Entretien avec Florian de Pous et Achille Bourdon

La phase de diagnostic du dialogue compétitif vous a conduits à regarder au-delà du seul objet architectural, pour interroger plus largement les vulnérabilités du quartier, qu’elles soient sociales, climatiques ou économiques. Comment avez-vous mené ce diagnostic et qu’est-ce qu’il vous a permis de révéler ou de reposer dans chacun de vos projets ?

Florian de Pous – Le cadre de Quartiers de demain était très précis et proposait une première phase de diagnostic partagée entre les trois équipes concurrentes du dialogue compétitif. Notre point de départ a été une analyse très précise des architectures et bâtis existants, avec la volonté de comprendre leurs potentiels d’évolutivité mais aussi leurs vulnérabilités face aux scénarios climatiques à venir, notamment en termes de « confort durable » que l’on est en droit d’attendre d’une architecture en phase avec son environnement. Mais finalement, la vulnérabilité ne s’est pas révélée seulement dans le bâti, parce qu’on connaît bien les bâtiments des années 1960 et comment ils peuvent être réhabilités. La vulnérabilité s’est révélée surtout au travers de la paupérisation du quartier qui a lieu depuis des décennies. La vulnérabilité des Sablons se situe donc à tous les niveaux, mais elle est avant tout humaine et liée à la fragilité des habitants.

« La vulnérabilité, c’est révélé surtout dans la paupérisation du quartier qui a lieu depuis des décennies. » F.P.

Achille Bourdon – Le premier enseignement du diagnostic, c’est que les Sablons ne se résument pas à l’image dégradée de leur centre. Les habitants revendiquent au contraire les qualités de cette ville-parc héritée de l’urbanisme moderne : les arbres, les espaces ouverts, la proximité de l’Huisne, la place donnée aux loisirs. C’est surtout le centre commercial construit sur dalle qui a progressivement décroché et imprime sur la communauté un sentiment de décrochage. Le retournement du supermarché vers son parking dès les années 1980 a amorcé une déprise commerciale des commerces de la place. Les usages se sont progressivement déplacés vers d’autres polarités, notamment autour du tramway et de la mairie annexe tout proches. Les espaces désertés ont accueilli des mésusages et sont devenus, dans les représentations, le symbole des difficultés du quartier.

La place des Sablons, entre pharmacie et étals provisoires © Blanche Thirot

La particularité du concours, c’est que le projet architectural arrivait alors que la rénovation urbaine était engagée, mais avant que le dessin définitif de ses espaces publics soit arrêté. L’architecture devait donc précéder et nourrir le projet de rénovation urbaine. Nous avons cherché à poser les bases d’un projet attentionné à ce qui existait déjà, mais aussi à l’écoute de ce qui allait suivre pour que l’intervention très volontariste sur le Laffitte ne vienne pas catalyser tout le potentiel de développement économique et commercial en présence, au détriment du reste du projet urbain.

Le site du Mans posait la question très actuelle de la place de l’économie dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, historiquement conçus pour habiter. Le sujet était très intéressant car la collectivité était déterminée à imaginer l’avenir d’un immeuble de bureaux au cœur des Sablons, en pleine crise du marché de bureau. De manière assez étonnante, la question devenait donc sérieuse. Reconduire simplement des bureaux ici n’aurait eu aucun sens selon une logique d’investissement classique, mais replacé dans la rénovation urbaine, cet investissement public pouvait devenir une opportunité de diversification économique. Le sujet s’est ainsi déporté sur la stratégie pour rendre cet investissement de la collectivité soutenable et pertinent dans la durée. Reste à savoir quelle économie la collectivité doit soutenir, et à quelles conditions. Nous avons proposé d’orienter l’action spécifiquement sur l’économie présentielle, celle qui répond aux besoins des habitants, ainsi que les activités et les initiatives locales, moins susceptibles d’être délocalisées ailleurs une fois impulsée dans le quartier.

En partant du principe qu’il ne suffit pas de créer des bureaux pour relancer l’économie et sortir le quartier de sa vulnérabilité, comment avez-vous travaillé ?

Achille Bourdon – Nous sommes parti des activités économiques qui avaient déjà une réalité dans le quartier, en posant une approche par filière. Nous avons identifié trois filières non délocalisables qui avaient manifestement un avenir sur le quartier : l’alimentation, la santé et la rénovation thermique des bâtiments. Nous avons proposé d’attribuer ces trois filières en devenir aux trois bâtiments à vocation économique qui étaient envisagés dans le projet de rénovation du centre sans avoir encore été définis dans leur vocation. Nous voulions écarter le risque de concurrence entre ces différentes opérations si proches et si décisives pour la réussite du projet urbain. 

