Entretien avec Marie Alléaume et Pascal Ferren

Durant le programme Quartiers de demain, vous avez tous les deux travaillé sur des projets pensés et construits avec les habitants, l’une comme paysagiste et l’autre comme AMO. S’agit-il de pratiques que vous aviez déjà l’habitude de mettre en place dans vos agences ?

Pascal Ferren – Oui, au-delà des méthodologies et des outils d’animation d’ateliers, sur lesquels on se concentre souvent beaucoup en concertation, ce que nous défendons, ce sont des pratiques de présence : être avec les gens, être dans le voisinage, en permanence, habiter avec celles et ceux dont on s’apprête à modifier l’environnement, qu’il s’agisse d’habitants, d’usagers de bureaux ou de collégiens. Cela demande du temps et de l’engagement. Ce n’est pas toujours facile car c’est à chaque fois un environnement que l’on ne connaît pas. On s’y retrouve souvent en confrontation avec ce qui s’y joue réellement, qui peut être beau ou dramatique. 

Mais c’est une démarche qui a une véritable tradition, notamment en architecture et en urbanisme. Nous n’inventons rien. Nous nous inscrivons dans des dispositifs et des méthodes déjà expérimentés ailleurs. En France, le travail mené par exemple ces dernières années par Patrick Bouchain et l’agence Construire a été pour nous une source d’inspiration, tout comme les projets de Chloé Bodart (Compagnie architecture). Nous avons donc mené ce type de démarche à plusieurs reprises, dans des contextes et sous des formats différents. Certains collègues, notamment dans la lignée de l’agence Construire, pratiquent des résidences longues, de six à dix-huit mois sur place, voir plus selon les cas. Ce n’est pas exactement notre format. Nous pratiquons plutôt le « saut de puce ». Nous revenons plusieurs fois, par sessions de quelques jours, où nous mettons en place une sorte de permanence de l’AMU, un bureau « à vue », en travaillant directement sur site, visiblement, à la programmation d’un espace.

Préparation de la permanence dans un appartement par Camille Alfada © Agence Camille Alfada

Durant le programme Quartiers de demain, le calendrier a été extrêmement resserré. Quelques semaines à peine après notre arrivée dans le projet comme AMO participation, nous étions sur place, dans notre appartement prêté pour l’occasion par le bailleur, pour accueillir les trois équipes d’architectes venues rencontrer les habitants (nos voisins !) et construire le programme avec eux.

« Ce que nous défendons, ce sont des pratiques de présence : être avec les gens, être dans le voisinage, en permanence, habiter avec celles et ceux dont on s’apprête à modifier l’environnement, qu’il s’agisse d’habitants, d’usagers de bureaux ou de collégiens. »

P. F.

Marie Alléaume – Sur nos projets, nous intégrons systématiquement la question des habitants, mais aussi, plus largement, celle de l’existant, car il n’y a jamais de page blanche. L’existant, c’est à la fois le socle physique du site, les pratiques des habitants et les non-humains qui y vivent. 

À Sedan, en lisière de forêt, cette dimension était particulièrement présente : le travail se situait à la frontière de plusieurs pratiques appelées à se rejoindre dans l’espace que nous fabriquons. L’ambition d’intégrer un jury citoyen au cœur du débat, et pas seulement dans une concertation ponctuelle limitée au diagnostic, nous a semblé particulièrement intéressante. Il s’agissait de demander aux habitants de se positionner collectivement sur l’ambition même du projet, dans le cadre d’un dialogue compétitif. C’est un dispositif rare.

J’ai trouvé la méthode très intéressante par sa capacité à faire intervenir le même jury à plusieurs étapes du projet. La question qui reste, et qui se pose toujours en matière de concertation, est celle du devenir : comment, une fois le projet livré, les habitants continuent-ils à se l’approprier ? Comment éviter de créer de la déception après les avoir associés à la démarche ? Je ne sais pas ce que sont devenus ces jurys citoyens une fois la phase de rendu achevée, ni s’ils ont été pérennisés par les collectivités de façon systématique ou au cas par cas. C’est une question ouverte sur une méthode par ailleurs très ambitieuse et réussie : lors des temps forts, où toutes les équipes se retrouvaient, l’implication de ces citoyens dans la fabrication du projet était remarquable et témoignait d’une adhésion assez rare.

« Lors des temps forts, où toutes les équipes se retrouvaient, l’implication de ces citoyens dans la fabrication du projet était remarquable et témoignait d’une adhésion assez rare. » M. A.

Avez-vous constaté un engouement particulier, une participation plus importante que sur d’autres projets ?

