Pour commencer, revenons sur une expression que vous employez souvent : celle de « normes validistes ». On parle beaucoup d’accessibilité, mais moins souvent du validisme comme système d’organisation urbaine. Concrètement, comment le validisme se manifeste-t-il en ville ?

Il faut d’abord rappeler ce qu’est le handicap. Pour cela, il faut se référer à la définition de l’ONU, pas à la définition française, qui reste encore très restrictive. Le handicap, c’est l’interaction entre des limitations, des incapacités et un environnement qui crée des obstacles. Autrement dit, le handicap n’existe que parce qu’il y a un environnement inadapté. Cet environnement peut être physique, mais il peut aussi être organisationnel, social, institutionnel. Dans une ville qui serait absolument anti-validiste, on ne parlerait plus de handicap, finalement.

Le validisme, lui, est un système de domination. C’est un système d’oppression qui consiste à organiser la société en fonction des personnes valides et à considérer les personnes handicapées comme inférieures. Il se caractérise par un système de valeurs qui fait de la personne valide, sans handicap, la norme sociale. Le handicap est alors perçu comme une erreur, un manque, un échec, et non comme une conséquence des événements de la vie ou, plus largement, de la diversité humaine.

En ville, cela se retrouve très concrètement dans le logement, dans le bâti, dans l’espace public, dans les transports, mais aussi dans les règles de conception. On pense encore trop souvent à partir d’un corps valide, qui marche, qui voit, qui entend, qui comprend vite, qui n’a pas de douleur, pas de fatigue, pas de problème de mobilité. Or une ville qui ne prend pas en compte ces réalités produit de l’enfermement. Une même personne, avec une même douleur, peut basculer dans une dépression profonde si elle vit dans un contexte d’abandon. Il faut être très conscient de l’interaction entre toutes ces choses-là. On ne peut pas parler de logement, de santé, de mobilité, de lien social ou d’accès aux soins de manière isolée.

Enfin, concernant l’enjeu très spécifique de l’habitat, dans le logement neuf, le validisme se traduit par une accessibilité pensée comme un quota plutôt que comme un principe général. Même les avancées de la loi de 2005 intégrant des douches à l’italienne, l’accès à un balcon, une loggia ou une terrasse, sont restées partielles, limitées à une partie seulement de la production (45%)1. Quant au logement ancien, l’absence d’obligation générale de mise en accessibilité maintient de nombreux habitants dans des bâtiments inadaptés. Les adaptations restent souvent soumises à des demandes individuelles, auprès des syndics ou des copropriétés, ce qui rend encore l’accessibilité négociable, fragile et secondaire, et plus coûteuse.

Cette question invite aussi à déplacer le regard : le handicap est souvent pensé comme une situation particulière, qui concernerait une minorité de personnes. Or, lors d’un colloque organisé à l’Assemblée nationale intitulé « Habiter pour bifurquer : pour un service public du logement« , vous avez rappelé que la dépendance peut concerner tout le monde, à un moment de la vie. Pourquoi est-il important d’en faire un sujet central des politiques urbaines, plutôt qu’un enjeu spécifique traité à part ? À votre avis, pourquoi tardons-nous encore à généraliser les projets qui réussissent à intégrer pleinement ces enjeux ?

Parce que la distinction que l’on fait entre les personnes handicapées et les autres est beaucoup trop étroite. On parle souvent de « personnes à mobilité réduite » comme si cela ne concernait que les personnes en fauteuil roulant ou les personnes handicapées motrices. Mais ce n’est pas cela. Les personnes à mobilité réduite, selon la définition européenne, ce sont toutes les personnes handicapées, mais aussi les personnes âgées qui ont des problèmes de mobilité, les personnes qui ont des troubles cognitifs, les femmes enceintes, les parents avec de jeunes enfants, les personnes qui font une livraison et qui risquent de se casser le dos.

