Au sein de l’Atelier Approche.s ! votre équipe met en œuvre des missions allant de l’étude-action aux formations en passant par l’assistance à maîtrise d’usage. Quelle serait votre définition de l’AMU ? Quels impacts réels cette pratique engendre-t-elle dans les projets urbains ?

Kelly Ung – Au départ, on ne parlait pas d’Assistance à Maîtrise d’Usage. C’est un terme qui est arrivé assez récemment, il y a deux ou trois ans, au moment où le marché s’est structuré autour de ce genre de missions. Mais en réalité, depuis le début, on fait de l’urbanisme participatif, ou collaboratif, ce qu’on appelait à l’époque le “co-urbanisme”, en rebond au titre de l’exposition pour laquelle nous avons été commissaires d’exposition au Pavillon de l’Arsenal.
Pour nous, l’AMU, c’est d’abord des études urbaines associées à des actions de terrain : des chantiers participatifs, des dispositifs interactifs, tout ce qui permet d’impliquer directement les usagers dans la conception des projets urbains.
Mais surtout, c’est révéler une expertise d’usage plurielle, qui relève du vécu quotidien : la mémoire des lieux, les relations de voisinage, les rythmes de la ville, les souvenirs, les pratiques, mais aussi des savoir-faire.

En partant des besoins des plus précaires, en partant de la marge, on répond aux besoins du plus grand nombre

Laure Gayet – L’AMU va plus loin que la concertation classique. On n’est pas dans une logique descendante où on demande un avis qui sera éventuellement pris en compte. Il y a une volonté de soutenir la capacité d’agir des personnes, la capacité de se rendre acteur de l’amélioration de son cadre de vie, soit par le faire soit par l’expression de ses idées et ressentis.
Nous travaillons le plus souvent avec des groupes ciblés, des publics qu’on identifie avec la maîtrise d’ouvrage et avec les acteurs locaux, souvent les plus vulnérables ou les moins visibles : les jeunes filles, les personnes âgées, les enfants, les personnes en situation de handicap…
L’idée, c’est d’aller à leur rencontre, de comprendre comment ils se déplacent et se comportent dans l’espace urbain, quels sont les freins et obstacles qu’ils rencontrent, physiques, sociaux, psychologiques et d’imaginer avec eux des espaces agréables, sécurisés, confortables quels que soient leur situation, et qu’ils se sentent légitimes à occuper.

Finalement, en partant des besoins des plus précaires, en partant de la marge, on répond aux besoins du plus grand nombre. Ça ne concerne pas seulement ces groupes : ça permet de créer des espaces réellement mixtes et ouverts, accueillants pour tous les âges, états de santé et situations sociales.

Laure Gayet – Les impacts de ce genre de pratique que l’on peut observer sur les projets urbains sont assez marqués. Cela transforme la manière dont les projets sont conçus ; le dessin s’adapte au plus près des usages réels. On observe aussi l’évolution des représentations et des pratiques des professionnels qui acceptent de retravailler les espaces parfois en allant à l’encontre de leurs premières impressions. Et travailler de manière participative, ça crée des dynamiques sociales. Ce n’est pas seulement de l’aménagement, c’est aussi du lien.

Dans votre travail, vous produisez des méthodes et des outils qui permettent de mettre en lumière des situations, des revendications, notamment celles des femmes. Qu’est-ce qui vous a amenées à travailler sur la notion d’urbanisme égalitaire ?

Kelly Ung – C’est vraiment venu du terrain. À Aubervilliers, où on était implantées, on a observé des inégalités très fortes dans l’occupation de l’espace public.
Lors de notre premier diagnostic, on s’est rendues compte que près de 80 % des personnes présentes la nuit étaient des hommes, et que 82 % des femmes disaient avoir peur de sortir à la tombée du jour. Il y avait une inégalité flagrante.


Laure Gayet – Notre point de départ, c’était l’analyse des usages. On observait comment les gens se déplaçaient, où ils s’arrêtaient… et c’est comme ça qu’on a mis en évidence des inégalités. On ne regardait pas seulement le genre, mais c’est devenu un indicateur pertinent dans ce territoire pour analyser les inégalités d’accès à l’espace public.

Kelly Ung – On a aussi travaillé par publics et tranches d’âges : les enfants, les jeunes, les adolescents, aujourd’hui les séniors… On s’est rendu compte que les jeunes filles étaient absentes de nos comptages genrés, et invisibilisées dans l’espace public. On a commencé à se poser des questions très concrètes : quels aménagements pourraient leur permettre d’occuper l’espace public ?  Puis, progressivement, on en est arrivées aux femmes, aux mères… qui nous ont fait part d’un besoin important : ce n’était pas suffisant de travailler uniquement sur l’aménagement de l’espace public, elles avaient besoin d’un lieu intérieur, sécurisant, pour se retrouver.

Laure Gayet – C’est comme ça qu’on a créé « l’Aquarium », lieu accueillant pour les femmes du quartier, co-aménagé dans une ancienne station service. À l’origine, c’était un projet transitoire, mais il est devenu pérenne et a été intégré dans la programmation urbaine. Il est aujourd’hui porté par un collectif d’habitantes que nous avons accompagné pour se structurer en association. Ce projet montre bien comment on passe de l’observation à l’action, et comment ces démarches peuvent produire des effets durables, en venant alimenter la conception des projets urbains.

Il faut parfois insister, argumenter, accompagner pour que les leviers d’une ville plus égalitaire soient compris

Selon vous, les commanditaires et les concepteurs ont-ils conscience de ces problématiques ? Est-ce que c’est aujourd’hui une priorité dans la fabrique urbaine ?

