Un des concepts phares de votre travail est la marchabilité. Comment dans votre parcours, vos engagements, vos expériences avez-vous été conduite à le forger ?

Mon parcours n’a pas été linéaire. J’ai d’abord été photographe. Pendant ce temps, j’ai appris à m’arrêter, à observer longuement des personnes sans leur parler. Cela m’a permis de comprendre des choses que les mots ne disent pas : la manière dont on se tient, dont on s’assoit, dont on marche. Après cette expérience, je suis revenue à ma formation initiale, la psychologie, puis j’ai suivi un master en communication avec Yves Winkin, qui m’a ouvert au champ de l’anthropologie de la communication et à la proxémie, c’est-à-dire la manière dont l’espace influence les interactions entre les humains. C’est devenu mon fil rouge.

Avec l’apprentissage de toutes ces techniques, notamment liées à la communication non verbale, les postures, les rapprochements, les distanciations, je me suis assez vite focalisée sur la question des villes marchables. 

L’étude de la marchabilité est pour moi une porte d’entrée pour penser autrement la ville : une ville de la relation, de l’interdépendance, une ville qui se vit au rythme du corps.

Le sujet émerge dès les années 70 avec la piétonisation de certaines rues de centre-ville, puis il revient dans les années 90-2000 au cœur des débats après une longue parenthèse dominée par la voiture. Mais pour moi, la marche n’était pas une fin en soi. L’étude de la marchabilité est pour moi une porte d’entrée pour penser autrement la ville : une ville de la relation, de l’interdépendance, une ville qui se vit au rythme du corps.

Rue polonaise piétonne © Polina Kuzovkova via Unsplash

Comment vos différentes expériences (photographie, anthropologie, psychologie) nourrissent-elles votre regard sur la ville ?

Elles me donnent un regard profondément incarné. Je ne m’intéresse pas à la ville comme à un schéma ou une abstraction mais à ce que l’on vit quand on la traverse. La photographie m’a appris à attendre et à capter les postures, les comportements fugitifs. La psychologie m’a donné des clés pour comprendre les interactions, même celles qui passent en dehors du langage. L’anthropologie m’a initiée à l’observation participante, à la manière dont les ambiances façonnent nos manières d’être ensemble. Je tente de regarder la ville à hauteur de corps, en mouvement, et que je suis attentive aux signaux faibles, aux micro-gestes, à tout ce qui crée ou empêche la relation.

Cet intérêt pour les relations se trouve précisément au cœur de l’ouvrage La Ville relationnelle. Quels sont les fondements de ce concept ?

La ville relationnelle est né d’un constat : dans nos villes, seuls 10 à 15% des espaces publics fonctionnent réellement comme des lieux de rencontre et de convivialité. Tout le reste est pensé pour le transit, la circulation, la voiture, et non pour l’accueil des corps. Nous défendons donc l’idée, avec Yves Winkin et Pascal Le Brun-Cordier, que l’espace public ne peut être véritablement démocratique et hospitalier que s’il favorise la biodiversité des publics. Comme dans la nature, la diversité humaine suppose l’intrication et la complémentarité.

La ville relationnelle, c’est une ville qui replace le corps au cœur du projet urbain, qui travaille avec les temporalités d’usage et qui multiplie les occasions de créer des liens, parfois de simples regards ou des co-présences silencieuses.

Dans nos villes, seuls 10 à 15% des espaces publics fonctionnent réellement comme des lieux de rencontre et de convivialité.

Tout comme l’urbanisme du care, la ville relationnelle partage une vision d’un territoire qui prend soin de ses résidents et usagers, un territoire qui pense et panse les vulnérabilités à travers des réseaux de solidarité, d’entraide et d’échanges. Quels liens établissez-vous entre ces deux concepts ?

Je crois que ces deux concepts partent du même postulat : nous sommes tous vulnérables, et nous sommes tous dépendants les uns des autres à différents moments de nos vies. La ville relationnelle insiste sur l’expérience vécue, sur la manière de créer des relations concrètes, incarnées, même légères. L’urbanisme du care rappelle la dimension politique et éthique : prendre soin n’est pas seulement une affaire individuelle mais une responsabilité collective et institutionnelle.

Dans cet ouvrage, vous décrivez les environnements hostiles que la ville contemporaine a tendance à produire à travers la construction de bâtiments, avenues, carrefours agressifs pour les humains (et non humains). Vous dîtes qu’elle ignore le corps biologique. Pour quelles raisons la ville contemporaine ne répond-elle pas à une grande partie de nos besoins et ne permet-elle pas l’épanouissement collectif des habitants ? 

