Entretien avec Claire Gautier et Sara Castagné

La vulnérabilité est souvent pensée comme un manque ou une fragilité à corriger, mais vous semblez au contraire la considérer comme un point de départ pour concevoir. Comment définissez-vous ce terme dans votre pratique, et en quoi cette définition oriente-t-elle votre approche du territoire ?

Claire Gautier – La notion de vulnérabilité s’impose de façon évidente dès qu’on travaille dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Les périmètres eux-mêmes sont définis à partir d’une vulnérabilité sociale. 

À Marseille, une vulnérabilité sociale très présente a été révélée par les enquêtes de terrain de nos sociologues : l’alimentation. Le sujet de la difficulté à nourrir sa famille au quotidien revenait partout : la mère de famille qui n’a pas de commerce à proximité, les appartements trop petits pour recevoir, les manques de cafés et bistrots pour les jeunes, ces congélateurs installés sur les balcons pour stocker la nourriture achetée en gros. On aborde la question de la nourriture tout le temps. C’est une vulnérabilité, mais aussi, une valeur pour les habitants : le repas partagé en extérieur lors des fêtes, le barbecue des jeunes dans le parc, la grande connaissance et la cueillette des plantes comestibles. C’est cette bascule qu’on cherche : prendre ce qui fragilise et en faire un point d’appui positif pour construire le projet avec les habitants.

Nous avons aussi identifié une vulnérabilité environnementale très concrète. La chaleur, avec des logements surchauffés et mal ventilés, des espaces publics complètement minéralisés. Et l’eau, à la fois son manque durant de longues périodes de sécheresse et son excès, avec ces épisodes cévenols1 qui transforment la rue du Petit Séminaire en torrent.

Sara Castagné – Pour nous, la vulnérabilité, c’est d’abord celle de la nuit elle-même. Nous ne sommes pas des animaux nocturnes. Sans lumière artificielle ni lune, notre système visuel ne nous permet pas de nous déplacer. Et la nuit occupe tout de même la moitié de notre vie. Ce sont nos bâtonnets, reliés aux zones d’alerte du cerveau, qui prennent le relais la nuit. On est plus sensibles, plus vulnérables, ce qui peut aussi devenir une source d’émotions intéressantes à exploiter dans un projet.

Coupe nuit sur le Riou © Concepto / ALEP Paysagistes

Il y a aussi une vulnérabilité liée à l’impensé des politiques publiques. La nuit n’a longtemps eu ni programme ni cahier des charges. Derrière ces projets il n’y a souvent que des techniciens de l’éclairage, pas des concepteurs.

Et puis il y a la pollution lumineuse. On éclaire énormément les villes sans mesurer l’impact sur l’énergie ni sur la biodiversité. Réduire l’éclairage reproduit alors une vulnérabilité humaine, on voit moins, on se sent moins en sécurité. Cela peut aussi être remis en question en reposant la question de la qualité lumineuse plutôt que sur la quantité qui semble être la solution miracle.

C’est de là qu’est née, chez Concepto, la notion d’obscurothérapie2, et notre travail sur la trame noire. On refuse d’opposer un monde obscur, sanctuarisé pour la biodiversité, et des lieux de vie tous éclairés. La trame verte qui passe en pied d’immeuble doit pouvoir se prolonger en trame noire, sans pour autant supprimer l’éclairage à la sortie des habitations. On appelle ça habiter la nuit : chercher des systèmes lumineux qui répondent à la fois aux usages et à la préservation de l’obscurité, plutôt que d’éclairer partout et fort.

Sara, Claire, vous aviez évoqué la sociologie comme une expertise mobilisée pour alimenter votre travail. Pourriez-vous expliquer davantage vos méthodes pour identifier les vulnérabilités lors de vos projets et plus particulièrement sur ce site ?

Sara Castagné – Dans la plupart de nos projets, nous déployons des expériences participatives avec des usagers, la nuit. D’ailleurs, sur le site de Manosque, on n’a peut-être pas assez déployé d’expérience de la nuit avec le groupe de citoyens. Mais c’est cette démarche que nous mettons en place la plupart du temps dans nos projets. On partage et on vit chacun une aventure nocturne dans les lieux que Concepto travaille. Ces immersions nous permettent de partager notre rapport à la nuit, qui peut être très différent. 

Il y a des personnes qui sont noctambules, qui sortent très souvent la nuit, qui ont vraiment une relation particulière et même excitante avec ce moment. Et effectivement, il y a aussi eu beaucoup de manifestations comme le mouvement Nuit debout3. La nuit, c’est donc aussi un moment où on peut rêver. On peut se permettre de refaire le monde et de voir les choses autrement.

Mais, il y a des personnes qui ne sont pas du tout familières avec la nuit et qui ne sortent pas quand il fait nuit. Notre travail devient très intéressant lorsqu’on mélange ces populations en les amenant sur le terrain et en faisant des expériences de visites de lieux, de sites ou de parcs qui ne sont pas éclairés la nuit. Finalement, on se rend compte qu’on voit quand même dans ces espaces. C’est cette familiarité qui est importante à développer. 

