Il faut savoir ce qui est structurant à l’échelle d’un territoire avant de commencer à la transformer.

Pour commencer, pouvez-vous présenter France Villes et Territoires Durables, et le rôle que vous y exercez ?

Je suis délégué général de France Villes et Territoires Durables, qui est une association d’intérêt général qui existe depuis dix ans et qui a été créée sur volonté de l’État. Elle s’adresse exclusivement aux acteurs professionnels (publics ou privés), pas au grand public. Notre particularité tient dans notre gouvernance. Nous réunissons quatre collèges : l’État et ses agences, les collectivités locales, les entreprises, et les réseaux nationaux d’experts. L’État est donc membre, il participe aux travaux et à la gouvernance, mais il n’est qu’un parmi quatre. Il n’est pas le pilote et ça, c’est assez inédit. On travaille avec le ministère de la transition écologique, l’ADEME, l’ANRU, la Banque des Territoires, le Cerema, l’ANAH, mais aussi avec des intercommunalités rurales, des métropoles, des start-up ou des grands groupes, des agences d’urbanisme, des bailleurs sociaux, des bureaux d’études… 

On promeut une vision holistique des enjeux et des réponses systémiques inter silos, entre le public et le privé, entre les politiques publiques, entre les différents secteurs d’une collectivité locale. Il n’y a que comme ça qu’on peut y arriver. Le but de l’association aujourd’hui est de repérer et diffuser le plus largement possible aux décideurs locaux des outils, des méthodes et des exemples de réalisations qui montrent que c’est possible. Pour cela, on utilise des choses déjà sorties de terre, pas des projets, mais des choses que l’on a déjà évaluées, qui marchent et qui permettent d’accélérer les transformations. Notre rôle est double, puisqu’il ne s’agit pas seulement de transformer les territoires, mais aussi d’accélérer la transformation. 

Parce qu’aujourd’hui, transformer ne suffit plus. On a beaucoup parlé de transition ces dernières années. On a vu passer des stratégies, des plans, des feuilles de route, mais dans les faits, les transformations sont trop lentes par rapport à l’évolution des vulnérabilités. Le climat, par exemple, ne ralentit pas. Quand on regarde les données, les phénomènes s’accélèrent : entre les inondations, les sécheresses, l’érosion des sols… Si les politiques publiques continuent d’avancer au rythme classique, on ne sera pas au rendez-vous. Transformer trop lentement, c’est mobiliser beaucoup d’énergie, beaucoup d’argent public, et ne pas atteindre les objectifs. Nous travaillons justement sur la priorisation des actions, à partir des données locales, en impliquant les parties prenantes. Il faut savoir ce qui est structurant à l’échelle d’un territoire avant de commencer à la transformer. Donc nous travaillons beaucoup sur le rythme et sur la priorisation des actions en fonction des territoires. 

Vous insistez sur la nécessité de territorialiser la transition : qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Territorialiser la transition, c’est d’abord reconnaître que les territoires ne vivent pas dans le même monde physique. Aujourd’hui, on a construit des règlements nationaux qui considèrent que la transition devait s’appliquer partout de la même manière. Or la réalité, c’est que les territoires n’ont pas les mêmes contraintes, pas les mêmes ressources, pas les mêmes vulnérabilités. On ne peut pas appliquer la même règle partout.

Si on prend les enjeux de transition écologique, ils ont des conséquences directes sur la qualité de vie des gens. Par exemple, un territoire qui est aux deux tiers forestiers, le carbone n’est certainement pas sa priorité. Très probablement, il séquestre plus qu’il n’émet lui-même sur son territoire. Par contre, il est peut être moins bon sur le cycle de l’eau ou sur le soutien aux personnes âgées. Ainsi, nous visons à reconnecter les sujets silos et nous proposons d’actualiser le diagnostic de territoire. Par exemple, un CCAS (un centre communal d’action sociale) doit réaliser régulièrement une analyse des besoins sociaux. C’est fondamental pour déterminer les hot-spots dans lesquels les gens ne partent jamais en vacances ou les sites à végétaliser en premier, plutôt que d’aller le faire dans les centres villes où là les gens ne sont pas là l’été. La couche de données sociales peut permettre de prioriser. 

