Votre parcours est à la croisée de l’urbanisme et du paysage. Y’a-t-il eu un moment concret où votre manière de voir ces métiers a basculé vers une approche plus attentive au vivant ? Comment passe-t-on d’une pratique d’aménagement à un métier qui prend soin ?

Je crois que ce basculement s’est fait en plusieurs temps. J’ai toujours été attiré par la ville, la construction. J’ai donc d’abord fait des études en urbanisme et en politiques publiques à Sciences Po. C’était très bien pour comprendre les jeux d’acteurs et les logiques d’action publique, mais j’avais une frustration. Je ne retrouvais pas vraiment la question du dessin, ni celle du vivant puisque ce sont des choses qui ne sont pas forcément centrales dans la pratique d’un urbaniste. C’est ce qui m’a poussé à reprendre des études de paysage, à Versailles. Cette formation a été déterminante, mais c’est surtout la période du Covid qui a provoqué un véritable choc. J’ai soutenu mon diplôme pendant le confinement, dans un moment où tout s’était arrêté. Cela m’a amené à porter un regard très critique sur ma pratique et, plus largement, sur le sens de nos métiers.

Nos métiers sont fondamentalement politiques, mais on ne le dit pas vraiment.

J’en suis sorti avec une forme de crise de sens, presque un burn-out. Elle n’était pas due à la charge de travail, mais plutôt au sens du travail. C’est à partir de là que j’ai commencé à me poser la question de mon rôle, et de ce que pouvait être une autre manière de faire ce métier. Aujourd’hui, mon travail consiste précisément à requestionner le rôle des urbanistes, des architectes et des paysagistes dans les projets. 

Dans ce numéro, on part de l’idée que les vulnérabilités ne concernent pas seulement les humains, mais aussi les écosystèmes. On essaie de comprendre ce que veut dire « prendre soin du vivant » dans la fabrique de la ville. Dans votre pratique, est-ce que cela change la manière dont vous concevez votre rôle d’urbaniste ou de paysagiste ?

Ce qui a surtout changé dans ma manière de voir nos métiers, c’est la place qu’on donne à leur dimension politique. Nos métiers sont fondamentalement politiques, mais on ne le dit pas vraiment. On est souvent dans une position où on exécute, dans un cadre qui est déjà défini. On met en œuvre des projets sans toujours questionner les cadres dans lesquels ils s’inscrivent. Dans mon travail, j’ai essayé de déplacer mon regard là-dessus. Je me suis intéressé à des situations où le projet redevient politique, notamment dans les luttes. Ce sont des moments où des projets d’aménagement rencontrent des contestations sociales et écologiques.

On peut faire émerger des projets alternatifs, qui ne sont pas seulement des oppositions, mais des propositions.

C’est dans ces moments-là que j’essaie de travailler, car on peut faire émerger des projets alternatifs, qui ne sont pas seulement des oppositions, mais des propositions. Et là, le rôle du concepteur change. Il ne s’agit plus seulement de produire un projet, mais de rendre visibles des alliances, de dessiner des convergences entre des attentes différentes, parfois contradictoires. C’est une manière de faire émerger des alternatives, à partir des territoires eux-mêmes.

Vous parlez souvent de systèmes vivants, d’équilibres, de relations entre différents éléments d’un territoire. Dans ce cadre, est-ce que vous diriez que les vulnérabilités sociales que l’on observe aujourd’hui sont liées, au moins en partie, à la dégradation de ces systèmes vivants ?

Dans les projets que j’ai menés, les deux sont liés. Par exemple, sur la question de l’A69, il y a à la fois des enjeux sociaux et écologiques. D’un côté, il y a des habitants qui contestent le projet car ils ne veulent pas payer pour se déplacer sur un territoire où cela était jusqu’ici gratuit. De l’autre, il y a des préoccupations plus directement liées à l’écologie, autour de la destruction des terres agricoles, des milieux et de la biodiversité.

En réalité, les dimensions sociales et écologiques ne sont pas séparées. Elles se rejoignent dans un même attachement au territoire.

Mais en réalité, les dimensions sociales et écologiques ne sont pas séparées. Elles se rejoignent dans un même attachement au territoire. Les terres concernées ne sont pas seulement des surfaces à aménager : elles ont une valeur écologique, bien sûr, mais aussi une valeur productive car il y a des terres agricoles et une dimension plus sensible, liée à l’histoire des lieux et à l’attachement des habitants.

Ce qui m’a intéressé dans ce projet, c’est justement ce point de rencontre. Mon rôle a été d’essayer de dessiner la rencontre entre ces terres et des projets à vocation économique, sociale, de mobilité, qui pouvaient être mis en œuvre sur ce territoire à partir de ce foncier-là et dont les bénéfices pour le territoire seraient largement supérieurs aux destructions promises par l’autoroute.

Il fallait partir de ces terres, de ce qu’elles sont déjà, pour essayer de construire une autre proposition. Là où l’autoroute est pensée comme un projet de vitesse, de liaison entre deux pôles, qui traverse le territoire, l’idée était au contraire de travailler sur un projet ancré dans le territoire, qui s’appuie sur les ressources locales, sur les usages existants, et qui cherche à en développer d’autres.