Quand on parle de personnes handicapées, selon l’OMS, on parle d’environ 16 % d’une population. Mais si l’on parle des personnes à mobilité réduite au sens large, on grimpe à 45 ou 50 % d’une population. Et encore : à un moment de la vie, chacune et chacun peut être concerné. Vieillir, tomber malade, se blesser, accompagner un enfant, porter des charges, traverser une période de fatigue ou de douleur, tout cela peut nous faire expérimenter un environnement inadapté.

C’est pour cela qu’il faut cesser de traiter l’accessibilité comme un sujet minoritaire. Quand on rend la ville accessible, on ne rend pas seulement service aux personnes handicapées. On améliore la vie des personnes âgées, des enfants, des parents, des personnes malades, des personnes fatiguées, des travailleuses et travailleurs du quotidien. On rend la ville plus simple, plus sûre, plus confortable, plus habitable pour tout le monde. Surtout, il s’agit d’une question de droits humains et d’égalité, car sans accessibilité, les personnes handicapées ne peuvent pas participer à la vie en société sur la base de l’égalité avec les autres.

L’accessibilité ne détruit pas l’architecture. Elle oblige à mieux concevoir.

Si nous tardons encore à généraliser les projets qui intègrent réellement ces enjeux, c’est parce qu’il y a un problème politique. Les pouvoirs publics ont trop souvent écouté les acteurs du bâtiment, les promoteurs, les intérêts économiques, plutôt que les personnes concernées. On continue à raisonner en termes de contraintes, de surcoûts, de dérogations, alors que c’est d’abord une question de conception. Si l’on pose le problème dès le départ en se demandant comment faire pour que le projet soit accessible et adapté à tous, on conçoit autrement.

Par exemple, concevoir intelligemment, c’est prévoir des salles d’eau étanchéifiées, ce qui diminuera les contentieux liés aux dégâts des eaux, et c’est prévoir dès la conception la possibilité d’installer une baignoire ou une douche sans avoir à refaire tout le carrelage, et cela coûte une centaine d’euros.

Vous insistez donc sur le fait que l’accessibilité n’est pas seulement une contrainte technique ou financière, mais bien un enjeu politique. Qu’est-ce que cela change dans la manière de poser le problème et dans les responsabilités des pouvoirs publics, des bailleurs ou des concepteurs ?

Cela change tout. Aujourd’hui, on fait souvent comme si l’accessibilité était un problème technique : une salle de bain trop grande, une rampe à ajouter, un seuil à traiter, une largeur de porte à respecter. Mais ce n’est pas cela. Le problème, c’est la manière dont on conçoit les bâtiments.

Si vous faites votre projet, vos esquisses, votre plan, et qu’ensuite seulement vous vous demandez comment le rendre accessible, vous allez effectivement générer des surcoûts. Mais si vous procédez autrement, si vous vous demandez dès le départ comment faire pour que le projet soit accessible et adapté à tous (à la personne âgée, au jeune enfant, au parent avec poussette, à la personne qui n’entend pas bien, qui ne voit pas bien, qui ne comprend pas immédiatement, qui a des troubles sensoriels) alors vous concevez le bâtiment différemment.

Le surcoût de l’accessibilité dans le neuf est reconnu comme très faible lorsqu’elle est pensée dès l’origine, moins de 1% selon la Banque Mondiale2. Le problème n’est donc pas financier. C’est une question de volonté politique, de formation et de responsabilité. Le secteur du bâtiment s’est servi de l’accessibilité comme d’une excuse pour dire qu’il fallait réduire les exigences. Les pouvoirs publics ont écouté ces arguments. La loi Elan a fait régresser l’accessibilité du logement, en fixant des quotas supplémentaires et en transformant ce qui était déjà une accessibilité partielle en quota de 20 % de logements accessibles et 80 % de logements dits évolutifs.

Porter une responsabilité collective à ce sujet c’est aussi former les architectes, les urbanistes, les ingénieurs, les bureaux d’études, les élus, les bailleurs. Aujourd’hui, les architectes sont encore peu formés à l’accessibilité. Certains connaissent brièvement le cadre réglementaire, souvent mal, mais pour concevoir des choses accessibles, il ne suffit pas d’appliquer une réglementation. Il faut comprendre les difficultés, les usages, les obstacles. Il faut comprendre comment les personnes vivent réellement dans un logement, comment elles circulent, comment elles ouvrent une porte, comment elles utilisent une salle d’eau.