Laure Gayet – Il n’y a pas de réponse unique. Certains maîtres d’œuvre sont très ouverts et convaincus dès le départ. D’autres adhèrent au début, mais ont plus de mal à intégrer concrètement les retours du terrain dans leurs projets finaux. 

Kelly Ung – Le rôle de la maîtrise d’ouvrage est déterminant. C’est elle qui doit positionner la place de l’AMU au cœur du projet et organiser des temps de travail réguliers, ateliers, réunions, workshops, en lien avec le calendrier d’avancement de la maîtrise d’œuvre urbaine. Sinon, les recommandations égalitaires peuvent rester en périphérie du projet. 

Laure Gayet – Il y a aussi des résistances. Par exemple, sur les questions de genre, les espaces non mixtes, nécessaires à la reprise de confiance en soi pour certaines femmes en difficulté, peuvent créer des réactions de rejet de la part de certains élus. Il faut parfois insister, argumenter, accompagner pour que les leviers d’une ville plus égalitaire soient compris. Ce n’est pas systématique mais ces sujets sont tout de même davantage reconnus aujourd’hui.

En 2021, vous avez publié Pour un urbanisme relationnel. Comment définiriez-vous cette notion ? 

Kelly Ung – Lors de la publication de ce manifeste, nous présentions l’urbanisme relationnel à travers trois idées, fortement liées aux démarches d’urbanisme transitoire. D’abord, un urbanisme des besoins, qui répond aux besoins réels, vécus, ressentis, idées exprimés par les habitants et usagers de la ville, d’où l’importance de l’AMU. Ensuite, un urbanisme de situation, qui consiste à révéler et valoriser l’existant, notamment les espaces délaissés ou sous-utilisés, plutôt que de démolir ou construire systématiquement. Et enfin, un urbanisme social, qui part des relations entre les personnes, des liens sociaux, pour construire les projets. 

Laure Gayet – Maintenant on parlerait peut-être davantage d’urbanisme des capacités que des besoins. L’idée, c’est de reconnaître que les habitants ont des ressources et une capacité d’action à inscrire et valoriser au sein des projets urbains.

Kelly Ung – Ce ne sont pas des modèles figés mais plutôt des cadres de pensée qui évoluent avec le temps et les pratiques. Aujourd’hui, une nouvelle dimension de l’urbanisme relationnel doit être prise en compte: celle de l’attention et du soin au vivant, des relations entre humains et non humains, mais aussi au beau, au récit et à ce qui donne du sens commun au projet de territoire.

Vous évoquez aussi la notion de chaîne d’impacts. Pouvez-vous l’expliquer ? Et pourquoi la valeur sociale doit-elle être prise en compte dans les projets urbains ?

Kelly Ung – Nous avons utilisé la notion de chaîne d’impacts dans le cadre d’un travail sur l’évaluation des effets sociaux de l’urbanisme transitoire. L’objectif de cette chaîne est de montrer qu’un projet transitoire ne produit pas seulement des effets directs et visibles, mais aussi des effets indirects, immatériels, une forme de richesse sociale précieuse à valoriser dans la programmation urbaine pérenne. 

Par exemple, une programmation peut être pensée pour attirer des enfants, puis par ricochet, créer des habitudes et des rencontres pour leurs parents… et progressivement transformer des comportements, redonner confiance et une certaine légitimité à agir dans son quartier. 

Laure Gayet – Nous avons structuré l’évaluation des effets sociaux à trois échelles : individuelle, collective et territoriale. À l’échelle individuelle, les indicateurs peuvent être la qualification de la reprise de confiance en soi chez certaines personnes en difficulté, du bien-être ou au contraire du mal être, l’acquisition de nouvelles compétences. À l’échelle collective, il peut s’agir de qualifier des liens de solidarité, des dynamiques de réseaux et à l’échelle territoriale, qualifier les effets sur le cadre de vie, l’entretien des espaces, les méthodes de projet des services….

Kelly Ung – L’enjeu de notre démarche d’évaluation est de rendre visibles ces effets, souvent invisibilisés ou réduits à des indicateurs quantitatifs. Aujourd’hui, on sait que ces liens sociaux sont essentiels. Ils participent à la résilience des territoires : leur capacité à faire face à des crises, à s’organiser collectivement. 

L’évaluation est nécessaire pour que l’urbanisme transitoire soit un réel outil de pilotage afin  d’ajuster les projets aux besoins réels des usagers.

Peut-on attendre de l’urbanisme transitoire qu’il résolve, même temporairement, des inégalités socio-spatiales ? 

Laure Gayet – Il peut y contribuer, clairement. On a observé que ces projets peuvent améliorer la qualité de vie, renforcer les dynamiques locales, soutenir des publics fragiles. Mais ils ne suffisent pas à eux seuls. 

Kelly Ung – L’aménagement, transitoire ou pérenne, seul ne suffit pas. Il faut accompagner les changements d’usages dans le temps. Le rôle des acteurs locaux, différents services de la ville, associations, est essentiel. Après la livraison des projets d’aménagement, l’appropriation égalitaire des espaces doit être accompagnée par des projets de gestion collective ou d’animation favorable à l’appropriation des espaces par les publics les plus fragiles, femmes, jeunes filles, enfants, personnes âgées…

Laure Gayet – Il faut aussi évaluer en continu les effets des projets. Pour nous, l’évaluation des projets urbains fait partie intégrante de l’AMU pendant la conception urbaine et après leur mise en œuvre. Pourtant, elle est encore trop rarement prévue. Sans ce suivi, on ne peut pas comprendre ce qui fonctionne réellement. L’évaluation est nécessaire pour que l’urbanisme transitoire soit un réel outil de pilotage afin  d’ajuster les projets aux besoins réels des usagers. 


Propos recueillis par Lola Roy

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