Vous travaillez ensemble depuis plusieurs années et avez, entre autres, analysé la signalétique du métro parisien, l’effacement des graffitis ou encore la gestion des réseaux d’eau à travers des enquêtes ethnographiques menées en milieu urbain. Quand et comment votre intérêt commun pour la maintenance s’est-il manifesté ?

David Pontille — Ce n’est pas un choix stratégique mais bien un hasard, nous n’avons pas planifié ce sujet en particulier : il s’est en quelque sorte imposé à nous. Mais il a tout de suite pris sens. 

Jérôme Denis — Nos premières recherches portaient effectivement sur la signalétique du métro parisien, sur la manière dont l’écrit et les formes graphiques organisent les circulations en ville. Nous nous intéressions à la standardisation des signes dans les années 1990, une signalétique conçue pour être puissante, cohérente, partout identique.

Et puis un jour, à la fin d’un entretien, une informatrice nous dit : « Vous êtes allés voir les gars de la maintenance ? ». En les suivant, on a eu une sorte d’épiphanie : on découvrait dans les ateliers que les panneaux rouillent, tombent, disparaissent, et que s’ils tiennent debout, ce n’est pas parce qu’ils sont standardisés, mais parce qu’il y a des gens qui s’en occupent au quotidien. On s’est rendu compte que la version pure des objets n’existe pas ; elle ne tient que grâce à ces gestes invisibles. C’est là que la maintenance, plus que l’innovation, nous est apparue comme une nouvelle clé de compréhension du monde urbain.

Pour l’aspect plus académique, à l’époque, peu de chercheurs s’intéressaient à ce sujet. Nous avons commencé à publier, à échanger avec des collègues en Europe et aux États-Unis, et à constater qu’un mouvement commençait à émerger. On prenait enfin au sérieux l’activité de faire durer les choses.

La maintenance n’est pas un domaine isolé, mais une préoccupation commune. Elle révèle des définitions, des conflits, des décisions politiques autour de ce à quoi l’on tient.

En 2022 vous publiez Le soin des choses, politiques de la maintenance et obtenez le prix du livre d’architecture en 2023. Cet ouvrage nous invite à questionner notre rapport à la durée, à la vulnérabilité, et parfois la solidité, de ce qui nous entoure, et à celles et ceux qui prennent soin du monde matériel. Un sujet plus politique qu’il n’y paraît. Vous définissez dans l’introduction la maintenance comme “l’art de faire durer les choses”. Pouvez-vous compléter cette définition et rappeler les fondements qui structurent cette notion ?

David Pontille — Cette expression, “l’art de faire durer les choses”, ouvre deux directions. La première, anthropologique, renvoie à ce que nous appelons l’homo tenere, par opposition à l’homo faber. On raconte souvent l’histoire de l’humanité comme celle de l’innovation, de la fabrication, de la création. Mais la plupart des choses qui nous entourent sont anciennes. Il faut aussi raconter l’histoire de celles et ceux qui font durer ce qui est déjà là.

La seconde direction est plus pragmatique : la maintenance n’est pas un domaine isolé, mais une préoccupation commune, qui relie des activités très diverses. On ne fait pas durer un vélo, un tableau ou un bâtiment de la même manière, mais on partage cette même inquiétude pour la durée, pour la pérennité de la chose. C’est ce qui permet de penser ensemble des mondes très différents.

Jérôme Denis — C’est aussi un moyen de dire que la maintenance est toujours un geste de sélection, de priorisation. À chaque opération, il faut choisir ce qu’on répare, ce qu’on abandonne. Même dans la matière, certains éléments sont jugés “essentiels”, d’autres non. La maintenance révèle ainsi des définitions, des conflits, des décisions politiques autour de ce à quoi l’on tient.

Comment sélectionner, prioriser ce que nous devons maintenir ?

Jérôme Denis — Bien que notre objectif ne soit pas d’y répondre, c’est une question centrale. Chaque fois qu’on entretient, on décide implicitement ce qui mérite de durer. Et dans nos sociétés, ces arbitrages deviennent cruciaux : on parle de “ne plus construire”, de “réhabiliter plutôt que démolir”. On est forcé de redéfinir les priorités, autour de l’empreinte carbone, du coût, mais aussi du sens.

