En 2025, vous avez rejoint la structure Yci Santé qui favorise l’accès à la santé dans les quartiers populaires. Quelle a été la genèse de ce projet et de vos engagements qui vous ont mené jusqu’à cette structure ?
J’ai commencé mon parcours dans l’immobilier tertiaire. J’ai surtout fait des projets mixtes dans différentes structures. Puis, j’ai eu un accident de parcours personnel : j’ai un petit garçon qui a été atteint d’une leucémie en 2023. Je me suis donc arrêtée pendant six mois. Pendant ces six mois, il a été hospitalisé à l’hôpital public. J’ai alors découvert les problématiques de l’hôpital public, les enjeux de précarité de certaines familles et de l’enjeu d’être pris en charge à temps afin d’être soigné. Voir leur quotidien et comprendre leurs problématiques pour accéder à un médecin m’a permis de réaliser les enjeux autour des déserts médicaux. Quand je suis revenue dans l’immobilier, ça me trottait dans l’esprit. Alors, j’ai arrêté et j’ai pris du temps pour comprendre quoi faire de cette expérience qui avait été majeure.
Et justement, j’ai eu une opportunité. Un consortium d’acteurs qui était composé de Meridian, l’ANRU, la Fédération nationale de la mutualité française et la Fédération nationale des centres de santé, réfléchissait depuis plusieurs mois sur cette question d’implanter des centres de santé dans les quartiers prioritaires. Au moment où moi, je m’arrêtais, eux, en étaient arrivés au point de leur travail où ils créent Yci Santé. Aujourd’hui, ils se développent depuis un an dans tous les quartiers prioritaires de la politique de la ville en France.
Vous parlez de l’implantation de centres de santé grâce à Yci Santé, quelle est la définition de ces centres, et s’il en existe, quelle est la différence avec une Maison de santé ?
Le Code de la sécurité sociale les définit assez différemment : un centre de santé c’est principalement du premier recours avec principalement des médecins généralistes. Et c’est d’ailleurs notre but : remettre des généralistes dans les quartiers pour que les gens aient à nouveau des médecins traitants. Par rapport à la moyenne nationale, il y a 1,8 fois moins de médecins généralistes et 3,8 fois moins de médecins spécialistes dans ces quartiers.
Par rapport à la moyenne nationale, il y a 1,8 fois moins de médecins généralistes et 3,8 fois moins de médecins spécialistes dans ces quartiers.
Dans ces centres de santé les médecins sont salariés, donc les médecins ne sont pas libéraux comme dans les maisons de santé. Il y a donc un gestionnaire non lucratif : une mutuelle, une association, une ville, ou même des collectivités ou des hôpitaux qui ont leur propre centre de santé. Ce qui est intéressant également, c’est qu’ils travaillent dans une vraie notion d’équipe pluridisciplinaire, avec des généralistes, des spécialistes. Ils ont vraiment incorporé dans leurs agendas des réunions de services, de réflexions, de pratiques de soins coordonnées.
Les centres de santé ont aussi un rôle de prévention, comme prévu dans la loi, avec des budgets afférents. Enfin, le dernier point important, c’est l’accessibilité. Les centres de santé sont forcément conventionnés secteur 1 et doivent pratiquer le tiers payant. Ainsi, les gens qui vont se faire soigner ne sont pas triés, soit par leur origine, ou soit par leurs moyens.
Selon vous, il y a un problème de fonctionnement du système de santé dans l’accès aux soins et le manque de personnel dans certains territoires. Y a-t-il une explication à ce phénomène de désertion ? Comment arrivez-vous à y remédier avec Yci Santé ?
Il y a certainement un manque de médecins partout. Et il y a aussi beaucoup de médecins qui aujourd’hui cherchent un équilibre de vie et c’est normal. Il y en a beaucoup qui aspirent, notamment dans les plus jeunes générations, à des temps partiels. Ce qui n’est pas forcément compatible avec une pratique libérale où quelqu’un pour prendre votre patientèle les jours d’absence. J’ai la conviction que le centre de santé, où les médecins sont regroupés et où il y a une assistance administrative, pour leur permettre de se concentrer sur le soin, peut être une des réponses à ces questions d’attractivité.
