L’approche du care s’affirme de plus en plus dans l’espace public, parmi les partis politiques, l’économie sociale et solidaire, ainsi que dans le monde académique. Pourtant, elle reste souvent mal comprise. Comment la définiriez-vous pour quelqu’un qui la découvre ?

Je partirais d’un verbe : prendre soin. Le care n’est pas une théorie détachée, c’est une pratique orientée vers autrui et vers les choses. Prendre soin, c’est considérer : regarder, écouter, toucher, être là. J’insiste sur les verbes, parce qu’on est dans le registre des pratiques et parce que la transformation passe par des pratiques. À prendre soin, j’ajouterais maintenir, tenir en vie des situations pour éviter leur détérioration ; réparer, lorsque les vulnérabilités sont grandes, recomposer pour que « ça tienne » ; développer, faire mieux, aller plus loin ; et soutenir, car nous avons tous, à un moment, besoin d’appui. Une société digne de ce nom est un espace où chacun peut être soutenu.

Le soutien n’est pas une tutelle à vie ; il doit être ciblé, adapté, personnalisé.

Justement, à propos de cette idée de soutien… Le care est parfois caricaturé comme une forme de compassion molle ou de protection infantilisante. Pourquoi cette vision est-elle réductrice ?

Prenons un cas simple : une femme seule élève son enfant, puis perd son emploi. Elle traverse une épreuve. Le soutien n’est pas une tutelle à vie ; il doit être ciblé, adapté, personnalisé. Dans nos démocraties où les solidarités informelles se raréfient, l’aide pertinente intervient au bon moment pour restituer des capacités d’agir. Aider cette mère à retrouver un emploi, c’est activer une politique sociale moins coûteuse et plus juste, parce qu’elle répond à une vulnérabilité située. Le soutien, il doit pouvoir être opérant à certains moments, dans certaines circonstances et de manière, on pourrait dire, personnalisée. Et dans ces cas-là, on peut très bien arriver à des politiques sociales qui coûtent moins cher que d’autres, plus coûteuses et moins efficaces. Parce que justement, elles sont complètement adaptées et elles interviennent à un moment précis, à un moment de grande vulnérabilité, d’épreuve de vie où l’idée est que les individus puissent récupérer des capacités de faire. L’objectif du care est clair : soutenir pour redonner de la capacité, permettre de « sortir la tête de l’eau ».

Car nous pouvons tous être vulnérables, à un moment donné de notre vie.

Exactement. Une inondation peut rendre un quartier inhabitable du jour au lendemain ; un divorce, une perte d’emploi – on connaît le chômage massif autour de 55‑60 ans – tous ces événements peuvent faire basculer une vie. Ulrich Beck parlait de « société du risque ». La vulnérabilité va plus loin : elle nous fait entrer dans les histoires singulières, dans les empêchements concrets des trajectoires individuelles. C’est, à mes yeux, un concept de notre temps.

Si nous voulons un care à l’échelle collective, il faut refonder le fonctionnement institutionnel en le structurant par la qualité du lien humain, non par l’obsession des indicateurs ou des chiffres.

Mais une fois que l’on a dit ça, comment passer de situations individuelles à un cadre éthique qui fonde des réponses collectives ?

Il y a deux échelles. D’abord, nos relations interpersonnelles : favoriser une culture de l’empathie plutôt que de la peur, cultiver une qualité d’être‑ensemble. Ensuite, les institutions : les rendre bienveillantes plutôt que maltraitantes. Rappelez-vous les grèves dans les EHPAD : des soignants disaient ne plus pouvoir bien faire leur travail, faute de temps, pris dans la logique des chiffres. Quand l’organisation empêche le soin, l’institution devient malveillante. Si nous voulons un care à l’échelle collective, il faut refonder le fonctionnement institutionnel en le structurant par la qualité du lien humain, non par l’obsession des indicateurs ou des chiffres. C’est ambitieux, mais nécessaire. C’est le projet d’une certaine manière, d’un nouvel humanisme, mais d’un humanisme élargi.

Ces pratiques existent déjà, mais restent peu valorisées.

La Protection Maternelle et Infantile Pablo Picasso de Sartrouville. © Nicolas DUPREY/ CD 78 via Flickr

C’est encore pire : elles sont de moins en moins valorisées. Nous vivons une crise du care, une crise du lien social. Le néolibéralisme accentue les écarts entre ceux qui s’en sortent très bien et ceux qui s’en sortent très mal ; les inégalités explosent, et les métropoles-monde, comme Paris, se ségrégent. La société ressemble à un organisme : si un organe défaille, c’est tout l’ensemble qui souffre. Or nous cessons aujourd’hui de « faire société ». Et en même temps, plus que jamais, on aimerait bien faire société mais on se rend compte dans le quotidien que ça devient de plus en plus difficile.  Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle accentuent les bulles affinitaires : nous allons vers ceux qui nous ressemblent, vers nos intérêts, et nous oublions les autres, tous ceux ou toutes celles qui sont juste à côté et qui pourtant appartiennent à la même société que nous, ceux qui partagent pourtant notre monde commun.

