Dans un monde traversé par des crises multiples, quel est, selon vous, le rôle des villes et des territoires pour continuer à faire société ?

Nous vivons un moment de rupture historique. Il ne s’agit pas d’une crise passagère, mais d’un bouleversement comparable à l’effondrement de l’Empire romain ou à la Renaissance : une période que les contemporains perçoivent comme tragique, mais que l’histoire retiendra sans doute comme un moment d’ouverture.

Deux grandes ruptures anthropologiques se télescopent. D’abord, la nature a repris le dessus : ce n’est plus l’homme qui agit sur elle, mais bien elle qui impose son rythme, à travers le réchauffement climatique, la fonte des glaciers ou la montée des eaux. Ensuite, nous vivons à une époque où chacun est d’abord un individu avec un projet de vie. Cela entraîne de nouvelles solitudes, une chute de la natalité, mais aussi une créativité extraordinaire.

À ces deux bouleversements s’ajoute l’irruption de l’intelligence artificielle. C’est un outil prodigieux, mais qui suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes, car nul ne sait vraiment qui la maîtrise ni jusqu’où elle nous mènera. Nous sommes donc à la croisée de ces transformations profondes. Et les villes, les territoires, ont un rôle crucial à jouer : celui d’inventer de nouvelles formes de société capables d’intégrer ces changements, de les rendre vivables et de redonner un sens commun.

Les grandes villes regroupent environ 30 % de la population : elles sont devenues des centres d’innovation, mais elles se sont déconnectées du reste de la société.

Le constat que vous dressez est sans appel. Pouvez-vous proposer des illustrations concrètes de ces ruptures ? Quelles en sont, selon vous, les traductions concrètes dans nos sociétés contemporaines ?

Nous assistons à une transformation profonde du rapport entre métropoles et territoires. Les grandes villes regroupent environ 30 % de la population : elles sont devenues des centres d’innovation, mais elles se sont déconnectées du reste de la société. Autour, nous avons construit une immense « ville jardin » traitée comme un simple déversoir : lotissements, zones commerciales, rocades… Un modèle où les classes populaires sont devenues propriétaires pour la première fois, souvent d’une maison avec jardin. Cela était une immense victoire sociale, mais qui est aujourd’hui remise en question par les discours qui oppose voiture individuelle et écologie, pavillon et modernité. Ce décalage nourrit une fracture politique.

Vous décrivez cette « ville jardin » périphérique comme déconsidérée. Pourquoi faire du périurbain un des grands chantiers des prochaines décennies ?

Aujourd’hui, 63 % des Français ont un jardin, 40 % un potager, 80 % un animal domestique. Ces habitants, qu’on présente trop vite comme « anti-écolos », sont en réalité des écologistes qui s’ignorent : ils plantent, cultivent, prennent soin d’animaux, entretiennent un rapport concret à la nature. Le pavillon avec jardin, souvent montré du doigt, peut donc devenir un objet écologique moderne. On pourrait par exemple permettre à chaque propriétaire de diviser son terrain : une partie servirait à densifier le quartier, l’autre financerait la rénovation écologique du logement (isolation, panneaux solaires, production d’énergie pour alimenter une voiture électrique). C’est une manière de transformer la maison individuelle en pivot de la transition.

Et c’est là aussi que se joue la démocratie. C’est dans ces zones que beaucoup d’habitants ne se sentent plus citoyens, ni de la ville-centre ni de leur commune. Chaque jour, un million de salariés viennent travailler à Paris, mais ce sont uniquement ceux qui « dorment » sur place qui votent. C’est une « démocratie du sommeil » qui n’a plus de sens. On a besoin d’une réforme politique, comme le double droit de vote : là où l’on vit et là où l’on travaille. Car l’appartenance citoyenne se joue dans ces deux lieux. Redonner ce double ancrage permettrait de reconnecter les périphéries aux centres, et d’inventer une nouvelle démocratie du territoire, mieux adaptée aux réalités contemporaines. 

Nous vivons dans une société « du double proche » : nos liens numériques sont massifs, mais nous avons besoin de contacts charnels.

Vous avez parlé de lieu de vie et de travail, quand est-il du lien social, notamment des liens familiaux ? Pourquoi est-ce si déterminant ?

Il faut comprendre que nous vivons dans une société « du double proche » : nos liens numériques sont massifs, mais nous avons besoin de contacts charnels. En moyenne, chacun doit croiser une quarantaine de personnes par jour pour se sentir membre d’une communauté. Cela suppose des lieux de rencontre accessibles : marchés, cafés, salles de sport, bancs devant les écoles… Sans cela, la citoyenneté se délite.

En effet, la famille reste la première appartenance pour beaucoup. Or notre politique du logement ou de l’action sociale ne prend pas assez en compte cette réalité. Les règles actuelles ne facilitent pas l’accompagnement des personnes âgées et la garde des petits-enfants et traitent chacun comme un individu isolé. Si nous voulons bâtir une société plus solidaire, il faut reconnaître ces appartenances familiales et leur donner une place dans l’organisation du territoire.

Au cœur de notre revue, nous défendons l’idée d’un « urbanisme du care ». Est-ce une approche qui résonne avec votre réflexion ?

Jardins familiaux. © Wikimedia Commons

Oui, je partage cette idée. Le care est fondamental, mais il faut l’élargir. Il ne doit pas concerner uniquement la ville-centre et les métropoles : il doit inclure aussi la périphérie, cette « ville jardin » où les liens familiaux sont une ressource principale de solidarité. Inclure le pavillonnaire dans l’urbanisme du care, c’est faire de la maison familiale un projet culturel et écologique à part entière. Plutôt que d’opposer ville dense et ville pavillonnaire, il faut reconnaître que la maison avec jardin est le cœur d’un modèle écologique et social moderne.