Il y a aussi un enjeu à faire des lieux qui soient agréables. Les médecins voulant travailler en équipe sont plus nombreux, ce qui explique aussi la fermeture des petits cabinets des quartiers très isolés. Dans des quartiers particulièrement complexes, il faut avoir une motivation. Et une des motivations, c’est de travailler avec une équipe pluriprofessionnelle et de pouvoir aménager son temps de travail. Quand, par exemple, vous êtes dans un centre de santé hospitalier qui dépend de l’hôpital, vous avez aussi accès accès à la recherche clinique et aux collaborations universitaires de l’hôpital.
Comment ciblez-vous certains quartiers dans lesquels vous avez l’intention de vous implanter ? Quel est le déclencheur qui vous pousse à accompagner un projet ?
Nous avons deux entrées possibles. La première, ce sont les territoires eux-mêmes. Comme nous commençons à nous faire connaître, certains élus ou services des territoires nous appellent. Parfois ce sont également des aménageurs qui ont cette problématique particulière suite à un diagnostic. Et l’autre porte d’entrée, se fait par des gestionnaires partenaires qui sont sur le territoire et qui ont une problématique immobilière sur le déménagement, transfert ou le regroupement de leur centre. Nous les aidons à trouver de nouveaux locaux.
Avez-vous un exemple de projet de centre de santé sur lequel vous avez pu travailler pour illustrer ces processus ?
Nous avons actuellement un projet à Marseille car nous avions identifié une opportunité foncière. Nous avons fait le tour des gestionnaires potentiels de centres de santé et nous avons choisi l’AP-HM (Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille). Ils sont pionniers dans le monde des centres de santé. Ce n’est pas évident pour des hôpitaux, ils viennent du monde hospitalier et ne travaillent pas sur la médecine de ville. Mais à l’AP-HM, il y a une tradition : ils ont déjà trois centres de santé. C’était une opportunité pour eux d’être dans des quartiers où ils n’étaient pas, ils se sont donc positionnés pour reprendre ces locaux.
Nous avons fait un montage assez intéressant où la ville a acheté les deux actifs, puisque c’étaient deux immeubles en vente, et nous a concédé immédiatement un bail emphytéotique. Nous allons maintenant réaliser les travaux. Ce sera un Centre de santé polyvalent. L’établissement va devenir une vraie infrastructure de santé publique diverse. Le centre de santé amène aussi une dynamique alentour, avec d’autres programmations qui viendront s’installer. Il y a de véritables synergies médicales qui se font entre la partie psychiatrique et la partie centre de santé.
Le centre de santé amène aussi une dynamique alentour, avec d’autres programmations qui viendront s’installer. Il y a de véritables synergies médicales qui se font entre la partie psychiatrique et la partie centre de santé.
Dans vos projets, votre volonté est de prendre soin des habitants des quartiers. Et justement dans l’urbanisme du care, ce soin passe également par leur inclusion dans ces processus de projet. Mettez-vous en place des dispositifs de participation des futurs usagers dès la conception des projets ou arrivent-ils au fur et à mesure plutôt après les projets ? Comment sont-ils pris en compte ?
Les habitants sont vraiment intégrés au démarrage. En fait, chacun a ses compétences. Nous avons des compétences immobilières, foncières et juridiques. Les partenaires de santé, eux, ont cette connaissance dans l’embauche des médecins et le diagnostic du territoire. Puis à partir du diagnostic de territoire, ils construisent ce qu’ils appellent un projet de santé, qui va faire l’objet d’une validation par les ARS (Agence Régionale de Santé). Pour construire ce projet de santé, ils vont vraiment s’appuyer sur les habitants du territoire. Par exemple, si le centre est déjà existant, ils s’appuient sur sa patientèle. Ou bien, en fonction du diagnostic, il y a une identification des problématiques avec les habitants : cela peut être des problèmes de nutrition ou pédiatriques par exemple. Ainsi, ces éléments participent au choix des spécialités et à l’orientation donnée au centre.