Marie Alléaume – Oui, car les habitants sont d’ordinaire associés à des concertations très ponctuelles, où les décisions restent prises de façon technique ou politique. Je ne suis pas spécialiste de la concertation ; mon regard est celui d’une maître d’œuvre. Nous travaillons surtout sur le partage d’informations, et la co-fabrication réelle du projet, souvent très technique, est difficile à approfondir faute de temps. Il faudrait pouvoir passer une année entière avec les habitants pour expliquer pleinement pourquoi certains choix sont faits. Néanmoins, le cadre du dialogue compétitif, tel qu’il a été construit pour Quartiers de demain, a permis d’aller plus loin que ce que permet d’ordinaire une concertation classique.

Visite sur site avec les habitants à Sedan © Agence Grue

Pascal Ferren – Disons que les jurys citoyens restent rares dans les projets urbains, même s’ils existent et tendent, j’ai l’impression, à se développer. Cela dit, dans Quartiers de Demain, le dispositif était assez central et plutôt bien conçu, je crois. Et à Sedan, oui, l’adhésion a été forte, avec des participants très présents et très volontaires, des techniciens de collectivités très attentifs et des élus à l’écoute. A la différence d’une concertation classique fondée sur quelques réunions publiques, ce que l’on observe dans une démarche aussi longue, avec un même groupe qui suit le processus du début à la fin, c’est une forme de « progression » du groupe. Le jury citoyen devient une petite communauté qui, au fil du temps, s’empare de questions de plus en plus techniques, jusqu’à l’usage et l’aménagement intérieur, etc. Cela nous permet d’avoir une participation citoyenne de qualité qui entre en profondeur dans certains sujets. 

Marie Alléaume – J’aime beaucoup cette idée de progression. Elle transforme la position initiale de « sachants » face à des « non-sachants ». À mesure que les habitants montent en compétence et comprennent mieux les enjeux et la mécanique du projet, la construction devient réellement intéressante. Le niveau des débats au sein du jury citoyen de Sedan était remarquable. Mais cela prend du temps, ce que ne permettent pas les concertations « flash », utiles pour un diagnostic ou pour comprendre les pratiques d’un lieu, mais qui relèvent alors davantage du questionnaire sociologique que de la concertation à proprement parler. C’est cette mise à niveau réciproque, cette progression collective, qui rend la démarche enrichissante pour tous et évite de créer de la déception.

« À la différence d’une concertation classique fondée sur quelques réunions publiques, ce que l’on observe dans une démarche aussi longue, avec un même groupe qui suit le processus du début à la fin, c’est une forme de « progression » du groupe. » P. F.

Beaucoup de démarches classiques passent par des visites de site de quelques heures. Cette permanence, encadrée sur plusieurs jours, vous a-t-elle permis de voir et de comprendre les choses autrement ? Qu’est-ce que cela vous a apporté dans votre pratique de conception ?

Pascal Ferren – Je crois qu’il existe deux façons de concevoir la concertation. La première vise à outiller les habitants, à renforcer la démocratie locale, une forme de concertation pour la concertation. La seconde vise avant tout à concevoir un bon projet pour les habitants, ce qui suppose qu’ils s’en emparent et que les concepteurs les comprennent bien. 

Dans Quartiers de demain, c’est plutôt ce second objectif qui prévalait : que le projet dessiné par les architectes et les paysagistes réponde aux besoins des habitants, mais aussi à ceux du site lui-même. Et ces deux approches n’exigent pas tout à fait les mêmes compétences. Dans la seconde, l’observation prend une importance considérable, tout comme la capacité à entendre des paroles qui ne répondent pas nécessairement à des questions précises. 

À Sedan, nous étions dans le contexte social d’une ville pauvre, et le quartier des Ardennes compte parmi les plus pauvres de la ville. Il est souvent plus facile d’y nouer contact autour d’un repas, dans des moments informels, en parlant du chien, du chat ou d’une passion personnelle plutôt qu’en posant directement des questions sur le quartier. Les habitants ne vont pas directement donner des informations exploitables en conception, et cela réclame donc des formes d’attention, d’écoute et de traduction particulière chez les concepteurs. Des compétences que je peine à décrire précisément et qui sont manifestement, sans que je porte aucune condamnation, inégalement réparties. Disons, en restant prudent, que j’ai été à cet égard assez frappé par la différence d’attitude entre les différentes équipes de conception. Il y avait notamment quelque chose de très différent du côté des agences belges