Il faut aussi associer les personnes concernées. Non pas les grandes associations gestionnaires d’établissements (APF, APAJH, Unapei, L’ADAPT, …) , qui, selon l’ONU, parlent, à la place des personnes handicapées, posant un conflit d’intérêts, car leurs intérêts de gestionnaires ne sont pas les intérêts des personnes directement concernées mais les personnes handicapées elles-mêmes au travers de leurs organisations d’auto-représentation composées et dirigées par les personnes handicapées et sans conflit d’intérêt avec la gestion d’établissements et services , celles qui vivent les obstacles au quotidien sous réserve qu’elle se soit formée pour maîtriser la réglementation et les situations de handicap différentes des leurs. Les personnes handicapées ont des compétences, une expertise d’usage, une force d’action. Elles ne doivent pas être consultées à la marge, une fois que tout est décidé. Elles doivent intervenir en amont, dans les cahiers des charges, dans les jurys, dans la formation, dans l’évaluation des projets.

À quoi ressemblerait, selon vous, une politique du logement réellement anti-validiste ? Faut-il viser l’accessibilité universelle, la transformation massive du parc bâti existant, de nouvelles règles de production du logement ?

Il faut tout cela à la fois. D’abord, il faut arrêter de produire des logements inaccessibles. Dans le logement neuf, il faut revenir à une exigence forte d’accessibilité. On ne peut pas continuer à construire des logements dans lesquels une partie de la population ne pourra pas vivre, ou ne pourra pas recevoir ou visiter ses proches, ou ne pourra pas vieillir. Il faut aussi cesser d’opposer accessibilité et qualité architecturale. L’accessibilité ne détruit pas l’architecture. Elle oblige à mieux concevoir.

Ensuite, il faut transformer massivement le parc existant. Pour des raisons écologiques et climatiques, il est essentiel de réhabiliter plutôt que de construire du neuf. Mais quand on réhabilite, quand on fait de l’isolation thermique, c’est une aberration de ne pas coupler les travaux d’amélioration thermique avec des travaux d’accessibilité. On crée des surcoûts en séparant les choses. Même si tout le bâti ancien ne peut pas être rendu parfaitement conforme aux normes du neuf, il peut être grandement amélioré.

Un immeuble ancien avec une marche à l’entrée peut parfois être amélioré par un plan incliné. Une porte d’immeuble peut être automatisée. Une baignoire peut être remplacée par une douche plus accessible, même si ce n’est pas toujours une douche à l’italienne parfaite. Ce ne sera pas toujours idéal, mais ce sera mieux. Et si l’on raisonne à l’échelle d’un bâtiment, d’un parc de logements, d’une réhabilitation d’ensemble, cela coûtera moins cher que de traiter les situations au cas par cas, trop tard, quand les personnes sont déjà enfermées chez elles.

Il faut aussi montrer par l’exemple. Je suis très demandeuse de travailler avec des gens pour construire des projets exemplaires et montrer qu’il est possible de faire quasiment sans surcoût. On a des exemples de réhabilitations qui vont dans ce sens, comme des tours transformées plutôt que démolies, avec des extensions, des jardins d’hiver, des espaces extérieurs accessibles, de la rénovation thermique réalisée en site occupé. Ces projets montrent qu’on peut améliorer plutôt qu’exclure, transformer plutôt que recommencer à produire les mêmes erreurs.

Enfin, il faut revoir les règles de production. Il faut des formateurs qualifiés dans les écoles d’architecture. Il faut obliger les architectes en exercice à démontrer leurs compétences sur ces sujets. Il faut des cahiers des charges qui prennent en compte l’accessibilité dès la conception du projet, avant même le jury de concours. Si on en est au jury, c’est déjà trop tard pour agir. Il faut une volonté politique claire, portée par les élus, les collectivités, les bailleurs, les aménageurs, les promoteurs, les architectes, les ingénieurs du bâtiment, les constructeurs. L’accessibilité ne doit plus être une variable d’ajustement.

