Membre d’Europe Écologie Les Verts, Jean-François Caron, vous avez été vice-président chargé du développement durable au Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et maire de Loos-en-Gohelle. Sous votre mandat, la commune a engagé des transitions environnementales et sociales ambitieuses. Cela s’est traduit notamment par un programme de développement massif du solaire photovoltaïque sur d’anciennes friches minières, désormais inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. Que faites-vous actuellement et quelles sont vos activités, après avoir été maire de Loos-en-Gohelle ? 

Je suis un militant. J’étais déjà militant de ma cellule locale et à travers mon engagement à l’échelle régionale en tant que vice-président de région. Ensuite, je suis sorti du jeu. J’ai souhaité arrêter à la région et à la ville. Mais la transmission continue. J’ai gardé deux activités. Je préside l’association française des sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO et la Fabrique des Transitions que j’ai créée il y a maintenant 6 ans. 

C’est pour cela que notre attractivité augmente. On a les services du SGPE, le secrétariat général de la planification écologique, qui nous demandent comment on pourrait diffuser  à une échelle nationale, dans chaque département, ce qu’on a déjà réalisé avec une centaine de territoires en France, en termes d’accompagnement, de travail en conduite de changements, de changement d’imaginaire. C’est aussi important d’avoir des espaces de diffusion. Par exemple, là, j’étais pour deux sessions à l’INET (Institut national des études territoriales) qui forment les administrateurs. Du coup, je ne suis plus dans une action directe en tant que maire ou élu régional. Je suis dans une logique d’ensemblier et d’animateur d’un processus de montée en puissance d’acteurs.

La transition n’est pas un enjeu technique, c’est un enjeu de changement d’imaginaire et de transformation de modèle de développement.

Comment faire autrement aujourd’hui en tant que collectivité, en prenant en considération ces questions de transition environnementale, sociale, et sociétale ? 

La question de la transition est un enjeu systémique, qui vient questionner les modèles économiques, la justice sociale et bien sûr, la transition écologique. Comme elle est systémique, elle est sociétale. Comme elle est sociétale, elle ne répond pas au techno-solutionnisme. La transition n’est pas un enjeu technique, c’est un enjeu de changement d’imaginaire et de transformation de modèle de développement. Les ressources s’épuisent et bouleverse l’écosystème mondial. Donc, on est dans une rupture par rapport à notre modèle de développement, et on doit construire un nouveau modèle. La Fabrique des Transitions essaye de faire apparaître progressivement ce nouveau modèle à partir d’une alliance, où chacun est dans une logique de contribution et de bénéfice. 

L’alliance, c’est un espace où on peut s’aider. Par exemple, si on s’occupe des énergies, on va avoir besoin d’acteurs économiques. Si on veut faire des énergies partagées, on va avoir besoin d’acteurs engagés dans les mobilisations habitantes. On va avoir besoin d’experts juristes pour développer un nouveau modèle économique. À chaque fois qu’on va raisonner systémique, on va avoir besoin d’une entrée multiple et c’est l’intérêt de l’alliance.

En parallèle, des modèles autoritaires se développent également. Une des raisons notable est qu’on vit en tension, liée au fait d’être dans cet « entre-deux-monde ». Parce que comme l’ancien monde s’en va, que le nouveau n’est pas là, on a une logique réactionnaire de retour à hier, de reproduction du passé. C’est vrai à l’échelle de la ville, c’est vrai aussi à l’échelle du monde. 

D’ailleurs, c’est pour cette raison qu’une de mes obsessions, c’est de ne pas laisser l’identité aux identitaires. Il faut s’emparer de la question de l’identité, et ça renvoie à la ville : de quoi la ville est héritière ? Quelle est son histoire ? Tout est une pensée en trajectoire. On ne peut pas demander aux gens d’entrer en transition en leur demandant de renier leur histoire. 

Le bassin minier est une incarnation de la région Nord-Pas-de-Calais,. Il représente les enjeux de pollution, de la prédation des modèles économiques, mais aussi de la qualité des sociétés, de la convivialité et des valeurs du Nord. Le J’ai porté le bassin minier au patrimoine mondial de l’UNESCO pour cette raison. C’était une façon de montrer comment, pendant trois siècles, 29 nationalités sont venues y travailler. 

