pendant cinq ans.

Il ne faut pas douter de l’intelligence collective. Pour moi, la concertation n’est pas une contrainte : c’est du temps gagné en aval, et une manière de rendre le changement acceptable, humainement et durablement.


Propos recueillis par Lola Roy.

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