Marie Alléaume – La permanence, ou plus largement le fait de pouvoir passer un temps prolongé sur un site, est un luxe que l’on n’a pas toujours. Elle permet de percevoir les ambiances du matin et du soir, ainsi qu’un coucher de soleil. À Sedan, la question des vues depuis les tours était incroyable, et nous avons pu la mettre en valeur : ce qu’elles créaient de commun entre tous les habitants du quartier. Nous avons appelé cela le « Club des Remparts », une expression trouvée par un membre de l’équipe. C’est devenu un imaginaire partagé, celui d’un château dans le ciel, de tours à la campagne. Tout un vocabulaire a ainsi émergé au fil de la fabrication du projet, nourri par ce que nous avons observé et par nos échanges avec les habitants. Son émergence a été rendue possible par un temps de présence plus long.

On ne voit jamais aussi mal un site que lors d’une visite organisée. La maîtrise d’ouvrage désigne la rampe du parking ou la tour à détruire. Ce n’est jamais ce que l’on a réellement besoin d’observer. Nous travaillons plutôt sur le vide et l’invisible, sur ce qui se passe lorsque, en apparence, il ne se passe rien. C’est ce travail que nous avons mené à Sedan autour de la notion de « milieux », un outil de diagnostic sensible que nous continuons de développer sur d’autres projets. Il repose sur une observation fine, en partie subjective, qui constitue déjà une première façon de faire projet.

Lieu de permanence de l’agence Camille Alfada © Agence Camille Alfada

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de cette observation fine dans votre pratique ?

Marie Alléaume – L’observation est une compétence qui se construit avec l’expérience. Nous travaillons nos projets en les mettant en résonance avec d’autres lieux déjà connus. Plus on visite d’endroits, plus on constitue une sorte de banque de vocabulaire comparatif, qui nourrit chaque nouvelle observation. Cette expérience accumulée permet parfois de repérer, à partir d’un détail apparemment mineur, un potentiel qu’on n’aurait pas su lire.

Notre discipline, le paysage, s’appuie aussi sur la botanique, un champ de connaissances infini. Comprendre comment le vivant fonctionne avec très peu d’intervention nourrit constamment l’observation. À Sedan, le « milieu rempart » illustre bien cela. Il est à la fois une structure historique de la ville, un espace très végétalisé, un lieu sujet à des problématiques d’effondrement et un refuge pour de nombreuses espèces. Le comprendre nous a permis de le préserver et de l’amplifier dans le projet, mais aussi de le faire percevoir aux élus et aux habitants eux-mêmes.

Sur des territoires comme Sedan, souvent présentés comme faisant partie des plus pauvres, il existe pourtant une grande richesse locale, et notre rôle est aussi de la révéler et de la partager avec les habitants. Cette fierté à l’égard d’un territoire qu’on habite sans toujours savoir pourquoi on le trouve remarquable, jusqu’à ce qu’un regard extérieur vienne l’expliciter, donne souvent lieu à de très belles discussions.

« Sur des territoires comme Sedan, il existe une grande richesse locale, et notre rôle est aussi de la révéler et de la partager avec les habitants. » M. A.

Pascal Ferren – Oui… A Sedan, je me souviens d’une réunion où un architecte avait décrit avec une grande justesse l’école du quartier, un bâtiment remarquable. Sa description a suscité une réaction très forte chez les habitants, surpris qu’un regard extérieur perçoive à ce point la valeur de ce qu’ils côtoyaient chaque jour.  

Sur l’observation, les paysagistes ont souvent une longueur d’avance. C’est un outil au cœur de leur pratique. Chez les architectes, disons qu’il y a une appétence plus inégale à la lecture de l’existant et de la manière dont il est vécu. J’ai l’impression que l’idéologie (un bâtiment doit être comme ça, c’est comme ça qu’il faut habiter, etc.) prend plus de place. Pour qualifier l’observation, je dirais qu’il y en a deux formes. La première est une observation de découverte, sans grille de lecture préétablie. Qui occupe quel espace ? Comment les interactions se déroulent ? Quels espaces sont utilisés ou non ? La seconde est une observation de « vérification » des affirmations des habitants. Pour les questionner à nouveau si nécessaire (vous nous avez dit que, or j’ai observé que). 

À Sedan, nous avons par exemple observé très concrètement la façon dont les habitants montaient et descendaient dans ce quartier situé en hauteur. Cette observation a révélé des usages inattendus. La rampe d’accès, pourtant très raide, s’est révélée être un lieu de pause, d’entraide et de rencontre, presque un espace de discussion informelle. Cela a été confirmé par la réaction des habitants qui, loin de la détester, y étaient attachés. C’était un lieu de souvenirs avec parfois une dimension presque mythologique.