Quand je parle de territorialisation, je parle aussi de réalité physique. Il y a quelques années, je montrais des cartes de ce que serait une submersion marine ou une inondation. On me regardait comme si j’exagérais. Les récentes inondations en Nouvelle-Aquitaine ont dépassé les cartes que j’avais présentées à l’époque. La transition, ce n’est pas une posture idéologique. C’est une question de lucidité.

Inondations dans une zone rurale, Helena Jankovičová Kováčová via Pexels

Territorialiser, c’est accepter que certaines limites sont déjà franchies localement, que les vulnérabilités évoluent plus vite que les documents réglementaires, et que continuer à investir comme avant, sans intégrer ces données, revient à exposer les habitants et l’économie locale à des risques dont on connaît déjà les dégâts. Dans quelques années, les élus ne pourront pas faire comme s’ils ne savaient pas.

À l’approche des municipales, par où un exécutif local devrait-il commencer, et comment peut-il assumer les choix, parfois difficiles, que cela implique ?

Le premier geste, c’est vraiment de se mettre d’accord sur la réalité scientifique du territoire. Cela suppose un préalable : croire en la science. Mais ça, on devrait pouvoir y arriver. Ensuite, il faut prendre les données telles qu’elles sont, regarder les dynamiques déjà à l’œuvre sur le territoire, actualiser le diagnostic en fonction des dernières données scientifiques, et le partager avec la population.

Les deux sont aussi importants l’un que l’autre. Si les habitants ne sont pas au courant, ils ne comprendront pas les décisions des élus. Tant qu’on ne fait pas ça, on n’arrive pas à faire de la politique locale. De plus, actuellement, les élus sont parfois déconnectés de leur population sur ces sujets. 84 % des gens disent que la transition écologique sera un critère important de leur vote aux municipales, alors que quand on demande aux élus, ils ne sont plus que 64 %. 

Et c’est normal, après une journée de permanence ou sur un marché, les élus ont souvent l’impression d’avoir “entendu les habitants”. En réalité, ils en ont entendu 5 %, ceux qui s’expriment le plus fort. Mais pour 95 % des gens, ce n’est pas la culture ou la nature d’aller voir le maire pour exprimer leur accord ou leur désaccord. Et les gens qui interpellent le maire pour lui dire « c’est formidable ce que vous faites » sont assez rares. Pourtant, c’est bien la masse silencieuse qui vit les événements. C’est elle par exemple, qui a vécu les récentes inondations et qui, je l’espère, rappellera aux élus à quel point ces sujets sont importants. Et si les élus prennent en compte cette masse silencieuse, et partagent le diagnostic de leur territoire, ils se rendront compte qu’il est peut être plus facile qu’ils ne le pensent d’assumer des décisions écologiques fortes. 

Le care passe aussi par du renoncement à des projets que l’on sait déjà néfastes.

À plus long terme, comment les collectivités peuvent-elles agir autrement, pour faire advenir la transition ?

Il faut que les collectivités changent leur fusil d’épaule sur la manière dont elles font de la politique. C’est là où le care peut devenir une colonne vertébrale, une sorte de chapeau qui englobe toutes les politiques publiques. 

Faire advenir la transition, c’est arrêter de revendiquer de créer du care sur mon territoire. C’est d’abord identifier, soutenir et aider des initiatives nées sur le territoire à se développer. Le care, c’est la réussite collective, c’est la mobilisation des parties prenantes et leur coopération, qui permet  l’amélioration de la qualité de vie de tout le monde. Quand je parlais d’analyser les données, c’est aussi repérer et intégrer comme levier local une asso qui fait plein de choses, une régie de quartier hyperactive, les collectifs citoyens ou de quartier, un bar café, un service de livraison de pain qui réunit plein de gens. C’est une vraie révolution dans le rôle de l’élu. Moins  « d’appels à projets » qui obligent à entrer dans les cas de la collectivité, plus de soutien aux initiatives de la société civile, en adaptant les « cases » de la collectivité. 