« La notion du care se traduit par la recherche d’ambiances lumineuses qui favorisent le bien-être, la joie, et qui rassurent. Ce n’est pas qu’une question de quantité de lumière. » S. C.

À Manosque, on s’est plutôt focalisé sur la question de l’éclairage sportif. On a travaillé sur le sujet des terrains de sport en marge de la ville, tout proche du quartier populaire de la Ponsonne, et proche d’une rivière avec des zones naturelles. Notre projet a cherché à concilier l’éclairage d’usage sportif avec la présence de la nature. Mais on a également proposé, dans notre projet, de développer des activités pour voir les étoiles lorsque les terrains de sport seront éteints. Cela permet de vraiment montrer, que dans tout lieu, il y a des ressources. Un terrain de sport éteint n’est pas quelque chose d’inerte, mais devient quelque chose d’actif s’il est laissé ouvert. 

Claire Gautier – Pour notre part, nous avons accordé une place importante au travail d’enquête. À Manosque, comme à Marseille et à Colmar, un paysagiste avait été désigné mandataire de l’équipe pluridisciplinaire, ce qui correspondait à la nature urbaine et paysagère du projet. (Il me semble important de souligner cela, car il s’agissait du premier grand concours de réflexion organisé à l’échelle nationale dans lequel des paysagistes se voyaient confier la direction d’équipes pluridisciplinaires.) 

Deux sociologues, dont une architecte spécialisée dans la concertation, ont été associés au projet dès son lancement afin de conduire les enquêtes de terrain. Marion Serre, architecte et sociologue, s’est notamment rendue dans les appartements pour interroger les habitants sur leur manière de vivre le territoire. Sa double compétence lui permettait de relier directement les enseignements de l’enquête aux enjeux de conception.

Les enquêtes de terrain et les échanges avec le jury citoyen ont ainsi directement nourri l’argumentaire et l’évolution du projet. La sociologie ne constituait pas une intervention périphérique, mais une véritable base de travail pour l’équipe de conception.

« L’identification des vulnérabilités reposait donc sur le croisement entre l’expérience vécue des habitants et les différentes expertises professionnelles mobilisées au sein de l’équipe. » C. G.

Cette connaissance des usages était ensuite croisée avec les expertises techniques de l’équipe, composée notamment de paysagistes, d’urbanistes, d’architectes, d’ingénieurs, et d’écologues. Certaines vulnérabilités, comme les risques liés à l’eau ou la pauvreté écologique de certains secteurs, n’étaient pas nécessairement exprimées par les habitants. Elles ont été identifiées grâce à l’analyse du fonctionnement du territoire.

L’intervention d’un hydrologue nous a notamment permis de mieux comprendre les mécanismes de ruissellement et d’infiltration des sols. L’identification des vulnérabilités reposait donc sur le croisement entre l’expérience vécue des habitants et les différentes expertises professionnelles mobilisées au sein de l’équipe.

La notion du « care » semble traverser vos deux démarches à travers la prise en compte des vulnérabilités des habitants, de leurs ressenties et de leurs réalités quotidiennes. Est-ce une pratique que vous revendiquez explicitement dans votre manière de concevoir ?

Claire Gautier – Ce n’est pas un mot que l’on emploie tel quel, mais dans le principe, complètement. Dès qu’on parle de démarche paysagère, la maîtrise d’usage en fait partie. Nous nous posons la question : comment vit-on vraiment sur ce territoire, est-ce qu’il y a du bien-être, quelle est la question sociale, la question de la santé ? Ce sont des questions qu’on aborde dans notre démarche, qui essaye de traiter les projets d’une manière globale pas seulement l’aménagement, mais la façon dont les gens habitent, se croisent, se soutiennent.

Sara Castagné – Chez nous, ça se traduit par la recherche d’ambiances lumineuses qui favorisent le bien-être, la joie, et qui rassurent. Ce n’est pas qu’une question de quantité de lumière. On hiérarchise, on varie les éclairages, on marque des entrées, on laisse le choix notamment aux femmes, qui préfèrent souvent marcher du côté du trottoir non éclairé plutôt que d’être mises en lumière dans la rue. C’est une vraie responsabilité de concepteur-lumière que de prendre soin de ces usagers-là.

Les QPV concentrent des vulnérabilités qui se cumulent, économiques, sociales, climatiques, sanitaires. Comment évitez-vous de traiter ces enjeux de manière individuelle ? Quelle est votre manière de trouver le fil conducteur qui les relie dans un projet ?

Claire Gautier – C’est tout le problème d’une ingénierie française organisée en silos : un problème d’eau appelle un hydraulicien qui va tout résoudre avec des tuyaux, un problème de lumière reste séparé d’un problème de route ou d’architecture. 

