Manger, jouer, cueillir, faire sont les maîtres mots de votre démarche. Pouvez-vous détailler la genèse et l’histoire de vos engagements en faveur des Enfants Dehors ?

Nous sommes trois co-fondateurs issus des sciences sociales et de l’urbanisme. Pour ma part, je viens de l’anthropologie et j’ai longtemps travaillé sur les questions de genre et de violences. Notre point de départ a été une expérience personnelle : j’ai eu mon premier enfant aux Pays-Bas, où j’ai découvert des dispositifs urbains, notamment d’accessibilité, qui transformaient profondément mon quotidien de mère active.

Cela a été une prise de conscience forte. J’ai réalisé que les villes françaises n’étaient pas pensées pour les familles, et que, par conséquent, les mères étaient souvent renvoyées à l’espace privé. À partir de ce constat, nous avons observé les usages et enquêté sur les différences entre villes néerlandaises et françaises : des enfants autonomes, des aires de jeux accessibles partout, des écoles ouvertes sur la ville, des dispositifs comme les jardins scolaires.

C’est dans ce contexte que nous avons créé Les Enfants Dehors, avec une ambition simple : remettre les enfants dans tous les espaces de la ville et leur permettre de jouer au contact du vivant, partout et tout le temps.

L’enfant n’est pas seulement un élève que l’on dépose à l’école, c’est un sujet à part entière, avec des droits. Et les personnes qui s’en occupent ont aussi des droits et des besoins légitimes de bien-être.

Votre démarche revendique une approche féministe de la ville. En quoi est-ce structurant dans votre travail ?

Notre approche est profondément féministe, au sens où elle part d’une question très concrète : qui s’occupe des enfants ?

Aujourd’hui encore, ce sont majoritairement les femmes. Or, les espaces urbains liés à l’enfance ont été pensés sans elles, ou en invisibilisant leurs besoins. C’est aussi pour cela que beaucoup d’aires de jeux sont peu qualitatives : elles ont été conçues comme des objets secondaires, associés à des usages eux-mêmes dévalorisés.

Nous avons voulu changer de regard. L’enfant n’est pas seulement un élève que l’on dépose à l’école, c’est un sujet à part entière, avec des droits. Et les personnes qui s’en occupent ont aussi des droits et des besoins légitimes de bien-être.

En adoptant cette grille de lecture, on transforme complètement la manière de penser la ville : on ne cherche plus à “gérer” les enfants, mais à créer des conditions de vie dignes pour eux et pour celles et ceux qui les accompagnent. Parce que l’épanouissement d’un enfant peut avoir une fonction d’indicateur d’une ville saine.

Comment cela se décline-t-il dans l’opérationnel ?

Nous avons commencé à Montpellier, en prenant en gestion un parc public en attente d’aménagement pour en faire un laboratoire de la ville à hauteur d’enfant.

Sur une superficie clôturée de 3 000 m², nous avons inversé la logique habituelle : l’enfant devient l’usager central, pas un sujet périphérique de l’aménagement urbain. Chaque espace lui est dédié, il peut jouer partout. Nous avons imaginé une petite ville, avec un café en plein air pour les familles et un espace de jeux en pleine nature.

L’idée est simple : répondre conjointement aux besoins des adultes (se poser, manger, échanger) et des enfants (jouer librement, en sécurité). Nous y développons aussi des activités liées à l’écologie, à la fabrication et au soutien à la parentalité. 

Aujourd’hui, nous accompagnons d’autres territoires pour faire émerger ce type de lieux, en aidant des porteurs de projets et des collectivités à les développer.

Créer des espaces qui permettent le jeu libre tout en garantissant la sécurité des enfants, est-ce un enjeu de taille ?

La question de l’insécurité, perçue ou réelle, mais aussi des violences, est assez centrale dans notre travail. Dans l’espace privé, l’enfant peut subir des violences intrafamiliales, des violences digitales. Et dans l’espace public, les dangers sont nombreux. Pour autant, la création de lieux sûrs et bienveillants n’est pas incompatible avec l’investissement libre et spontané de l’enfant. 

C’est d’ailleurs, pour nous, tout l’intérêt de l’urbanisme. Nous le considérons comme un moyen très concret pour faire de la prévention, et naturellement pour créer des espaces citoyens au sein desquels vivre ensemble la parentalité. Encore faut-il une volonté politique et un engagement du secteur privé. 