C’est à cet endroit-là que les enjeux sociaux et écologiques se rejoignent vraiment, dans la manière dont on habite un territoire et dans ce qu’on décide d’en faire.

Dans le cadre de l’urbanisme du care, on parle beaucoup des publics vulnérables, mais plus rarement des milieux eux-mêmes. À partir de votre expérience, est-ce que vous considérez que les sols, les paysages, les territoires sont aujourd’hui des entités vulnérables ? Et surtout, comment faire concrètement pour articuler le soin apporté à ces milieux avec les usages, les besoins et parfois les attentes des habitants ?

Les milieux sont clairement fragilisés aujourd’hui. Mais dans les projets sur lesquels je travaille, je ne me suis pas retrouvé face à des oppositions très fortes entre habitants et milieux. Les collectifs avec lesquels je travaille sont déjà engagés. Ce ne sont pas seulement des riverains qui refusent un projet près de chez eux. Il y a une réflexion plus large, qui dépasse leur situation personnelle.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de débat. À l’intérieur des collectifs, il y a des désaccords. Par exemple, sur l’A69, certains voulaient améliorer la route existante, d’autres étaient plus favorables à des alternatives comme le vélo. Mais ces discussions font partie du processus.

Après, ces positions restent minoritaires. Il y a aussi une partie de la population qui reste attachée à des logiques économiques, à l’emploi, à la croissance. Et c’est difficile de faire évoluer ces représentations.

Le conflit est là parce qu’il y a un problème, mais il ouvre aussi la possibilité de transformer la manière dont on décide et dont on aménage.

Le « prendre soin » est souvent associé à quelque chose de consensuel, presque apaisé. Or, dans les situations que vous décrivez, on voit apparaître des conflits, des luttes, des formes d’opposition. Est-ce que, pour vous, ces conflits font partie du processus, voire sont nécessaires pour faire émerger d’autres manières de faire ?

Il y a des conflits parce que ce qui est proposé aujourd’hui ne prend pas soin. Quand on construit une autoroute, quand on bétonne des terres, quand on détruit des milieux, ce sont des pratiques qui sont violentes. Elles ont des impacts directs sur les sols, sur les écosystèmes, mais aussi sur les conditions de vie des habitants. Face à ça, les personnes qui veulent autre chose sont obligées d’entrer en conflit.

Mais le conflit, ce n’est pas un objectif en soi. C’est une étape. C’est un moment où ces questions, qui sont souvent traitées comme des évidences techniques, reviennent dans le débat public. Dans ce sens-là, prendre soin suppose de repolitiser ces sujets. De ne plus considérer ces décisions comme uniquement techniques, mais comme des choix qui doivent être discutés collectivement.

L’enjeu, ensuite, c’est que ce conflit puisse déboucher sur autre chose. Idéalement, sur des formes de débat, de parole, d’action qui restent non violentes et qui permettent de faire évoluer les pratiques. Le conflit est là parce qu’il y a un problème, mais il ouvre aussi la possibilité de transformer la manière dont on décide et dont on aménage.

Dans plusieurs de vos projets, il semble que l’enjeu n’est pas tant de produire du nouveau que de transformer autrement : repartir des ressources locales, raccourcir les circuits, laisser plus de place au vivant. Est-ce que cela signifie qu’il faut faire moins, ou plutôt faire différemment ? Et comment cela se traduit concrètement dans vos projets ?

Je ne dirais pas qu’il faut faire moins, mais plutôt faire autrement. Aujourd’hui, il y a une forme de distance entre nos actions et leurs effets. La technique, les machines, ont profondément modifié notre rapport au monde. On agit, mais sans toujours percevoir directement les conséquences de ce que l’on fait, notamment sur les milieux.

Ce qui m’intéresse, c’est de retrouver un rapport plus direct. Ça peut passer par des outils plus simples, plus accessibles, mais surtout par des manières de faire où l’on est davantage engagé dans ce que l’on fait, où l’on comprend mieux les effets de nos actions.

Dans les projets, cela se traduit par un travail à partir des ressources locales, par des circuits plus courts, par des formes de coopération. On ne part plus d’un modèle à appliquer, mais du territoire lui-même, de ses contraintes, de ses potentialités.

Aujourd’hui, ces approches restent encore minoritaires dans la fabrique de la ville. À votre échelle, est-ce que vous avez le sentiment qu’elles peuvent réellement transformer les pratiques, ou qu’elles restent encore à la marge ?

Aujourd’hui, ces approches restent minoritaires. Elles ne structurent pas encore la manière dominante de faire la ville.

Mais elles existent, et elles se développent à travers différents projets. Les projets alternatifs permettent de formuler d’autres propositions, de montrer qu’il est possible de faire autrement. Ils ont aussi un rôle de mise en visibilité. Ils rendent plus lisibles des manières de faire qui, autrement, resteraient dispersées ou peu identifiées.

Cela ne transforme pas tout immédiatement. Mais cela participe à faire évoluer les choses, en ouvrant des perspectives, en donnant des exemples concrets, et en montrant que d’autres trajectoires sont possibles.


Propos recueillis par Théo Loison

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