« L’une des questions les plus intéressantes ouvertes par Quartiers de demain : quelle place donner à l’architecte dans la définition progressive d’une stratégie urbaine, et pas seulement dans sa traduction bâtie ? » A.B

Nous avons cherché à faire du Laffitte un outil de développement économique au service de la filière alimentation. La proposition d’une halle alimentaire au pied du bâtiment traduisait cette ambition. Nous la voyions comme une architecture du commun, ouverte sur la nouvelle place, capable d’accueillir différents usages et d’évoluer. Au fil des échanges, les habitants ont exprimé l’intérêt d’un lieu de restauration qui mette en valeur plusieurs cultures sans être identifié à une seule communauté. L’idée d’un food court est née de cette attente, comme une possibilité parmi d’autres d’activer la halle et d’en faire un lieu partagé.

Dans les étages nous avons proposé d’ajouter des coursives pour offrir une nouvelle distribution, rendre les plateaux de l’immeuble plus facilement divisibles et permettre l’installation progressive de petites activités. À terme, certains lots auraient pu être cédés à des entreprises locales, pour les ancrer dans le quartier tout en redonnant à la collectivité une capacité d’investissement.

Florian de Pous – Il y avait une gouvernance très proactive : la ville, depuis des années, rachète progressivement tous les petits commerces, estimant qu’ils ne correspondaient pas à ses représentations du quartier et pouvaient pour certains être associés à des activités illicites. Et à chaque rachat, elle ferme le commerce. Nous avons pris le contrepied et essayé de proposer une démarche pour que le quartier ne meure pas, car avec les processus à l’œuvre de rachat et de démolitions assumées, tous les commerces allaient être fermés. Nous avons tenté de mettre en place une stratégie assurant une activité constante dans le quartier, avec des commerces du quotidien : une boulangerie, une boucherie, des commerces de proximité, etc. Il ne fallait pas qu’il y ait une phase de cinq ou dix ans pendant laquelle le quartier n’aurait plus d’activités quotidiennes et de commerces.

Nous avons cherché des acteurs prêts à s’installer dans les bâtiments existants. Pour le Laffitte, nous proposions un acteur de l’économie sociale et solidaire capable de gérer l’ensemble de l’immeuble et d’aller ensuite chercher les différents acteurs susceptibles d’occuper les espaces. Au rez-de-chaussée, nous imaginions un lieu de type café solidaire qui pourrait aussi faire office de garderie, en ciblant certains publics vulnérables comme les femmes seules avec enfants, que nous n’avons d’ailleurs pas vraiment eu l’occasion de rencontrer au cours du processus.

Nous avons bien vu que ces échanges avec les habitants étaient très peu représentatifs de la population et des préoccupations quotidiennes du quartier. Il manquait les personnes réellement vulnérables, celles qui restent invisibles parce qu’elles n’ont pas le temps d’entrer dans ces discussions.

Justement, quels temps d’échange, de rencontre ou de concertation avez-vous pu mener avec les habitants ?

Achille Bourdon – Le cadre du dialogue compétitif rendait ces échanges moins spontanés qu’on aurait pu l’espérer. Les membres du jury citoyen étaient notamment tenus à une certaine confidentialité entre les propositions des équipes, ce qui limitait parfois la liberté de la discussion. Nous avons donc considéré ces ateliers comme un point de départ, plutôt que comme une représentation exhaustive des attentes du quartier et il nous a fallu beaucoup nous documenter pour décrypter l’environnement du projet.

Atelier de concertation avec les habitants © Blanche Thirot

Florian de Pous – Comme il s’agissait d’un jury citoyen, les personnes présentes étaient celles qui avaient le temps, puisqu’elles n’étaient pas rémunérées tout au long de leur participation. Ce sont des retraités, des personnes souvent déjà engagées au travers d’une activité commerciale ou associative. Ce phénomène a aussi été accentué parce que la Ville avait déjà développé un plan d’urbanisme en concertation avec ce même jury citoyen avant de lancer le dialogue compétitif du programme Quartiers de demain.

Dans Quartiers de demain, il y avait une certaine liberté de programmation, ce qui n’est pas toujours le cas dans les concours classiques. Comment avez-vous réussi à naviguer dans ce cadre ?