Cette approche suppose d’accepter de ne pas chercher à tout résoudre immédiatement. Beaucoup de détails, apparemment anodins sur le moment, prennent sens plus tard en résonnant avec d’autres observations. Encore une fois, c’est une pratique qui exige du temps. 

La permanence permet donc de voir et d’écouter des choses et des personnes invisibles. Comment avez-vous fait en sorte que les personnes qu’on entend moins dans les concertations, comme les femmes, les personnes âgées ou les plus jeunes, trouvent leur place dans la démarche ?

Pascal Ferren – On nous pose souvent cette question… La réponse est pourtant très simple : il faut aller les chercher là où ils et elles sont, et s’adapter à leur rythme. La vraie question est celle de la méthode : fait-on du terrain ? Prend-on le temps ? Concrètement, aller chercher les habitants, c’est frapper aux portes, dire bonjour, aller à leur rencontre. Il y a ensuite une part de métier propre à certaines personnes, particulièrement douées pour créer du lien. Je pense par exemple à ma collègue Charlotte Cauwer qui a ce talent et qui me le montre souvent. A Sedan, on avait contact avec une famille, avec trois filles souvent présentes dans le quartier, et elle a su tisser une relation de confiance avec elles au fil du temps, sans forcer les choses. Cela nous demande parfois de composer avec des personnes  réticentes à prendre la parole en public en restant par exemple attentif à ses signaux non verbaux plutôt qu’en la sollicitant directement. A force de le faire, on apprend à le faire, avec la forme de « tact » que cela demande.

Pour conclure, en quoi cette expérience de jury citoyen et de permanence sur Quartiers de demain a-t-elle modifié votre manière de présenter et de concevoir vos projets pour des non-professionnels ?

Marie Alléaume – Je ne crois pas que nous nous adressions différemment aux élus, aux techniciens et aux citoyens. Lors des présentations de rendu, lorsque le jury citoyen disposait d’un temps dédié, ce n’étaient pas des présentations allégées. Nous présentions les mêmes contenus, avec beaucoup d’images et des éléments didactiques, ainsi que du temps supplémentaire pour expliquer. L’information passe, même si elle ne donne pas nécessairement lieu au même type de débat immédiat qu’avec des élus ou des pairs techniciens. Le projet, une fois réalisé, appartient à tout le monde. Il doit donc être partagé de façon lisible dès sa conception.

Diagnostic du quartier durant la résidence © Agence Grue

Pascal Ferren – Ce qui m’a marqué, c’est la confirmation qu’il ne faut pas hésiter à expliquer le processus du projet aux habitants. Contrairement à une intuition initiale, ils se sont montrés tout à fait en capacité de comprendre profondément le sens des différentes étapes du dialogue compétitif : le diagnostic, puis le programme, et enfin le projet. Cette expérience m’a rendu plus ouvert à cette idée, en réalisant qu’il s’agit moins d’une question de compréhension que de l’intérêt que porte chaque participant à certains sujets techniques. 

Cela rejoint la question de départ sur les objectifs de la concertation. Si l’ambition est de renforcer la capacité citoyenne et la démocratie locale, il faut sans doute expliquer davantage ces aspects techniques. Mais si l’objectif est avant tout de concevoir un bon projet, l’essentiel est de s’appuyer sur l’expertise propre des habitants, celle de l’usage, de l’habiter, plutôt que de chercher à les transformer en spécialistes techniques, rôle qui revient aux professionnels. 

« Si l’objectif est avant tout de concevoir un bon projet, l’essentiel est de s’appuyer sur l’expertise propre des habitants, celle de l’usage, de l’habiter. » P. F.

Propos recueillis par Martin Omnes

Nous avons besoin de votre consentement

Lumières de la ville tente de vous proposer chaque jour une information urbaine de qualité sans publicité, et pour cela aimerait que vous acceptiez que les cookies soient placés par votre navigateur pour pouvoir analyser le trafic de notre site Web, activer les fonctionnalités liées aux réseaux sociaux, et vous proposer un contenu personnalisé. Cela impliquera le traitement de vos informations personnelles, y compris votre adresse IP et votre comportement de navigation. Pour plus d'informations, veuillez consulter notre Politique de cookies. Pour modifier vos préférences ou rejeter tous les cookies fonctionnels sauf ceux nécessaires, veuillez cliquer sur «Configurer les préférences».

Voulez-vous accepter ces cookies?

Analytics
Youtube Trackers