Il y a une mise en récit à faire des territoires. Je pense que dans la façon de faire la ville, la mise en récit est centrale. On ne peut pas faire la ville autrement si on ne change pas d’imaginaire. Est-ce qu’on préfère les gigantesques parkings et les deux fois deux voies qui traversent tous les axes urbains ? La ville, elle incarne et elle essaye de produire des services qui répondent à un certain art de vivre. Si l’art de vivre, c’est d’avoir la plus grosse voiture avec la plus grosse puissance comme le SUV, c’est sûr que la ville va se faire autour du SUV. Si construire des hauts building et des infrastructures surdimensionnées reste central dans l’imaginaire des villes, notamment du côté des architectes et des urbanistes, cela constitue un obstacle majeur. 

Quand j’ai rénové la place de Loos-en-Gohelle, j’ai invité les forains. Ils m’ont dit : c’est la première fois de leur histoire qu’un élu les invitait à réfléchir à l’avenir d’un lieu où ils venaient tous les ans. Ils étaient presque émus

Cette question de l’imaginaire des villes fait l’objet de débats à l’heure actuelle, dans les métiers de l’architecture et de l’urbanisme. On entend souvent dire que les responsables sont ceux qui produisent les commandes. Or, nous, nous répondons aux commandes. Ce à quoi, à un moment donné, on peut répondre : oui, mais en fait, il faut pouvoir se battre. Quel est votre regard par rapport à cette question ? Qui doit porter cet imaginaire ? 

Pour moi, ce n’est pas se battre. Se battre vient éventuellement après. Pour moi, c’est s’éclairer autrement. J’ai toujours considéré qu’on devait être dans une gouvernance à trois acteurs. Les acteurs élus, qui ont une légitimité pour orienter les projets de territoire et la vie en société ; les acteurs de terrain, les usagers et les experts. Ces derniers peuvent être internes aux institutions, comme les services d’une ville par exemple, mais aussi externes, venant apporter d’autres regards, comme des analyses paysagères. La bonne gouvernance est entre ce trépied-là. 

Les experts ne sont pas là pour décider, sinon c’est une captation technocratique de la décision. Ce n’est pas non plus aux habitants et aux acteurs de terrain de décider, car la multiplicité des points de vue rend difficile la prise de décisions. Et puis, ce n’est pas à eux d’endosser la responsabilité. Les élus ont la légitimité d’une décision, mais ils doivent se nourrir de l’expertise d’usage, de la créativité et de l’intelligence collective des habitants et experts. Les élus ne passent pas les commandes, mais ils mettent à l’agenda des sujets. 

Pour moi, c’est un travail d’écoute et de construction collective. Quand j’étais maire, j’identifiais des problèmes et je définissais des éléments de programme. Par exemple, aller vers plus de végétalisation, garder des places de parking, construire des lieux plutôt organisés autour du festif, autour du recueillement. Ça, c’est un cahier des charges. À partir de là, je vais rentrer en discussion avec les services de la ville, avec des urbanistes, avec des architectes, avec des profils différents. La commande doit être délibérée, elle doit être co-construite. 

La co-construction réelle, qui amène à qualifier une décision, ça, c’est très important. C’est important qu’il y ait un processus délibératif. On remarque une progression de ces processus. Dans mes expériences, lorsqu’on s’est mis en chantier, les experts ont pu me faire apparaître que je n’avais pas anticipé, par exemple, l’évolution des inondations, les pluies dans les 50 ans à venir. En effet, je n’avais pas pensé à ça. Les experts sont de nature à qualifier et à incarner, de la même manière que les habitants. Quand j’ai rénové la place de Loos-en-Gohelle, j’ai invité les forains. Ils m’ont dit : c’est la première fois de leur histoire qu’un élu les invitait à réfléchir à l’avenir d’un lieu où ils venaient tous les ans. Ils étaient presque émus. Ils ont exprimé le besoin d’avoir de l’électricité puissante pour leurs attractions. Ensemble, on a donc pensé à l’intégration de tableaux électriques dans la rénovation de cette place. Donc oui, la commande est ouverte et peut se qualifier.

On crée les conditions d’une écoute collective qui fait qu’on peut aller vers des choix qui ne seront peut-être pas ceux de l’immeuble clinquant.