Thierry Caccavale via Unsplash

La maintenance, c’est l’endroit où s’expriment les interdépendances : entretenir un bâtiment, c’est entretenir des matériaux, mais aussi des relations, des usages, parfois au détriment d’autres formes de vie. Les débats écologiques contemporains le montrent bien : on ne peut pas tout maintenir, et tout maintien peut produire d’autres dégradations.

David Pontille — Politiquement, on ne peut pas ne pas prioriser. Certaines choses doivent durer, d’autres non. Mais scientifiquement, nous refusons d’imposer une hiérarchie : toute activité de maintenance mérite d’être observée, même celles qu’on juge moralement ou politiquement inacceptables. Les observer, c’est déjà leur redonner une place dans le récit collectif.

Le partage de la responsabilité doit être négocié, collectif, mouvant.

En citant les performances artistiques de Mierle Laderman Ukeles ainsi que les différents récits de personnes dont la maintenance est le travail quotidien, vous établissez un parallèle avec la manière dont nos territoires, nos bâtiments, nos espaces publics vivent et évoluent. Vous rappelez que “le peuple de la maintenance est immense et hétérogène”. Comment le partage des responsabilités de ce que vous appelez aussi la danse de la maintenance peut-il s’articuler ?

David Pontille — La responsabilité, c’est une notion double. Elle désigne à la fois un pouvoir institutionnel (celui qui décide, qui commande) et une capacité à répondre, au sens étymologique du mot anglais respons-ability. Dans la maintenance, ces deux sens se mêlent : on peut être responsable parce qu’on a le pouvoir, ou parce qu’on répond à l’appel d’une chose fragile.

Jérôme Denis — C’est un enjeu majeur aujourd’hui dans l’architecture et l’urbanisme. On ne peut plus concevoir un bâtiment sans penser à sa maintenance. Cela bouleverse la profession : les étudiants en architecture le comprennent bien. Les temporalités changent, les responsabilités se redéfinissent. 

Un architecte qui conçoit pour cinquante ans engage une relation durable, parfois ambivalente, à son œuvre. C’est passionnant, mais complexe : comment valoriser ce temps long sans qu’il devienne une rente ou une contrainte ? Là encore, le partage de la responsabilité doit être négocié, collectif, mouvant.

Dans le cadre d’une autre étude “Petite sociologie de la signalétique”, vous racontez votre immersion au sein d’une équipe de maintenance et partagez : “Nous étions loin d’imaginer l’importance de ce que cette plongée dans le travail le plus ordinaire et le plus répétitif allait nous amener à découvrir”. Que retenez-vous de ces expériences de terrain ?

Jérôme Denis — Nous avons appris que la stabilité du monde dépend, en grande partie, du travail invisible. La signalétique du métro ne tient pas toute seule : elle vit parce que des mainteneurs la surveillent, la nettoient, la remplacent. Tout comme les secteurs de la santé, de la propreté ou même de l’énergie. Et cela repose sur un équilibre précaire, réajusté chaque jour.

Wikimedia Commons

David Pontille — Ce que ces expériences nous ont appris, c’est aussi à regarder autrement, à se focaliser sur un travail ordinaire, répétitif, vital. Derrière la ville lisse et fonctionnelle, il y a une agitation continue, une activité souvent ignorée, parfois méprisée. Et les mainteneurs ne sont pas seulement des exécutants : ils sont les experts du détail, ceux qui savent quand et comment une chose tient ou lâche.

Vous avez parlé de liens d’interdépendances, du regard porté sur celles et ceux qui participent, activement et dans l’ombre, au fonctionnement de notre société. Deux principes qui font écho à l’éthique du care. Celle-ci apparaît naturellement dans votre chapitre dédié aux fragilités : “Le care est tout entier tourné vers la reconnaissance des liens d’interdépendance qui caractérisent la vie humaine et conditionnent l’existence de la vie tout court”.

Vous citez alors Bérénice Fisher et Joan Tronto qui se sont plongées dans un exercice de définition : “ce que nous faisons pour maintenir, prolonger et réparer notre monde afin d’y vivre aussi bien que possible”. Appliquée à la fabrique urbaine, cette éthique constitue-t-elle une démarche qui résonne avec votre travail et votre engagement ? Pensez-vous que cette cohérence puisse se manifester à travers des outils utilisés en sociologie ?

David Pontille — Pas selon moi, non, parce que les outils utilisés en sociologie restent particulièrement centrés sur les humains, et cela ne suffit pas. La discipline de l’anthropologie, en revanche, est historiquement plus ancrée dans les gestes, les techniques, l’étude des objets, et me paraît plus adaptée au sujet.   