Il est tout aussi important de prendre conscience des nouvelles vulnérabilités, qui dépassent largement la réglementation censée nous protéger. Un PPRI (Plan de prévention du risque inondation) par exemple ne fonctionne plus, car il est basé sur un aléa de référence, en général celui des plus hautes eaux connues. Or nous sommes entrés dans une nouvelle ère dont justement nous ne connaissons pas les extrêmes, et dans un régime de crises permanentes qui ne vont cesser d’augmenter en fréquence et en intensité. Il est donc primordial pour les élus de s’assurer qu’on ne va pas mettre la population en danger : pour sa vie, pour ses biens, pour les nœuds économiques vitaux dans lesquels on s’apprête à investir et qui vont fournir l’électricité et l’eau.

Vient la question des compétences des collectivités du bloc communal. Souvent, une politique municipale ou intercommunale de santé concerne d’abord et avant tout l’offre de soins : lutte contre les déserts médicaux, aide à l’installation, etc. Mais ce n’est pas une compétence première des communes ! En revanche, ces dernières ont des leviers importants en matière de prévention : et si le rôle premier d’une politique communale de santé était d’abord d’empêcher les habitants de tomber malades (en osant par exemple s’opposer aux pratiques agricoles conventionnelles qui polluent l’eau, l’air et le sol pour des décennies ; en refusant des nouveaux projets d’infrastructures routière, etc.) ? 

La situation actuelle relève des « shadocks » : on soutient les activités ou projets qui rendent le territoire et les gens malades, et après on cherche de l’argent sans fin pour avoir plus de médecins pour soigner les gens… On appelle ça les « déterminants de santé », parmi lesquels on sait que 40 % des causes des maladies sont liées à l’alimentation, un sujet sur lequel les collectivités locales ont justement de nombreux leviers. Mais cela demande parfois du courage politique, notamment en zone rurale. Car l’agriculture conventionnelle est le plus gros enjeu, elle est directement responsable du franchissement de sept des neuf limites planétaires. Donc, le premier levier du soin aujourd’hui sur un territoire, c’est l’agriculture. Et par ailleurs, c’est justement ce qui peut soigner, réparer, régénérer, à la fois l’environnement et la santé des gens. 

Il y a aussi un nouveau levier pour les politiques locales, qui ne coûte pas et évite des dépenses : apprendre à renoncer. Dans les six mois qui viennent, partout en France, il va y avoir (ou plutôt il devrait y avoir) des décisions politiques majeures qui doivent permettre de renoncer à des vieux projets qu’on traîne depuis des mandats précédents, et qui sont datés aujourd’hui. Cette question là, du renoncement,  on la travaille beaucoup avec les élus. Le care passe aussi par du renoncement à des projets que l’on sait déjà néfastes. Pour ça, il faut accepter de perdre un peu d’argent. Parce que les collectivités ont déjà engagé des frais : on avait déjà dépensé un peu d’argent pour des études, pour des acquisitions foncières, mais il faut savoir se dire que le projet à été pensé il y a 25 ans. Et à l’époque, on ne savait pas tout ce qu’on sait aujourd’hui. On milite pour que les élus acceptent ce renoncement et réorientent l’argent qu’il reste à dépenser sur des choses plus vertueuses. Parce que finalement l’élu, là où il peut faire le plus pour le care, c’est à travers son programme d’investissements. 

Concrètement, quels types d’initiatives locales vous semblent les plus efficaces pour renforcer le care dans un territoire ?

Les meilleurs exemples, à mon sens, de la ville du care, ce sont les quartiers politiques de la ville. Parce que les dynamiques de développement local avec les agents de développement local, les bureaux des agents municipaux qui font ce qu’on appelle de la GUP (gestion urbaine de proximité), c’est du care. On a des équipes qui gèrent à la fois les problèmes du quotidien, les trous dans la route, les encombrants, les déchets, les incivilités… et qui essaient de créer de la vie dans des quartiers où les personnes sont parfois en situation de forte vulnérabilité. C’est du care au quotidien. Quand on prend les projets soutenus dans un contrat de ville, il y en a plein qu’on peut tagger du care