Florian de Pous – Nous avons été tiraillés entre le programme Quartiers de demain, qui avait un niveau d’ambition très élevé sur le sujet de faire la ville avec l’existant en changeant les paradigmes et les manières de faire, et de l’autre côté, la Ville qui avait déjà un projet très avancé. C’est d’ailleurs l’une des contradictions de Quartiers de demain : le programme voulait à la fois un cadre de projet directement opérationnel et des approches nouvelles qui remettent en question ce cadre.

Achille Bourdon – La consultation avait un intérêt assez rare en commande publique : elle nous permettait de travailler simultanément sur le programme et sur le projet, à partir d’une enquête de terrain, plutôt que de simplement mettre en forme une commande déjà écrite. C’est une manière particulièrement féconde de faire de l’architecture, parce qu’elle permet de questionner ce dans quoi la collectivité investit tout en parlant d’usage et d’architecture. Le cadre paraissait libre mais en réalité le format du dialogue compétitif restait très normé et ne permettait pas toujours d’approfondir suffisamment les échanges avec les élus et les habitants.

Une autre tension portait sur la démolition. De notre côté nous n’avons pas considéré qu’il fallait conserver la dalle à tout prix. Les forts enjeux sur la reconfiguration du rez-de-ville nous semblaient présenter des arguments valables pour remettre le sol à plat. Pour autant, accepter la démolition de la dalle et des bâtiments de la première heure au périmètre de la place ne devait pas conduire à effacer tout l’héritage moderne. Le Laffitte pouvait justement assurer une continuité entre ce passé et le futur de cette histoire de la place.

« Dans beaucoup d’endroits, faire projet, c’est faire table rase et montrer aux habitants qu’on fait quelque chose. » F.P

C’est sur ce point que notre proposition a rencontré une limite. Nous avons choisi de conserver le caractère assez ordinaire de l’immeuble, en le transformant par quelques interventions lisibles plutôt qu’en le métamorphosant entièrement. Cette attitude ne correspondait pas nécessairement à l’attente d’un signal architectural fort. On a senti ce désir de changement, après des décennies de difficultés. Mais je pense sincèrement qu’il faut se méfier de l’idée que changer radicalement l’image suffit à réparer la ville. L’esthétique du renouveau peut devenir une forme de placebo si elle se substitue à une stratégie de long terme. Le risque, dans les quartiers prioritaires, est de recommencer indéfiniment en détruisant perpétuellement les fondations de la mémoire, en effaçant chaque fois une part de leur identité, pas uniquement dans les démolitions magistrales mais aussi dans le brouillage des façades et des vocabulaires architecturaux. Le choix du projet lauréat répondait à d’autres attentes et je ne veux pas en contester la légitimité ; c’est plutôt cette tension entre transformation visible et prolongement de l’identité de l’architecture moderne ordinaire qui me paraît un débat extrêmement sensible.

Avez-vous ressenti ce besoin de changement dans les dialogues avec les habitants ?

Florian de Pous – Le problème, c’est que le jury citoyen avait déjà participé à des concertations dans le cadre du projet urbain déjà acté antérieurement. Ils se demandaient légitimement pourquoi on remettait des choses en cause alors qu’ils avaient déjà fait des réunions et pris des décisions. Et je rejoins Achille Bourdon sur l’effacement : la Ville, comme dans beaucoup d’endroits, pense que faire projet, c’est faire table rase et montrer aux habitants qu’on fait quelque chose. Ils étaient obsédés par la nécessité de démolir, parce qu’ils avaient déjà acté la démolition de toute l’ancienne centralité : le parking semi-enterré et la galerie marchande. Nous avons essayé de leur montrer le potentiel de ces espaces pour les réactiver au plus vite. Mais à chaque fois, nous nous heurtions à la même réponse : « D’accord, on veut bien garder ça, mais il faut trouver quelque chose à démolir. »

Et dans les signaux faibles des habitants, n’y avait-il pas malgré tout un attachement à l’existant ?

Florian de Pous – Chez certains, oui. Mais ils adhèrent assez facilement aux images qu’on leur montre, ou à un récit de la démolition et à la promesse d’une renaissance. Nous nous sommes un peu confrontés aux élus en préconisant un moratoire sur ce processus de démolition qui dure depuis trente ans. La démolition est d’une violence incroyable. Nous nous y opposons parce que nous considérons que ces bâtiments sont un bien collectif et peuvent redevenir un support de vitalité pour le quartier.

