Vous dirigez depuis plus de 8 ans Rura, première association dédiée à l’accompagnement des jeunes des zones rurales et petites villes de France. Quel est votre parcours et quelles expériences particulières ou constats alarmants ont participé à déclencher la fondation de Rura ?

Rura est née d’un paradoxe que j’ai d’abord ressenti avant de le documenter. Contrairement aux idées reçues, les jeunes ruraux sont extrêmement nombreux puisqu’ils représentent 1⁄3 des Français de moins de 20 ans. Ces jeunes rencontrent un très grand nombre d’inégalités dans la construction de leurs parcours académiques, professionnels et citoyens et malgré cela, ces jeunes, jusque très récemment, étaient complètement absents des politiques d’égalité des chances.

Je suis née et j’ai grandi à la campagne, dans un hameau de l’Allier, à mi-chemin entre Nevers et Moulins. En grandissant, puis en poursuivant mes études et ma trajectoire professionnelle, j’ai progressivement pris conscience des inégalités que je rencontrais et qui étaient spécifiquement dues à mon territoire d’origine, et à l’écart qu’elles généraient. Non pas un écart de talent ou d’ambition, mais un écart d’accès : accès à l’information, aux réseaux, aux stages, aux formations sélectives, à des rôles modèles, etc.

En 2016, à la création de Rura, j’ai commencé à évoquer ces inégalités systémiques rencontrées par les jeunes ruraux dans des ministères ou auprès de dirigeants d’entreprise, les réactions étaient souvent incrédules, parfois moqueuses. Comme si je faisais “beaucoup de bruit” sur un sujet qui ne le méritait pas. Les perceptions sur cette thématique étaient à l’époque très différentes d’aujourd’hui. On considérait que les jeunes ruraux n’étaient qu’une poignée de futurs agriculteurs, et que l’on ne pouvait pas affronter d’inégalités à la campagne, car il y fait bon vivre. Dans cette description, la ruralité était réduite à sa seule dimension agricole, alors que les agriculteurs représentent moins de 6 % de la population active rurale. Derrière cette caricature, il y avait des millions de jeunes confrontés à des contraintes structurelles : mobilité, éloignement des formations, moindre densité de réseaux, autocensure.

Ce déni, couplé à de nombreux échanges avec des ruraux, a participé à me faire réaliser à quel point mon expérience de jeune rurale était partagée par des millions d’autres jeunes en France, et à quel point elle n’était pas considérée à l’échelle du pays.

Rura est née de cette volonté de lutter contre les fractures territoriales en pariant sur la jeunesse des zones rurales et des petites villes. Depuis 2016, nous accompagnons des jeunes ruraux dans la construction de leur parcours académique, professionnel et citoyen, et nous travaillons en parallèle à faire reconnaître cette réalité dans le débat public et dans les politiques d’égalité des chances.

Notre objectif est simple et exigeant : faire en sorte qu’une lycéenne originaire d’un village de la Creuse, de l’Allier ou des Vosges dispose des mêmes opportunités de départ qu’une lycéenne de Paris, Lyon ou Bordeaux.

Lorsque l’on grandit loin des grands pôles urbains, l’accès aux réseaux professionnels et aux modèles de trajectoires est mécaniquement plus restreint. Le numérique devient alors un outil de désenclavement.

L’une des missions que vous menez avec cette association est un vaste programme de mentorat. Pouvez-vous expliquer son fonctionnement ?

Depuis 2016, Rura a accompagné plus de 16 000 jeunes.

Le mentorat est un des outils d’accompagnement proposé par Rura. Il permet aux jeunes que nous
accompagnons d’échanger régulièrement avec un adulte engagé, formé par l’association et à qui ils peuvent poser toutes ces questions, confier ses doutes et structurer ses ambitions, sans jugement. Chaque année, Rura met en relation près de 3 000 jeunes avec autant de mentors bénévoles pour un accompagnement d’un an suivi et complété par des actions de l’association. Le mentorat est 100 % à distance. Ce choix répond à une réalité territoriale : lorsque l’on grandit loin des grands pôles urbains, l’accès aux réseaux professionnels et aux modèles de trajectoires est mécaniquement plus restreint. Le numérique devient alors un outil de désenclavement.