En appuyant cette ambition de remettre les enfants partout dans la ville, vous abordez la question des espaces interstitiels. Les enjeux liés à la pression et à la disponibilité du foncier sont-ils directement incorporés dans vos missions ?

Oui, c’est un point central. Aux Pays-Bas, chaque espace est optimisé, et une décision forte a été prise : les espaces interstitiels doivent être dédiés au jeu et à l’enfance. Nous travaillons précisément sur ces espaces : cours d’immeubles, parvis, rues, zones en attente. Ils représentent un potentiel considérable, surtout dans des contextes de pression foncière.

Mais cela suppose un changement de paradigme. Le jeu ne peut pas être ajouté à la fin d’un projet. Il doit être pensé dès le départ. En France, il y a encore un décalage entre le discours et la mise en œuvre, notamment parce que ces choix ne répondent pas immédiatement à des logiques de rentabilité.

Une ville à hauteur d’enfant ne se limite pas à des équipements, ni même à de l’urbanisme transitoire. Elle repose sur des continuités, des déplacements sécurisés, la possibilité de jouer partout, une autonomie réelle.

Les temporalités urbaines représentent effectivement un sujet prégnant dans l’aménagement. À quel moment du projet doit-on penser aux enfants en tant qu’usagers à part entière ?

Dès l’origine du projet. C’est essentiel. Une ville à hauteur d’enfant ne se limite pas à des équipements, ni même à de l’urbanisme transitoire. Elle repose sur des continuités, des déplacements sécurisés, la possibilité de jouer partout, une autonomie réelle.

Si l’on intervient trop tard, on ajoute simplement une aire de jeux sans traiter les usages. Or, dès la phase de préfiguration d’usage, il est important de se questionner : comment les enfants circulent-ils ? Peuvent-ils sortir seuls, se retrouver ensemble et en sécurité ?

Nous partons toujours des usages et des besoins exprimés, notamment par les parents. Les freins sont connus : la voiture, la pollution, la peur. C’est en répondant à ces contraintes que l’on rend possible le jeu et que l’on garantit l’appropriation des espaces créés.

Finalement, quels sont les invariants d’un territoire inclusif ? Comment faire écosystème autour des besoins des enfants et des familles ?

L’invariant principal, c’est l’expérience. Un espace fonctionne lorsque l’adulte peut répondre à ses besoins pendant que l’enfant joue en sécurité. Cette sécurité perçue est déterminante : elle conditionne la durée et la qualité du jeu.

Pour les adultes, il faut des aménités simples : des toilettes, de la nourriture et de l’eau, la possibilité d’échanger avec d’autres. Pour les enfants, il faut des espaces ouverts, non normés, en lien avec le vivant, qui permettent une grande liberté d’usage. Il est également important de s’intéresser à la fragilité des individus, aux tout petits, aux femmes enceintes et en post-partum qui nécessitent parfois des aménagements spécifiques. 

Et enfin, faire écosystème autour de cette démarche, c’est agir à plusieurs niveaux. Naturellement, il s’agit du rôle des pouvoirs publics et des opérateurs privés de laisser de tels projets se développer. Mais la société civile a bien évidemment, elle aussi, un grand rôle à jouer. Il faut encourager les habitants à se réapproprier leur environnement, les associations à multiplier les lieux dédiés aux familles. 

Au fond, une ville inclusive est une ville où l’enfant est présent partout. Sinon, il reste relégué à l’espace privé, et avec lui, toute une partie de la société.


Propos recueillis par Lola Roy

Nous avons besoin de votre consentement

Lumières de la ville tente de vous proposer chaque jour une information urbaine de qualité sans publicité, et pour cela aimerait que vous acceptiez que les cookies soient placés par votre navigateur pour pouvoir analyser le trafic de notre site Web, activer les fonctionnalités liées aux réseaux sociaux, et vous proposer un contenu personnalisé. Cela impliquera le traitement de vos informations personnelles, y compris votre adresse IP et votre comportement de navigation. Pour plus d'informations, veuillez consulter notre Politique de cookies. Pour modifier vos préférences ou rejeter tous les cookies fonctionnels sauf ceux nécessaires, veuillez cliquer sur «Configurer les préférences».

Voulez-vous accepter ces cookies?

Analytics
Youtube Trackers