Achille Bourdon – Il existait une véritable attente de changement, mais elle ne se confondait pas avec un rejet de tout le quartier. Les habitants nous parlaient volontiers de ses qualités paysagères, de sa vie associative, de sa diversité culturelle. Leur attachement au cadre de vie était réel, même si la place sur dalle, très dégradée, était devenue difficile à défendre. Nous avons pris au sérieux cette différence. La démolition de la dalle nous semblait pouvoir se justifier si elle servait à rétablir des continuités et un espace public vivant, plutôt qu’à produire une nouvelle page blanche.

Le Laffitte, lui, avait été épargné, notamment parce que les élus avaient reconnu ses qualités d’usage et les vues remarquables depuis ses étages. C’était en quelque sorte un rescapé. Nous voulions prendre cet héritage au sérieux. La question n’était pas de figer l’immeuble, mais de montrer qu’on pouvait le faire évoluer profondément tout en rendant lisible ce qu’il avait été. Réparer et prolonger une identité peut aussi être une manière ambitieuse de transformer.

Vue sur le parc depuis les étages du Laffitte © Blanche Thirot

Pour conclure, avez-vous l’habitude de travailler avec les habitants et de faire de la concertation dans vos projets, ou était-ce nouveau pour vous avec Quartiers de demain ?

Achille Bourdon – Nous avons travaillé avec Pierre-Marie Auffret, de l’Atelier Isla, dont la compétence a été précieuse pour animer les ateliers, mais surtout pour interpréter les signaux faibles. Il nous a notamment aidés à nous intéresser aux absents : les personnes qui ne participent pas à la concertation parce qu’elles travaillent, s’occupent d’enfants ou n’ont simplement pas le temps de s’y rendre.

Nous avons construit des portraits types pour documenter ces publics, y compris ceux qui traversent le quartier sans y habiter, et mené des entretiens dans la rue. Ces témoignages ont nourri notre stratégie. Si nous avions poursuivi le projet, nous souhaitions prolonger cette enquête et faire participer les habitants à des phases de prototypage pendant le chantier. L’idée était de construire une appropriation progressive, plutôt que de livrer un projet entièrement défini à l’avance.

Florian de Pous – Ce qui est dommage, c’est qu’une photographe, Marion Poussier, a été missionnée et a travaillé en parallèle, en restant beaucoup plus longtemps que nous sur place, mais son travail photographique avec les habitants a plutôt été utilisé comme outil de communication, à travers des portraits, alors qu’il révélait beaucoup de choses des habitantes et du quartier. Nous aussi, nous portons autant que possible la concertation avec les futurs usagers, qui demeurent la finalité de tout projet d’architecture incarnée et ancrée dans un territoire, mais ça dépend à chaque fois du cadre. Le jury citoyen n’était pour nous qu’une amorce. Il fallait ensuite mettre en place des démarches pour capter les gens qu’on ne voit pas, et permettre au projet d’évoluer vers les besoins réels des personnes. Ça se construit dans le temps, avec finesse et patience, en croisant les éléments sociologiques et de terrain.

Achille Bourdon – Cela pose une question de fond : comment représenter un projet dont une part essentielle repose sur l’évolution des usages et de la programmation ? Une maquette donne à voir une forme stabilisée, alors que nous cherchions aussi à dessiner un processus.

« Une maquette donne à voir une forme stabilisée, alors que nous cherchions aussi à dessiner un processus. » A.B

Florian de Pous – En effet, les attentes des habitants, du jury citoyen comme des élus, c’est souvent d’avoir l’image rassurante de quelque chose de figé.

Achille Bourdon – L’architecture doit évidemment proposer une intention spatiale et formelle claire. Mais elle peut aussi rendre possible ce qui n’est pas encore complètement défini. Tout l’enjeu consiste à tenir ensemble ces deux exigences : affirmer un projet assez lisible pour être débattu et partagé, tout en préservant la capacité des habitants et des futurs occupants à le faire évoluer.

C’est, à mes yeux, l’une des questions les plus intéressantes ouvertes par Quartiers de demain : quelle place donner à l’architecte dans la définition progressive d’une stratégie urbaine, et pas seulement dans sa traduction bâtie ? Aux Sablons, le dialogue entre ces ambitions est resté difficile, mais la consultation a eu le mérite de poser cette question.


Propos recueillis par Léa Demongeot Marais et Lucille Buraud

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