Mais le mentorat à lui seul n’est pas suffisant. Les jeunes des territoires ruraux et des petites villes doivent composer avec des freins liés à l’organisation même de l’espace : mobilité contrainte, éloignement des formations, accès inégal à l’information, ressources financières limitées. Nous avons donc fait le choix d’une réponse plus globale.

Autour du mentorat, nous organisons des immersions professionnelles, pour découvrir des métiers, et des immersions culturelles, qui favorisent l’ouverture et la curiosité. Nous proposons également des ateliers d’orientation, permettons l’accès à des stages et à des bourses, et veillons à accompagner particulièrement les jeunes femmes rurales afin qu’elles puissent envisager des trajectoires ambitieuses, y compris dans des secteurs où elles restent sous-représentées. Parce que les jeunes ruraux rencontrent des chaînes d’obstacles, notre accompagnement apporte une chaîne de solutions.

Enfin, nous avons développé une plateforme pédagogique numérique déployée dans les établissements
scolaires. Elle propose des modules interactifs sur la connaissance de soi, les compétences, les métiers et la mobilité, afin d’accompagner les élèves directement en classe, en lien avec leurs enseignants.

Le mentorat n’est donc pas seulement un échange individuel. Nous l’inscrivons dans un dispositif
d’accompagnement plus large visant à compenser les inégalités d’accès aux opportunités que vivent les jeunes ruraux.

Les jeunes ruraux de plus de 18 ans passent en moyenne 2h37 par jour dans les transports, soit 42 minutes de plus que les jeunes urbains.

Il est important de rappeler qu’aujourd’hui plus de 80% des vœux formulés sur Parcoursup se situent dans nos métropoles. Et la portion minoritaire d’offre restante au sein de nos petites villes et villages est particulièrement étendue et dispersée d’un territoire à un autre. Avez-vous dressé un état des lieux des potentielles inégalités spatiales en termes d’opportunités académiques et professionnelles ? Diriez-vous que la localisation géographique de ces millions de jeunes ruraux est un facteur d’exclusion primaire ?


Si les inégalités d’accès aux opportunités académiques et professionnelles ont très longtemps été mal
documentées, on peut noter une amélioration depuis quelques années. Les études produites par Rura participent, par l’enrichissement de la connaissance disponible, à mieux comprendre les inégalités vécues par les ruraux. Dans l’étude Jeunesse et mobilité : la fracture rurale, publiée par l’association en mai 2024, nous montrons à quel point la concentration de l’offre dans les grandes métropoles structure les trajectoires.

Dans les territoires ruraux la distance structure le quotidien.

Les jeunes ruraux de plus de 18 ans passent en moyenne 2h37 par jour dans les transports, soit 42 minutes de plus que les jeunes urbains. Un éloignement qui n’est pas compensé par des réseaux de transports en commun en zones rurales. 53 % des jeunes ruraux jugent les réseaux de bus insuffisants, 62 % le disent pour le train (contre respectivement 14 % et 24 % des jeunes urbains). Une donne qui conduit un jeune rural sur deux à se priver de pratiques culturelles, sportives, citoyennes en raison d’un éloignement ou de contraintes de transports.

Rura

Sur le plan académique, la concentration de l’offre est frappante. Comme vous l’évoquez, 83 % des vœux formulables sur Parcoursup dirigent vers des formations situées dans les grandes métropoles. Cela traduit une réalité structurelle : l’offre d’enseignement supérieur demeure massivement centralisée. Pour un jeune vivant dans une commune peu dense, poursuivre des études induit donc une injonction au départ. Ce départ suppose des ressources financières, une capacité à se loger, à se déplacer, et à s’adapter à un environnement urbain souvent coûteux. Pour les jeunes ruraux, l’heure de l’orientation agit comme un couperet. La question à laquelle il faudra répondre est pour eux formulée de manière géographique : « où est-ce que je peux aller étudier? » Peut-être que c’est donc une question kilométrique qu’un choix de filière ou de métier.