Concernant le care, les théories féministes ont posé cette idée essentielle : tout le monde a besoin de soin et tout le monde peut en donner. Dans le monde matériel, cela veut dire que toute chose demande de l’attention, du temps, des gestes. Appliqué à la ville, le care c’est reconnaître que les infrastructures, les bâtiments, les sols, les réseaux demandent eux aussi du soin. Je préfère, cependant, utiliser les termes français d’attention, de soin, de souci, même d’inquiétude. 

Jérôme Denis — Le care peut représenter un opérateur fécond quand il pousse à reconnaître les interdépendances socio-matérielles. Beaucoup de travaux se sont concentrés sur les personnes ; nous, nous essayons de regarder aussi les choses. Cela ne veut pas dire qu’il faut “rajouter” les objets au récit, mais plutôt voir comment humains et non-humains sont entremêlés dans ces pratiques de soin.

Et méthodologiquement, cela change tout : il faut observer, se rendre présent, voir ce qui se joue dans les gestes minuscules. L’observation de terrain, la description fine des situations, deviennent des outils politiques.

Rien ne tient tout seul. Les choses ne durent que parce que des personnes s’en occupent, parce qu’il y a cette pulsation quotidienne de gestes, de savoirs, d’attentions.

Les politiques de maintenance relèvent également des enjeux liés aux temporalités et rythmes urbains, humains. Il s’agit conjointement d’un travail sans fin mais qui “se conjugue au présent”. Vous écrivez : “Quand la réparation fonctionne par à-coups exceptionnels, la maintenance est une pulsation quotidienne”. Opposé à l’image du bâtiment massif et figé, vous rappelez “l’agitation incessante des gardiennes et des gardiens, du personnel de nettoyage et de jardinage” en leur sein. Le rapport au temps, et plus largement la maintenance, sont-ils un angle mort de l’architecture ? 

Jérôme Denis — Oui, sans doute. Longtemps, l’architecture s’est pensée à travers l’idée d’un bâtiment stable, durable par nature, comme si sa matérialité, sa forme, sa structure suffisaient à lui-même. D’ailleurs, la maintenance a souvent été pensée comme une contrainte extérieure. Mais ce que nos enquêtes ont montré, c’est tout l’inverse : rien ne tient tout seul. Les choses ne durent que parce que des personnes s’en occupent, parce qu’il y a cette pulsation quotidienne de gestes, de savoirs, d’attentions.

 Aujourd’hui, cela revient au centre du débat. On commence à parler d’architecture bioclimatique, modulaire, réparable. Il existe une vraie réflexion sur la fragilité assumée : bâtir en terre crue, en bois, c’est accepter que les choses se transforment et nécessitent qu’on s’y intéresse. D’autres architectes explorent l’idée de bâtiment vivant, en évolution constante, qui demande une attention continue. Cela redonne aussi une place à la maîtrise d’usage : habiter un bâtiment, c’est déjà en prendre soin.

Tout au long des récits, histoires et analyses que vous racontez, vous dressez en continu la visée parfois économique, d’autres fois sociale ou encore écologique de la maintenance. Elle a une portée politique, que cela s’illustre par la tâche quotidienne de travailleurs, le militantisme de restaurateurs clandestins ou la performance d’une artiste engagée. Concentrer une attention plus particulière à la maintenance de notre tissu bâti permettrait-il de prendre davantage soin des humains ? Dans quelles conditions ?

David Pontille — Oui, car prendre soin des choses, c’est toujours prendre soin des gens. Une chose vient avec un monde. Entretenir un bâtiment, une place, un réseau, c’est aussi entretenir les relations qu’ils rendent possibles.

Jérôme Denis — Mais il faut aussi regarder le coût humain de ce soin. Certaines maintenances sont très dures, parfois dangereuses, pensons au nucléaire, à l’entretien des grandes infrastructures. Et dans la ville, le manque de soin matériel révèle souvent un manque de soin social : quand on laisse un immeuble se dégrader, on abandonne aussi ceux qui y vivent.

L’enjeu, c’est donc de créer des conditions où le soin du bâti, des matériaux, de l’environnement et des personnes s’articulent plutôt que de se contredire. Accepter la fragilité, laisser les choses vieillir, reconnaître le travail invisible : c’est sans doute là que commence une politique du soin véritable.


Propos recueillis par Lola Roy

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