Nos villes sont pensées pour des individus standardisés, abstraits, mais pas pour des corps vulnérables, des personnes avec des enfants, des sacs de courses, des rythmes différents. On conçoit des carrefours comme si l’objectif était de traverser le plus vite possible, alors même que ces traversées génèrent des micro-accélérations cardiaques, des pics de stress. On construit des avenues qui exposent les corps à la chaleur, au bruit, au danger. On multiplie les espaces de transit et on néglige les espaces de séjour. La ville contemporaine ignore ainsi nos besoins biologiques, nos rythmes, notre besoin de jeu, de pause, d’échange. Et ce faisant, elle fabrique surtout de l’isolement.

Concrètement, quels sont les dysfonctionnements de notre fabrique urbaine actuelle ?

Nous sommes encore dans une logique de sur-spatialisation : on pense bien davantage l’espace que le temps. On fabrique des lieux calibrés pour des usages longs, alors que les gens n’ont que des billets de 5 ou 15 minutes dans leur « portefeuille de temps ». 

La deuxième limite que j’identifie, c’est le manque criant d’évaluation ex post. On investit des millions dans les études et travaux, mais une fois inaugurés, les projets ne sont jamais observés sérieusement : qui les utilise ? comment ? que faudrait-il améliorer ? Ce sont des questions légitimes à se poser après la livraison de projets urbains. 

Enfin, la concertation et la participation citoyenne, qui pourraient pourtant générer un impact social fort, restent trop verbales. On demande aux habitants de s’exprimer, on recueille leurs paroles, mais les maîtrises d’œuvre dessinent encore trop souvent seules plutôt que de traduire fidèlement dans l’espace les idées et désirs des habitants. 

Que propose la ville relationnelle pour réparer cela et créer des lieux plus accueillants, plus inclusifs, plus partagés ?

Bande ludique © Fellipe Ditadi via Unsplash

Elle propose de travailler par petites touches, par dissémination. Au lieu de grands projets phares qui mobilisent des millions d’euros, il s’agit de multiplier des micro-aménagements partout dans la ville. Transformer un carrefour anxiogène en lieu de rencontre. Repenser les grandes avenues pour qu’elles deviennent des ruisseaux de fraîcheur. Imaginer des bandes ludiques pour que les enfants puissent jouer partout et pas seulement dans des aires fermées. Étendre l’influence des parcs jusque dans les rues voisines, comme une seconde peau. Reconvertir les parkings en espaces de sociabilité.

Ce sont ces petites interventions, disséminées, qui réhabituent les habitants à vivre dehors, à se croiser, à échanger, même quelques minutes. L’idée est de créer des lieux relationnels accessibles à tous, où l’on peut s’arrêter cinq minutes, un quart d’heure, une demi-heure, et repartir en ayant éprouvé un peu de ville partagée.

Vous évoquez régulièrement la notion de chronotopie en abordant l’importance de prendre en compte les temporalités de la ville tout comme les transitions de vie. Comment cela se manifeste-t-il dans un espace urbain ?

Comme je l’évoquais précédemment, on parle toujours en mètres carrés, jamais en minutes. Pourtant, la première capacité d’accueil d’un espace, c’est le temps qu’il permet d’offrir. Un bon espace relationnel, c’est un espace qui vit à sept heures du matin, quand les gens partent au travail, à dix heures quand les personnes âgées sortent, à dix-huit heures quand les enfants sortent de l’école. Trop d’espaces sont conçus pour un seul usage temporel, et ils sont vides le reste du temps.

Intégrer la chronotopie, c’est reconnaître que nous ne sommes pas les mêmes selon les moments de la journée, ni selon les étapes de la vie, et que la ville doit accompagner ces passages.

Et puis il y a effectivement les transitions de vie : arriver dans un quartier, devenir parent solo, prendre sa retraite, perdre un emploi. Ce sont des moments de vulnérabilité où l’on a besoin d’ancrages relationnels. Or la ville ne propose rien. Intégrer la chronotopie, c’est reconnaître que nous ne sommes pas les mêmes selon les moments de la journée, ni selon les étapes de la vie, et que la ville doit accompagner ces passages.

Comment développer conjointement ces enjeux dans une démarche opérationnelle ?

Ensemble, ces deux approches permettent de passer à l’échelle : au lieu de projets isolés, elles appellent à créer de véritables écosystèmes de solidarité urbaine, où chaque espace public devient un relais d’inclusion, d’entraide, de rencontre. Nous entrons dans un siècle marqué par le vieillissement, les migrations climatiques et des transitions de vie de plus en plus fréquentes. La ville relationnelle, tout comme l’urbanisme du care, nous rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de bâtir des infrastructures mais de fabriquer des environnements hospitaliers. La vraie question, c’est : comment faire en sorte que chacun, à tout moment de sa vie, puisse trouver dans la ville un appui, une respiration, une relation ?


Propos recueillis par Lola Roy et Fanny Bézie

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