Sur le plan professionnel, ces mécanismes se prolongent. 38 % des jeunes ruraux ont déjà renoncé à un entretien d’embauche pour des raisons de déplacement, soit 19 points de plus que leurs homologues urbains. Le budget transport atteint en moyenne 528 euros par mois, contre 307 euros en milieu urbain. Ces écarts influencent directement l’accès à l’emploi et le reste à vivre.

Ce n’est pas le territoire qui exclut, c’est l’organisation spatiale des ressources combinée, en zones rurales, à des inégalités sociales très présentes.

La question centrale est donc celle du choix : Est-ce que les jeunes ruraux ont l’opportunité, les moyens, et des dispositifs qui leur permettent de construire leurs trajectoires librement sans que leur ancrage géographique ne joue comme un obstacle déterminant ?


Vous travaillez également sur les problématiques liées au genre, notamment sur la double invisibilisation que subissent les femmes en milieu rural. Que retenez-vous de l’étude menée avec l’Institut Terram « Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales » ?


Depuis quelques années, les « territoires » sont revenus au centre du débat public. Mais dans cette redécouverte, une réalité demeure largement sous-analysée : celle des inégalités de genre et de leurs conséquences sur les trajectoires des jeunes filles et femmes rurales. Pour notre association, cette dimension d’analyse est essentielle. Elle vient documenter notre compréhension des trajectoires des jeunes filles que nous accompagnons, mais aussi celle des environnements féminins que les jeunes ruraux côtoient et qui s’avèrent très souvent déterminants dans leurs trajectoires.

Onze millions de femmes vivent sur 91,5 % du territoire national que couvre la ruralité. Pourtant, leurs conditions de vie restent peu documentées, peu pensées, peu intégrées aux politiques publiques.

Notre étude montre que si le territoire rural ne crée pas les inégalités de genre, il les intensifie.

Cela commence très tôt. À 18 ans, l’exode étudiant vers les grandes métropoles où se concentre l’offre étudiante, réduit brutalement la part des jeunes vivant dans les territoires ruraux. Les jeunes femmes partent davantage que les hommes. Celles qui restent sur leur territoire d’origine sont majoritairement issues de milieux populaires et entendent poursuivre des études courtes pour s’insérer rapidement dans la vie professionnelle. Le choix de partir ou de rester n’est donc pas neutre : il est social et genré.

À l’âge adulte, cette dynamique se prolonge. 69 % des femmes rurales constituent l’adulte aux revenus
minoritaires dans le couple. 53 % déclarent ne pas se sentir en sécurité économique. Plus d’un quart estiment ne pas pouvoir s’en sortir seules après une séparation.

Qu’elles soient urbaines ou rurales, les femmes assument l’essentiel des tâches familiales et domestiques. Mais, en ruralité, cette charge prend une épaisseur supplémentaire parce qu’elle se déploie dans un milieu où chaque nécessité du quotidien – se rendre à l’école, accompagner les enfants aux activités, effectuer une démarche administrative, travailler, consulter un médecin… – suppose un déplacement souvent long, rarement mutualisable et bien souvent à leur charge. Les démarches administratives du foyer sont à 86,5 % gérées par des femmes en ruralité. Elles sont 70% à accompagner leurs enfants à l’école et 74 % les accompagnent pour leurs activités extrascolaires. Autant de responsabilités qui, en ville, peuvent être partagées ou allégées par les infrastructures de transport et la densité des services mais qui, en ruralité, deviennent des heures de route cumulées, des
semaines fragmentées, une énergie morcelée.

Parler des femmes rurales n’est donc pas ajouter une catégorie au débat. C’est révéler un angle mort de l’aménagement du territoire : la manière dont la géographie peut transformer des inégalités sociales en dépendances durables.

À la campagne, chaque activité implique un déplacement, alourdit la dimension logistique des responsabilités domestiques. Ainsi, si le partage des tâches domestiques est peu ou prou équivalent dans les couples urbains et ruraux, la charge mentale qui pèse sur les femmes rurales est augmentée par la distance et la logistique afférente.

Ce que l’on observe, ce n’est pas une inégalité isolée, mais un système cumulatif : genre, classe sociale et organisation de l’espace se combinent. La ruralité agit comme un multiplicateur. Elle rend plus coûteux le fait d’être femme lorsque les ressources économiques sont limitées.