Pour revenir à la question des pratiques, quels secteurs ont déjà modifié leurs pratiques à l’aune du care ?

Le monde associatif a été pionnier, du social à l’écologie. Sur la grande exclusion, des associations ont d’abord écouté les personnes concernées avant de prescrire des parcours imposés, de véritables politiques d’écoute. Dans les années sida, des collectifs de patients se sont structurés pour devenir acteurs du soin quand le savoir médical était défaillant : horizontalité des relations, circulation des savoirs, capacité à s’approprier le soin. C’est l’idée du care, c’est comment on fait aussi pour que chacun puisse bénéficier de conditions de soin à partir de sens besoins, et comment des chaînes de soin peuvent se déployer. Enfin, certaines expériences de microcrédit, quand elles ne saignent pas les emprunteurs, ont soutenu des projets en responsabilisant, rendant possibles des rêves professionnels. Là, on a pris soin, en donnant des moyens d’agir, en rétablissant de la dignité.

Vous distinguez morale et éthique. Pourquoi le care relève‑t‑il d’une éthique, et non d’une morale ?

La morale, telle qu’héritée des philosophies classiques et des religions monothéistes, se décline en principes, règles, commandements qui s’appliquent indépendamment des situations. Elle tend à nier l’expérience et à se méfier du jugement des individus. Le XXe siècle a montré ses limites : la « grande morale » n’a pas empêché la catastrophe. L’éthique, elle, part des contextes. Elle assume les conflits de normes et demande de dénouer les situations avec les personnes concernées pour faire non pas « le Bien » abstrait, mais le mieux possible ici et maintenant, parfois le moindre mal. Toute éthique est appliquée : elle est traversée par des déterminations économiques, sociales, culturelles, écologiques. Le care appartient pleinement à cette famille de l’éthique située.

Si je résume, la morale (en gros l’idée de bien universel) énonce des règles générales, alors que l’éthique part des situations. Dans un contexte où l’on a chacun des réalités différentes et où nos codes moraux se contredisent les uns aux autres, dans un contexte où les crises se cumulent, en quoi le care peut-il offrir aujourd’hui un cadre éthique pertinent et actionnable ? 

Je pense qu’aujourd’hui nous sommes sur une ligne de crête. On peut tomber d’un côté ou de l’autre. Au regard des richesses et des prouesses technoscientifiques, de la diffusion instantanée des images d’un bout à l’autre du monde, nous devrions pouvoir y trouver de l’humanité. Et pourtant, l’inhumanité, parfois revendiquée, progresse. La compétition généralisée érige la cruauté en vertu : « réussir seul », comme si cela existait.

Nous ne sommes pas seulement des individus en guerre, mais aussi des individus en société, capables de nous rassembler pour prolonger nos réalisations communes, nos idées pour faire société.

Face à cela, le care propose une manière d’être humain : nous ne sommes pas seulement des individus en guerre, mais aussi des individus en société, capables de nous rassembler pour prolonger nos réalisations communes, nos idées pour faire société. Et puis, il y a autre chose qu’il convient de réaffirmer aujourd’hui : le capitalisme ne tient pas sans institutions et personnes qui entretiennent les forces de vie, comme éduquer, soigner, élever des enfants. Ne serait-ce que des parents qui mettent au monde des enfants et qui s’en occupent pour qu’ils puissent vivre en société. Donc, de toute façon, une société qui ne prend pas soin de ses membres, ce n’est plus une société, c’est un désert, c’est un état de guerre. Au contraire, si je devais résumer en un mot : une société, c’est du care.

Quels enseignements l’urbanisme peut‑il tirer de ces expériences ?

L’urbanisme est une bonne échelle pour le care. Caricaturons : l’architecte est souvent associé au geste, parfois au génie singulier ; l’urbaniste, lui, s’occupe des contextes, des quartiers, de l’être‑ensemble. L’urbaniste du care est un bricoleur plus qu’un ingénieur : il repart des situations telles qu’elles sont, afin de pouvoir appréhender ce qu’il pourra exactement transformer et pour cela il écoute, rencontre, discute, transforme avec

Derrière la maîtrise d’usage se joue une question plus vaste que la technique : celle de la justice.

Surtout, il assemble maîtrise d’œuvre, maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’usage. Parce que dans l’urbanisme, il y a à la fois la conception, ainsi que la mise en œuvre de la conception. Mais il y a aussi tout le registre, de l’usage, c’est-à-dire de la manière dont va se composer le projet avec les personnes qui vont vivre là ou qui vivent déjà là. 