Enfin, vous l’avez brièvement abordé, vous avez travaillé sur la question du dérèglement climatique et son impact sur les personnes minorisées. Il rend d’ores et déjà les villes plus difficiles à habiter : difficultés de déplacement, ruptures de services, logements inadaptés. En quoi ces crises touchent-elles plus fortement les personnes handicapées, âgées, précaires, et comment les politiques urbaines pourraient-elles mieux l’anticiper ?

Le dérèglement climatique touche plus fortement les personnes déjà minorisées, et encore davantage lorsqu’elles sont aussi racisées, LGBTQIA+, femmes, précaires, âgées ou handicapées. Parce que rien n’est conçu pour elles. On le voit avec les canicules ou les phénomènes de pluie diluvienne. Les canicules de ce printemps et de l’été et les précédentes aussi majoritairement les personnes âgées, malades et handicapées, les plus pauvres. Celles qui n’ont pas de climatisation. L’accès aux soins, les logements inadaptés, les pannes d’ascenseur rendent le quotidien de certaines personnes bien plus difficiles que d’autres.

Penser l’écologie sans penser l’accessibilité, c’est produire une transition injuste.

Pour toutes ces raisons, je pense qu’il faut déjà cesser de construire des logements en rez-de-chaussée. Cela implique évidemment de mettre des ascenseurs à tous les niveaux. Mais aujourd’hui, le prix des ascenseurs a baissé ; le vrai sujet, c’est la maintenance et la qualité du matériel. Si un ascenseur est mal conçu, si ses cartes électroniques ne supportent pas la chaleur, à 50 degrés, il tombera en panne. Or une panne d’ascenseur, pour une personne en fauteuil, une personne âgée, une personne malade, ce n’est pas un inconfort : c’est parfois l’impossibilité de sortir de chez soi.

Il faut aussi anticiper les risques d’inondation. On n’est plus seulement confronté aux débordements de fleuves ou de rivières. On est confronté à la conjonction de sols très secs ou artificialisés et de pluies diluviennes, qui peuvent faire monter l’eau très rapidement dans les rez-de-chaussée. Qu’est-ce qu’on fait, alors, des personnes âgées ou handicapées qui y vivent ? On leur dit de s’accrocher à une corde et de s’évacuer seules ? C’est une irresponsabilité majeure.

L’adaptation climatique ne peut donc pas être pensée sans les personnes handicapées, âgées, précaires ou minorisées. Réhabiliter thermiquement les logements sans les rendre accessibles, c’est maintenir des personnes dans des logements invivables. Installer des dispositifs techniques sans penser leur usage réel, leur maintenance, leur accessibilité, c’est fabriquer de nouveaux obstacles. Penser l’écologie sans penser l’accessibilité, c’est produire une transition injuste.

Une politique urbaine réellement anti-validiste devrait partir des personnes les plus exposées. Elle devrait lier rénovation thermique et accessibilité, vieillissement et logement digne, mobilité et santé, sécurité climatique et autonomie. Elle devrait considérer que l’accessibilité n’est pas un supplément, mais une condition de base du droit à la ville. Rendre accessible l’intégralité des logements, sans aucune exception, c’est tout simplement une question de droit humain.

Pour aller plus loin, voici d’autres articles d’Odile Maurin :

https://www.handi-social.fr/articles/actualites/ex-fondation-abbe-pierre–presentation-rapport-etat-mal-logement-2025-sur-logement-et-handicap–100-accessible-c-est-possible-selon-handi-social-1876701

https://www.handi-social.fr/articles/actualites/handicap-logement-en-finir-avec-50-ans-de-segregation-validiste-odile-maurin-a-l-assemblee-nationale-colloque-copernic-politis-2339826


Propos recueillis par Lola Roy

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