Nous préférons parler de projet de paysage plutôt que de projet urbain, justement pour rappeler que tout est transversal. Notre méthode, c’est de repartir systématiquement de ce qui fait la valeur du lieu, et de la partager. Ce n’est pas à des experts de dire aux habitants : vous avez un corridor écologique fabuleux. C’est en s’appuyant sur leurs propres valeurs qu’on relie les enjeux entre eux. L’arbre qui fait de l’ombre devient à la fois une réponse à la chaleur et un lieu de lien social. Le terrain vague devient à la fois un enjeu de sol artificialisé et un terrain de foot idéal pour les enfants. Le figuier qui pousse sans entretien devient à la fois une question de biodiversité spontanée et une question alimentaire. Le fil conducteur, ce sont les usages et les valeurs des habitants, pas les silos techniques.

« On ne nous demande presque jamais de construire une méthode en plus d’un projet. Là, ça nous a poussées à formuler les choses de façon plus théorique. » S. C.

Claire Gautier, vous évoquez parfois le fait de retravailler la commande : comment arrivez-vous à retravailler la commande lors des concours ? Et quelle marge de manœuvre avez-vous dans ces commandes ? Est-ce particulier à Quartiers de demain, ou avez-vous l’habitude de retravailler les commandes ?

Claire Gautier – Pour Quartiers de demain, retravailler la commande faisait, en pratique, partie du cahier des charges. Le dispositif repose sur un dialogue compétitif ainsi la programmation n’est pas figée au départ. Trois équipes travaillent en parallèle et la maîtrise d’ouvrage attend justement une évolution de la commande. Sur le Petit Séminaire à Marseille, par exemple, les trois équipes sont arrivées au même constat : une route passant dans le talweg du vallon (la ligne formée par les points ayant la plus basse altitude) créait un véritable torrent à chaque pluie. Alors que la ville avait déjà engagé sa réflexion au même endroit, la discussion a porté sur son déplacement, voire sa suppression. 

Mais nous le faisons aussi en dehors de ce cadre, dans des marchés plus classiques où le programme est censé être figé. C’est la phase de diagnostic, peu valorisée, peu payée, qui permet de changer le regard des élus sur leur territoire et de reposer les bons enjeux. On arrive presque toujours à convaincre nos commanditaires d’élargir un peu la commande, même si, financièrement, on n’est jamais payés pour ce travail-là. C’est notre côté militant. Nous ne travaillons pas pour un client, ni même pour le maire en place. Nous travaillons pour le bien commun, pour les habitants.

Sara Castagné – Chez nous, c’est un peu différent. En conception lumière, on a rarement un vrai programme, sauf quand on nous demande une stratégie nocturne à l’échelle d’un territoire. Sur Quartiers de demain, nous n’avions pas de programme du tout, c’était presque une chance. Ça nous a laissé une liberté incroyable pour écrire nous-mêmes notre programme en phase diagnostic, en nous appuyant sur les enjeux du site plutôt que sur une commande écrite. Mais parfois, ça nous manque aussi d’avoir un petit cadre sur lequel s’appuyer plutôt que ce néant total, cette “obscurité totale”, si je file la métaphore.

Sur Quartiers de demain, il y avait en plus une demande spécifique : passer du cas concret au cas d’école, produire des modèles réplicables sur d’autres QPV, d’autres parcs, d’autres jardins. On ne nous demande presque jamais de construire une méthode en plus d’un projet. Là, ça nous a poussées à formuler les choses de façon plus théorique.

  1. Type de pluie qui affecte principalement les Cévennes et le piémont cévenol, dans le sud de la France. Ces épisodes violents provoquent souvent de graves inondations. Il s’agit d’épisodes méditerranéens.
  2. L’obscurothérapie est une notion qui propose de mettre en scène la dimension poétique de la nuit. Les projets ne se voient que dans l’obscurité totale de la nuit, et sont installés dans un lieu urbain. Un des projets phare se trouve au Square du Temps des Cerises à l’Île-Saint-Denis où la fresque au sol réalisée en peinture photoluminescente, évoque de façon figurative et poétique la présence de la biodiversité nocturne, de la Seine toute proche et des étoiles de la nuit. — un concept défini par Concepto
  3. Nuit debout est un ensemble de manifestations sur des places publiques, principalement en France, le 31 mars 2016 à la suite d’une manifestation contre la loi Travail. Ce mouvement social est pluriel et cherche à construire une « convergence des luttes ». Sa revendication initiale, le refus de la loi Travail, s’élargit à une contestation plus globale des institutions politiques et du système économique. L’installation de campement, de cantine, et d’infirmerie faisait vivre les places la nuit faisant de ces occupations nocturnes des lieux d’idéations.

Propos recueillis par Martin Omnes, Zakaria Ksourou et Léa Demongeot Marais

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