L’expertise politique d’un élu doit donc pouvoir venir s’alimenter d’une expertise d’usage et d’une expertise technique. C’est à partir de là qu’on fabrique et qu’on dépasse la mise à l’agenda. Considérez-vous que cela permet d’inscrire des logiques de transition et des logiques de soins dans les territoires ?

Oui, il faut, au quotidien, avoir une expertise qui vient nous alerter sur les enjeux liés à l’eau, à la chaleur, aux matériaux, à l’évolution des modes de vie vers les modes de déplacement doux et à l’évolution de la typologie des aménagements. Les enjeux de transition arrivent comme ça. Mais il y a aussi besoin de l’expertise d’usage et de pratiques. Par exemple, lors de la réflexion autour de la rénovation de la place de Loos-en-Gohelle, certains écologistes m’ont dit qu’il fallait chasser les voitures. Sur la place de la mairie, il y a tout le temps au moins la moitié des places prises et il y a beaucoup de commerces autour. Donc typiquement, là, si on n’a pas une expertise d’usage provenant des commerçants, qui expriment le besoin de places de stationnement pour faire fonctionner leurs commerces, on peut prendre des décisions allant à leur encontre. 

C’est pour cela que la délibération est importante. Mais il faut être en capacité de s’écouter et d’être dans la bienveillance. À partir de ce moment-là, la projection sur la ville n’est plus la même. On crée les conditions d’une écoute collective qui fait qu’on peut aller vers des choix qui ne seront peut-être pas ceux de l’immeuble clinquant. Ce qui n’interdit pas d’avoir des gestes architecturaux, ni d’avoir une vraie stratégie urbaine. Mais elle n’est pas orientée, elle n’est pas forcément conçue dans une logique de modernité. 

Aujourd’hui, certaines collectivités restent dans une logique d’attractivité, d’expansion et de production, tandis que d’autres sont plutôt dans une logique de prendre soin du territoire et de ses habitants. Comment on réussit à faire prendre conscience qu’il faut changer de modèle ? Est-ce qu’il doit y avoir une culture du compromis pour sortir de la concertation qui est parfois trop artificielle et qui ne sert pas à grand-chose, si ce n’est à faire accepter des projets urbains ? 

Le processus délibératif de co-construction est essentiel. Sinon, on n’a pas les points de vue, on n’a pas l’expression des besoins, on n’a pas de retour sur les usages et sur les limites de ce qu’on fait. Si on veut faire un bon projet, je dirais que par définition, il faut écouter tout le monde. D’ailleurs, d’une manière générale, les urbanistes sont, de tous les métiers, je trouve, ceux qui portent le plus l’approche écologique que je porte. Parce que la ville est dans un nœud de flux, les urbanistes se posent ces questions-là. Donc oui, il faut développer des processus intégrateurs de tout ce qui va faire la ville, son image, son usage, son recyclage, on pourrait même dire, l’analyse en cycle de vie de la ville. 

Après, je ne suis pas favorable à l’entrée par le care. C’est redoutable ce que je vais dire, mais le care n’entraîne pas. Je pense qu’il y a une erreur stratégique à penser que le prendre soin, c’est l’art de vivre. L’art de vivre, c’est se développer. Pas au sens du développement de la modernité. Mais le développement au sens large, le développement culturel, le développement de la santé, le développement par la formation. On a besoin de sens dans la vie, on a besoin de cap. Que cette logique-là se fasse avec une logique de care, oui. Qu’elle se fasse avec une logique qui ne soit pas prédatrice, qui soit respectueuse des ressources, des gens, qui ne génère pas mais corrige des mises à l’écart, évidemment. Je suis très favorable au vivre ensemble, à la multiplication des liens collectifs, au respect des écosystèmes. Et effectivement, il y a dans la question du care un art de la relation à l’autre qui est extrêmement intéressant et positif. Mais je mets quand même un clignotant parce je pense que ça n’entraîne pas une société.

La mise en récit, c’est amener les gens dans le débat. Quelque part, c’est au cœur de la délibération et de l’approche collective.