Après on peut bien sûr élargir, notamment en zone rurale. Selon moi, en zone rurale, le care, c’est tout ce qui permet de faire du collectif. Et il y a plein de choses différentes qui peuvent permettre de faire du collectif. Le soutien de la collectivité à la survie de la petite épicerie ou du troquet qui allait fermer mais qui, s’il devient un bureau de la Poste, un dépôt de pain et qu’il accueille deux fois par semaine un petit spectacle le soir par des troupes locales, va devenir un véritable hotspot de care. Ce sont des actions qui se font déjà. On les taxe souvent de  tiers-lieux, mais il y en a plein qui se font sans s’appeler comme ça. Ça n’a pas besoin de s’appeler un tiers-lieu. Un bar PMU rural, ça crée souvent bien plus de lien social qu’un tiers-lieu branché qui a fait l’objet de workshops d’intelligence collective.

L’isolation phonique permet le lien social. Ça paraît contradictoire mais c’est le cas. Parce que grâce à ça, l’espace public en est un vrai, et les communs de l’immeuble sont des vrais lieux de care et d’attention

Au-delà de la question écologique, quels rôles ont, selon vous, le lien social ou la santé dans la transformation des territoires ?

Le lien social est constitutif de notre espèce. Pour moi, le care existe depuis les premières villes, il y a 12 000 ans. Ce n’est pas quelque chose de nouveau, c’est quelque chose qui a toujours existé mais qui s’est effrité au cours des dernières années et décennies. Mais je crois qu’on peut et qu’on doit le reconstituer aujourd’hui. 

Et parfois c’est assez paradoxal. Penser le lien social, ça peut être penser le calme. Un bon exemple là-dessus, c’est le quartier des Noés à Val de Reuil. C’est un écoquartier qui est sorti de terre il y a dix ans maintenant :  300 logements sociaux,réalisés par Philippe Madec. Huit ans après, il y a eu des grandes études sociologiques et parmi tous les écoquartiers livrés depuis 20 ans, c’est celui dans lequel les habitants disent le mieux vivre. La mairie s’est étonnée car dans tous les autres QPV, ils ont régulièrement des conflits de voisinage. L’architecte a déclaré avoir dû négocier avec les équipes pour mettre plus d’argent sur l’isolation phonique des appartements. 

Et voilà le résultat. Si on n’entend pas son voisin, on lui tape pas dessus et on est ami quand on le croise dans la rue. Des cas comme ça, il y en a des centaines qui coûtent pas cher et qui, à chaque niveau du fonctionnement du territoire, permettent de créer du lien entre les habitants. L’isolation phonique permet le lien social. Ça paraît contradictoire mais c’est le cas. Parce que grâce à ça, l’espace public en est un vrai, et les communs de l’immeuble sont des vrais lieux de care et d’attention. Alors que si on déteste son voisin parce qu’il nous empêche de dormir, on n’ira jamais l’aider s’il a un problème.

Frugalité, Philippe Madec, collection Dérives Urbaines, 8,50€

Enfin, je préfère personnellement parler de  « territoire de pleine santé » que de care. Même si le care n’est pas que la santé, je pense sincèrement qu’utiliser un mot anglais pour faire une politique française a peu de chance de fonctionner. Et c’est pour ça que je n’utilise pas ce mot, qui a une connotation très conceptuelle et internationale pour la majorité des gens. Je préfère donc parler de prendre soin ou de santé globale.

En plus de cela, la santé crée du consensus. Personne ne souhaite que les habitants tombent malades. Personne ne souhaite aggraver des vulnérabilités connues. Et si on met la santé comme premier objectif politique d’un mandat local, on fait du care. Car on tire le fil du concept de santé globale. On peut réfléchir à la santé du territoire globalement, avec tout ce qui va dedans : la qualité de l’eau, les risques, l’alimentation, le lien social, la lutte contre les inégalités. Parce que les inégalités de santé sont une conséquence des inégalités sociales. Donc si on veut travailler sur les inégalités de santé, on doit forcément travailler sur les inégalités sociales et donc ça permet de reconnecter sans le dire aussi. Et puis surtout, ça touche la santé du vivant au sens large.


Propos recueillis par Théo Loison

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