Vous évoquez souvent la nécessité de compromis dans votre livre que vous avez écrit avec Laurent Berger. L’aménagement des territoires peut-il devenir un lieu d’expérimentation démocratique ?

Bien sûr. L’histoire nous montre que les villages anciens, sans règles normatives, ont produit des espaces publics remarquables : une place, un parvis, des lieux de rencontre. Aujourd’hui, nous avons multiplié les normes et les procédures, ce qui rend la fabrique urbaine extrêmement rigide. Or un territoire vivant est un territoire bricolé, retouché, transformé au fil du temps.

J’ai toujours plaidé pour davantage de souplesse. Autoriser par exemple un propriétaire de maison individuelle, à transformer son garage en logement étudiant sans passer par un parcours administratif absurde : cela créerait des chambres abordables et favoriserait une dynamique locale. L’intelligence collective ne doit pas seulement venir des urbanistes ou des élus, mais aussi des habitants eux-mêmes, à travers le temps long de l’appropriation.

Si nous voulons bâtir une société plus solidaire, il faut reconnaître ces appartenances familiales et leur donner une place dans l’organisation du territoire.

Lors d’une réunion publique à Lambersart, près de Lille, nous avons animé un débat sur un projet de 350 logements. L’assemblée était très hostile, comme souvent face à une densification urbaine. Et puis notre architecte a pris la parole et a interpellé un habitant : « Savez-vous qu’il existe une crise du logement en France ? Imaginez qu’à votre prochain déjeuner de famille, vous deviez expliquer à vos enfants qu’ils ne pourront pas acheter dans cette ville, parce que vous aurez refusé ces 350 logements supplémentaires. » Ce renversement a ouvert la discussion. Ensuite, l’atelier qui a suivi a permis de chercher un compromis : comment faire en sorte que ce projet améliore aussi la vie des habitants actuels ? On a parlé d’un café de quartier, d’espaces de solidarité, de nouveaux usages qui pouvaient leur être utiles. C’est à partir de là que le dialogue a été possible. Que pensez-vous de cet exemple ?

Cet exemple est très parlant. Je suis d’accord : il faut toujours partir des individus et de leurs préoccupations concrètes. Quand un habitant dit « je ne veux pas de logements en plus », la vraie question est : « qu’est-ce que ce projet peut vous apporter à vous ? » Cela peut être l’institutrice qui pourra enfin se loger dans la commune, le commerce de proximité qui revient, ou la solidarité qui s’organise.

L’urbanisme du compromis, c’est cela : ne pas imposer d’en haut un projet pensé pour l’intérêt général, mais chercher à ce qu’il réponde aussi à des intérêts particuliers, quotidiens, très concrets.

Une société se construit sur la diversité des usages. Chacun veut un univers où il se reconnaît, mais nous avons aussi besoin de lieux métissés, de frottements, d’espaces partagés. L’urbanisme du compromis, c’est cela : ne pas imposer d’en haut un projet pensé pour l’intérêt général, mais chercher à ce qu’il réponde aussi à des intérêts particuliers, quotidiens, très concrets.

Parce que nous vivons une époque de radicalités. Le climat, la mobilité, l’alimentation deviennent des champs de batailles idéologiques où chacun impose sa règle. Or une société démocratique repose sur l’art du compromis.

Dans l’entreprise, paradoxalement, ce compromis existe encore : 90 % des accords sociaux y sont signés par tous les syndicats. Les salariés font davantage confiance à leur entreprise qu’aux politiques pour mener la transition écologique. C’est un signal fort : l’entreprise est redevenue un lieu de confiance. Nous devons retrouver ce même esprit au niveau de la société, en cessant d’opposer les modes de vie et en cherchant des points de rencontre.

Concrètement, comment intégrer cette logique de compromis dans l’urbanisme ?

En partant du réel. Lorsque des habitants refusent un projet de logements, il faut leur demander : qu’est-ce qui pourrait améliorer votre quotidien malgré cette densification ? Peut-être un café de quartier, un espace de solidarité, une crèche. C’est ce type de négociation qui transforme un projet rejeté en opportunité.

Une société n’est pas homogène : elle se compose de pratiques sociales diverses, de communautés symboliques, de lieux totémiques. L’urbanisme doit reconnaître cette diversité et organiser les frottements entre groupes, sans les nier ni les imposer. C’est ainsi qu’on construit des villes vivantes, où chacun peut trouver sa place.

Pour conclure, quel est, selon vous, le grand enjeu des vingt prochaines années ?

L’enjeu central, c’est la justice. La transition écologique ne réussira que si elle est vécue comme juste. Il n’est pas illégitime que certains soient riches, mais il est insupportable que les revenus les plus élevés aient été multipliés par huit en quelques années quand la majorité stagne. La justice sociale doit redevenir la base de nos compromis collectifs.

Nous devons cesser d’opposer ville dense et ville pavillonnaire, riches et pauvres, centre et périphérie. Le seul combat qui vaille, c’est celui de la bataille climatique, et il doit nous rassembler. Pour y parvenir, il faut inventer un projet commun : une société où la maison avec jardin devient écologique, où la famille est reconnue comme ressource, où les transversalités sont assumées, où les compromis redeviennent possibles. C’est à cette condition que nous retrouverons une citoyenneté vivante et un avenir partagé.


Propos recueillis par Yoann Sportouch, rédacteur en chef

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