Quand on parle d’urbanisme du care, il ne s’agit pas de dire que le développement n’est plus possible, que l’expérimentation n’est plus possible, mais qu’on le fait à partir de l’attention à l’autre, avec de l’attention à l’autre et à son environnement. Ça rejoint ce que vous disiez tout à l’heure sur la question du récit. Pourquoi aujourd’hui, selon vous, il est essentiel de mettre les mandats politiques, les mandats municipaux, en récit ? Par quoi doit passer ce récit si ce n’est pas par le care ?

Il ne faut pas confondre le récit avec la mise en récit. Le récit, c’est un storytelling, c’est une belle histoire. Le récit, ça peut être une manipulation collective extrêmement forte. C’est le cas, par exemple, des récits identitaires. La mise en récit, ce n’est pas ça. C’est prendre les gens où ils sont, écouter ce qu’a été leur récit. Par exemple, à Loos-en-Gohelle, on fait un travail avec les passeurs de mémoire sur la trajectoire de l’agriculture, la trajectoire des forains, la trajectoire des gens du voyage. Ce sont les histoires qui vont faire l’histoire. La mise en récit, c’est accueillir les diverses trajectoires qui font une trajectoire sociétale. 

Et pour le coup, la ville, c’est une couche de tout ça. Il faut accueillir la trajectoire des villes. C’est une des choses que j’ai découvertes avec l’UNESCO. La question du patrimoine, soit on l’aborde de façon nostalgique, en souhaitant revenir à hier, au temps des cathédrales, au temps des mines. Soit, au contraire, on dit : c’est ce qui nous a fondés, c’est ce qui nous a structurés, ce sont nos racines. Nos racines sont importantes parce qu’elles nous aident à savoir qui nous sommes et ça nous permet de relever la tête, de regarder devant nous, de construire et de se projeter. 

La mise en récit, c’est amener les gens dans le débat. Quelque part, c’est au cœur de la délibération et de l’approche collective. Donc, oui, on ne peut pas penser la ville sans comprendre d’où l’on vient, où on en est et vers où on veut aller. Il faut faire cette mise en récit, en prenant en compte les paramètres qui s’imposent à nous, comme le dérèglement climatique, par exemple. Le récit, ça compte. La mise en récit, c’est autre chose et c’est beaucoup plus important. La mise en récit va faire qu’on va construire la ville autrement que dans le modèle de la modernité où on vient plaquer des standards de grandeur, de puissance et d’attractivité mondiale. 

Aujourd’hui, on observe dans plusieurs campagnes, notamment portées par un certain nombre d’élus de gauche, des politiques publiques vertueuses de transition. Mais, cela crée un sentiment de juxtaposition. Comment peut-on dépasser ces juxtapositions pour que la transition aille vers quelque chose de plus territorial, vers quelque chose de plus global ? 

La juxtaposition fait écho à la logique de construction de l’action publique, qui est une logique verticale, en silo, où chacun est un peu dans son couloir de nage à produire des choses. Par exemple, lorsque j’étais vice-président de région, le vice-président à l’économie me disait : “Tu me dis que certaines choses sont mauvaises, mais moi, je suis là pour faire de l’emploi”. Et moi je disais : “Oui, mais moi, mon job, c’est de faire de l’aménagement durable”. On voit bien que ce n’est tenable pour personne d’être dans ce type de logique.

Donc, l’enjeu est de tenir la question de la transversalité et de l’approche systémique. Par exemple, si l’on se demande ce que chaque décision va provoquer en matière de création de richesse et d’économie, il faut comprendre que les richesses ne sont pas automatiquement financières. La question de l’approche systémique renvoie au fait qu’on ne réglera pas les choses par du techno-solutionnisme. La prise en compte de la transversalité et de la systémie devient requise et donc, on ne travaille pas de manière isolée mais avec des processus transversaux. 

Il faut également développer des méthodes de travail qui vont prendre en compte la transversalité. Là, on bascule dans le domaine de la transformation managériale. Par exemple, j’ai mis ça en place à Loos en Gohelle avec des groupes de pairs, avec des systèmes « mode projets ». Il y a un enjeu dans la production de politiques publiques à intégrer ces questions-là. On ne peut pas faire la ville sans prendre en compte tous les points de vue, grâce à une méthodologie basée notamment sur un processus qualitatif.


Propos recueillis par Yoann Sportouch

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