Parler des femmes rurales n’est donc pas ajouter une catégorie au débat. C’est révéler un angle mort de l’aménagement du territoire : la manière dont la géographie peut transformer des inégalités sociales en dépendances durables.


Le gouvernement vous a récemment confié la coordination du groupe de travail «ruralité» au sein d’une démarche destinée à lutter contre les discriminations à l’emploi : Talents de France. En quoi cela consiste-t-il ?

Talents de France est une démarche engagée par la ministre chargée de la lutte contre les discriminations afin d’objectiver les inégalités d’accès à l’emploi. Elle repose sur un testing national de grande ampleur, destiné à mesurer les écarts de traitement à l’embauche, ainsi que sur la constitution de groupes de travail chargés d’en analyser les résultats et de formuler des propositions. C’est l’une des premières actions gouvernementales qui s’intéresse spécifiquement à la question des jeunes ruraux et des inégalités qu’ils et elles rencontrent tout au long de leur insertion professionnelle.

J’ai été désignée rapporteure du groupe consacré à la ruralité, aux côtés de Saïd Hammouche qui pilote un groupe équivalent sur les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Mon rôle consiste à structurer les échanges, consolider les constats et formuler des recommandations à partir des travaux menés pour réduire les inégalités territoriales dans l’accès à l’emploi.

Rura

Le groupe réunit des dirigeants et responsables RH de grands groupes, des représentants de petites entreprises, des opérateurs de l’État – notamment ceux intervenant sur les politiques de l’emploi et de l’insertion – ainsi que des acteurs associatifs et des experts des territoires. Cette diversité permet de confronter les pratiques de recrutement, les contraintes opérationnelles et les réalités territoriales.

Le fait de résider dans un territoire peu dense peut déjà constituer un facteur d’inégalité : distance perçue, contraintes de mobilité, représentations associées à certaines adresses. L’enjeu n’est donc pas d’en établir le principe, mais d’identifier précisément les mécanismes à l’œuvre et de déterminer à quel niveau agir – pratiques RH, organisation des entretiens, critères implicites de sélection, accès à l’information, etc. – afin de réduire ces biais de manière opérationnelle.


À ce sujet, vous rappelez souvent que la ruralité n’est pas un bloc, qu’il n’existe pas une jeunesse mais bien des jeunesses et que, de fait, le quotidien et l’avenir d’un tiers des français ne dépendent pas d’un seul acteur. L’État bien sûr, mais aussi les entreprises, les acteurs de l’emploi, les associations et les collectivités doivent agir. Quels messages souhaitez-vous adresser à nos futurs maires ?


La ruralité n’est évidemment pas un bloc unifié et homogène, s’il existe 31 000 communes rurales en France et 5,3 millions de jeunes ruraux, on peut aisément en distinguer autant de contextes particuliers.

Pour autant les jeunes ruraux, peu importe le territoire de France dans lequel ils grandissent, peu importe les paysages de littoral, de montagne, de plaine industrielle ou agricole qui leur servent d’horizons, rencontrent des structures, des modèles, des inégalités dues à la faible densité de leurs territoires qui façonnent, entre eux une communauté de destin.

Un jeune rural qu’il soit du Périgord, du Loiret ou des Ardennes doit de la même façon composer au quotidien avec l’éloignement géographique des opportunités, doit penser sa journée en fonction des kilomètres qui le séparent de son école, de son club de sport, de son domicile, de là où il s’est fait livrer un colis. Il fait face à des compositions sociales qui se ressemblent, à un accès aux services publics et privés relativement similaires, aux mêmes problématiques lorsqu’il devra formuler ses vœux d’orientation sur Parcoursup.

À l’heure où les élus ont tendance à marquer la spécificité de leur commune pour affirmer leur fierté d’en
appartenir et à la représenter, je crois qu’il est pertinent d’investir des récits qui soulignent tout ce que les ruraux vivent en commun, et qui ne peuvent être traités qu’à l’échelle d’une commune. Le tiers de jeunes qui vivent à la campagne, les inégalités systémiques qu’ils rencontrent dans leur orientation,
leur insertion sur le marché du travail ne peut reposer sur la commune seule, aussi mobilisée soit-elle.


Propos recueillis par Lola Roy

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