L’urbanisme n’est donc plus seulement planification et exécution ; il devient déplacement de la planification par l’usage, création de décalages et de chemins nouveaux à partir des rencontres, en allant chercher celles et ceux qu’on n’écoute jamais. C’est là un déplacement décisif : dans une situation territoriale, comment faire pour que tout le monde compte, y compris celles et ceux qu’on ignore habituellement ? L’urbaniste, par métier, est attentif. Mais à quoi, à qui prête‑t‑il son attention ? Adopter le point de vue du care, c’est décaler son regard vers ce qui reste en marge, vers ce qui ne se voit pas et qui conditionne pourtant la vie collective. Derrière la maîtrise d’usage se joue une question plus vaste que la technique : celle de la justice. Qu’est‑ce qu’un usage juste ? Comment veiller à ce que l’usage ne soit pas capté par les plus forts, mais rende compte de la pluralité des voix ? Voilà l’exigence politique que l’éthique du care introduit dans l’urbanisme.

Parce que, si la société est un organisme, tout le monde compte.

Alors s’intéresser à la vulnérabilité serait une voie pour déterminer un usage juste ?

Oui. Si nous croyons à la démocratie, l’enjeu est un usage juste, un usage qui rend compte de toutes les voix, sans être capturé par des rapports de domination, autrement dit un usage qui ne serait pas uniquement l’usage des plus forts, des plus puissants. La maîtrise d’usage porte cette exigence de justice.

Concrètement, quelles pratiques d’écoute cela suppose‑t‑il ?

L’écoute est à la fois éthique et politique. Éthiquement, elle requiert une juste distance : ni trop près, ni trop loin. L’écoute peut oppresser si elle intimide ou abuse de sa position. Elle demande aussi de se décentrer pour accueillir la voix différente, je pense à Carol Gilligan. Politiquement, il s’agit de faire place aux voix basses. Certaines démarches participatives ont tenté de corriger leurs propres angles morts, en allant chercher ceux qui ne viennent jamais. À l’échelle d’une collectivité, écouter, c’est construire des dispositifs, des institutions où la diversité des voix peut réellement s’exprimer et être respectée.

La parole publique exige du temps, des méthodes, des métiers, des moyens, et surtout de la continuité démocratique.

Pourtant on reproche encore trop souvent à la participation de prendre trop de temps ou de devenir une « liste au Père Noël »… Comment répondre ?

Par une anecdote. Il y a longtemps, à Bordeaux, j’ai mené bénévolement, avec une professeure des écoles, quelques séances de philosophie en maternelle à partir d’albums de Claude Ponti, sur l’amour, la guerre, la paix. Au début, des enfants de quatre ans répondaient à côté. À la fin de l’année, ils étaient devenus remarquablement pertinents. La parole publique se construit. Elle exige du temps, des méthodes, des métiers (médiation, maîtrise d’usage), des moyens, et surtout de la continuité démocratique. Éduquer à la parole, à l’école, dans l’espace public, par la culture et les loisirs, est une tâche de la démocratie.

Balade urbaine pour faire entendre les voix basses. © LDV Studio Urbain

Faire avec suppose donc transparence, encapacitation, accompagnement. Comment articuler autonomie et soutien ?

L’idéal est une relation où l’on accompagne et où l’on est aussi accompagné. Un travailleur social, et par extension un urbaniste en mode care ne sait pas tout, ne décide pas seul ; la personne accompagnante déplace ses certitudes, enrichit son savoir d’action. Le care organise une mobilité dans la relation d’aide ; une circulation. C’est politiquement exigeant : la sphère publique oppose traditionnellement gouvernants et gouvernés. Mais, si la souveraineté est populaire, alors les gouvernés possèdent une expertise, une valeur d’usage et gouvernent aussi, à leur manière.

Et si l’on imaginait une ville qui incarne l’éthique du care, quels en seraient les grands axes ?

J’aime l’expression de beauté fonctionnelle. Une ville où « ça fonctionne et ça circule », parce que justement cette fonctionnalité a été co‑fabriquée, éprouvée par tous et toutes, y compris les plus vulnérables, qui peuvent dire : « cette ville m’appartient, je peux me l’approprier, j’y suis bien ». Ce n’est donc pas une ville d’ingénieurs. La beauté n’est pas qu’esthétique : c’est l’harmonie d’agencements entre personnes et structures, un équilibre qui rend la ville contemplable.

Le care organise une mobilité dans la relation d’aide.

Le risque, avec la « fonctionnalité », n’est‑ce pas de retomber dans une mathématique froide, la Charte d’Athènes, une ville d’ingénieurs ?

Justement, il faut redéfinir la notion de fonctionnalité. Qu’elle soit celle du bricoleur, pas celle du calcul hors‑sol. La fonctionnalité du care est temporelle, relationnelle, inclusive : elle recense celles et ceux qu’on exclut d’ordinaire, et les fait entrer dans l’agencement commun. C’est à cette condition que la beauté fonctionnelle n’est ni dogme, ni géométrie abstraite, mais une politique du vivant.


Propos recueillis par Yoann Sportouch, rédacteur en chef

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