Cette inclusion des habitants est aussi très demandée par les financeurs. Les métropoles qui, elles, ont une compétence politique de la ville peuvent s’en servir de critères pour donner des subventions par exemple.
Vos centres sont souvent des réhabilitations de bâtiments existants, est-ce que cela impacte les projets futurs et si oui, dans quel sens ?
Nous faisons principalement de la réhabilitation. Il y a des locaux vacants dans les QPV qui nous permettent de repartir de l’existant. Nous sommes plutôt dans une sobriété en termes d’intervention. C’est-à-dire qu’on ne cherche pas à faire un bâtiment flambant neuf qui va coûter des mille et des cents. Nous devons juste trouver le bon niveau de confort pour les gens qui sont soignés et qui soignent. Ne pas faire trop de dépenses signifie aussi que les loyers toutes charges comprises seront moins élevés, car le but est d’assurer une pérennité pour les usagers. Cela nous amène aussi à travailler particulièrement sur l’amélioration énergétique pour réduire les charges et améliorer le confort.
Souvent, quand je dis que je développe des centres de santé dans les quartiers populaires, les gens ont tout de suite une caricature d’un site où règne l’insécurité. Mais aujourd’hui au milieu du 15ᵉ arrondissement, à Marseille, le centre de santé est propre, tranquille, et les gens y sont bien. Il y a un respect mutuel quand on soigne les gens, quand on leur fait du bien. Les gens se sentent écoutés, ils vont mieux et ils sont plus respectueux. C’est un cercle vertueux qui se crée.
Il y a un respect mutuel quand on soigne les gens, quand on leur fait du bien. Les gens se sentent écoutés, ils vont mieux et ils sont plus respectueux.
Finalement, pour vous, que signifie prendre soin d’un territoire dans votre pratique ?
D’une certaine manière, ce que nous faisons chez Yci Santé, c’est revenir à l’essentiel : c’est-à-dire remettre du soin au plus proche des gens, faire de la prévention et aller vers les gens. Ce que j’aime dans les centres de santé, c’est que nous prenons les personnes dans leur globalité. Par exemple, il y a quelque chose que je trouve formidable : il y a un poste qui s’appelle Médiateur en santé. Un médiateur en santé va permettre de faire le lien entre les soignants et la patientèle. Et c’est souvent une patientèle, qui n’a pas été soignée depuis longtemps et qui n’a pas cette habitude de passer la porte et de rentrer dans un parcours de soin.
Ces médiateurs, dans les centres de santé, sont capables de faire un travail de bon sens, pour prendre en charge le patient dans sa globalité. Lorsqu’une personne arrive au centre avec un symptôme, les médiateurs se posent les questions suivantes : où est-ce qu’elle vit ? Est-ce qu’elle vit dans un logement sale, et à combien vivent-ils ? Qu’est-ce qu’elles mangent ? Qu’est-ce qui s’est passé psychologiquement cette dernière année ? Alors que les urgences vont traiter juste le symptôme lui-même, mais ils ne vont pas traiter le problème dans sa globalité.
Le prendre soin, c’est finalement prendre du temps, prendre la personne dans sa globalité, dans son environnement et donc contribuer à ce que cette personne aille mieux durablement et que ce ne soit pas juste un problème égale une solution, mais qu’il y ait une réflexion.
Parfois on me dit : pour faire de l’expérience patient, il faudrait qu’on puisse le monétiser. Je leur réponds que non. Si nous commençons à monétiser tout ce que l’on fait, pour que cela ait une valeur, alors ça n’a plus de sens. Ce que j’aime chez les gens avec qui je travaille, c’est que ce sont des personnes qui vont travailler dans ces centres, et qui sont très engagées. On ne devient pas médecin de centre de santé par hasard. Donc si moi, je peux les aider avec mes petites connaissances en immobilier, en urbanisme et en montage de projets, je le fais avec plaisir.
Propos recueillis par Léa Demongeot Marais



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