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L’architecture sensitive, une démarche thérapeutique au service des personnes autistes ?

Débat
La Rédaction , le 05 avril 2019
La journée mondiale de sensibilisation à l’autisme du 2 avril est l’occasion de se questionner quant à l’impact que l’architecture peut avoir sur les personnes atteintes d’autisme. Encore peu pris en compte dans les réalisations architecturales, certaines études ont cependant révélées des liens entre la qualité spatiale des espaces et la diminution des troubles liés à l’autisme. Quelques exemples remarquables de réalisations architecturales peuvent déjà offrir des pistes de réflexion.
On estime aujourd’hui qu’une personne sur 100 est atteinte de “troubles envahissants du développement” (TED), c’est à dire d’autisme. Pourtant, ces troubles restent encore assez méconnus pour le grand public. Identifiés pour la première en 1943 par le psychiatre américain Léo Kanner, de nombreuses disciplines se sont intéressées aux personnes diagnostiquées pour mieux comprendre ces troubles, souvent très variés, dans le but de réfléchir à un accompagnement visant à une meilleure inclusion dans la société.

La diversité des formes d’autisme explique aujourd’hui la difficulté de poser un  diagnostic et à dénombrer le nombre exact de personnes atteintes. Souvent détectés avant l’âge de 3 ans, les symptômes liés aux TED, plus difficilement perceptibles chez les femmes, varient en intensité pour chaque personne. L’hypersensibilité est l’un des symptômes les plus importants : la présence et le changement brusque de bruits, de température, de luminosité engendrent souvent une forte anxiété chez les personnes autistes. Les troubles altèrent également leur capacité à communiquer et à se sociabiliser. Ces derniers ont souvent des centres d’intérêts restreints et se prennent très vite de passion pour un sujet. Il faut savoir que la déficience intellectuelle touche seulement 40 % des autistes, mais leur scolarisation est souvent très difficile, car le cadre institutionnel ne correspond que rarement à leurs besoins.

Contrairement aux pays anglophones, la France a un retard considérable sur les questions liées à la prise en compte de l’autisme, , de son diagnostic et de l’intégration des personnes concernées dans la société. Beaucoup de barrières, qu’elles soient sociales ou physiques, se dressent dans leur quotidien et le cadre bâti dans lequel elles évoluent impacte fortement leurs conditions de vie. Alors, comment pouvons-nous réfléchir à une architecture qui soit au service des personnes atteintes d’autisme ? Certaines qualités spatiales peuvent-elles être thérapeutiques ? Et finalement, ne faut-il pas changer les processus de conceptions architecturales pour faire de l’inclusivité un automatisme ?

Intégrer à la conception architecturale les problématiques liées à l’autisme
Bien que les recherches scientifiques sur l’impact de l’architecture sur les conditions de vie des personnes autistes, notamment sur la réduction de leur anxiété, restent encore peu nombreuses, certaines études ont réussi néanmoins à montrer que certaines qualités spatiales (couleurs, matériaux, volumes…) peuvent avoir une réelle influence sur leur bien-être. Les échanges avec des associations, autistes, familles, médecins et scientifiques ont ainsi permis peu à peu d’établir certaines recommandations pour la conception d’espaces adaptés. Depuis le début des années 2000, l’architecture des centres médicaux-spécialisés pour enfants et adultes atteints d’autisme a alors beaucoup évolué. Dès la conception des projets, on intègre les problématiques liées aux troubles autistiques, ce qui permet de construire des bâtiments thérapeutiques de qualité, minimisant au maximum l’inconfort que peuvent ressentir les concernés. L’étude de certains projets qui vont dans ce sens peut alors nous inspirer pour détecter des pistes d’amélioration afin de les répliquer dans l’ensemble des projets architecturaux, et ainsi, créer un cadre de vie davantage adapté à leurs troubles.

Faire varier les ambiances des lieux pour favoriser l’identification des espaces
La ville de Boulogne-Billancourt (92) accueille depuis 2014 un institut médico-éducatif pour enfants autistes. Conçue par l’agence Créa7, l’architecture du projet a été pensée en fonction des troubles ressentis par ses pensionnaires. Une des spécificités des enfants atteints d’autisme est leur difficulté à interpréter un espace et lui donner une signification. Pour cela, les concepteurs ont réfléchi à l’utilisation de matériaux et d’ambiances lumineuses, permettant à chaque partie du bâtiment d’avoir une identité qui lui est propre. Ainsi, dans 1200 m2 de l’institut, se succède une alternance de zone stimulantes, mixtes, apaisantes ou encore neutres, qui permettent aux enfants une meilleure compréhension de leur environnement. Chaque entrée est caractérisée avec une couleur, une matière et une sensation annonçant alors la fonction de la pièce. Les architectes ont également travaillé à la différenciation des zones d’activité avec celles de repos : pour les zones d’activité la lumière naturelle a été privilégiée, les couleurs sont chaudes et les revêtements sol et murs permettent d'accueillir les animations prévues. Les zones de repos sont, quant à elles, travaillées avec des matériaux naturels et chaleureux aux textures absorbantes et aux couleurs douces.

Réduction des stimuli visuels et sonores pour limiter l’anxiété
Comme souligné précédemment, les personnes autistes sont très sensibles aux bruits, et à la luminosité qu’ils perçoivent des fois comme de véritables agressions, et peuvent les plonger dans un état d’anxiété sévère. Une architecture sensitive, aux volumes adéquats, permet alors de maîtriser l’acoustique et la luminosité d’un espace. Emmanuel Negroni, architecte et designer fondateur de Negroni architectes, travaille depuis quelques années sur des bâtiments accueillant des publics handicapés. Il cherche à ré-inventer l’architecture hospitalière, en sortant des codes classiques, pour créer des lieux de vie qualitatifs.

Les bâtiments du Centre d’accueil pour adultes atteints d’autismes “L’éveil du scarabée”, construits en 2014 et situés à proximité d’Auxerre (89), font partie d’une nouvelle génération de projets médicaux. Ils ont été lauréats du Prix d’architecture aux ADC awards en 2015. L’ensemble du projet a été pensé pour limiter l’anxiété chez les patients. Une voûte “protectrice” en zinc a été installée au coeur du bâtiment, permettant de supprimer le sentiment d’écrasement et d’ajuster l’acoustique de cette pièce très fréquentée. La présence de la lumière a été finement travaillée pour qu’elle ne soit pas éblouissante, tout en privilégiant au maximum l’apport de lumière naturelle et en m'installant aucun néon, avec l’installation par exemple de puits de lumière et de verrières dans l’ensemble du bâtiment. Les lumières artificielles ont été pensées avec des tons chauds, moins agressifs, et leur intensité est ajustable. Une grande attention a également été portée sur l’acoustique du centre. Des études préalables ont été réalisées dans le but d'éviter au maximum l’effet d’écho dans les salles. L’utilisation de mousses acoustiques et d’isolants permet de réduire les résonances et de maîtriser le niveau sonore des lieux.

Modularité et sécurité
La fondation Autisme Luxembourg a été l’une des premières à ouvrir un foyer d’accueil en Europe où les caractéristiques liées à l’autisme ont été intégrées lors de la conception du bâtiment. Ici, l’architecture et l’aménagement intérieurs sont utilisés comme moyen thérapeutique. L’architecture proposée sert à la fois à l’amélioration des conditions de vie des personnes autistes, mais également à faciliter le travail des éducateurs et du corps médical. Ouvert en 2002, le centre est composé de 5 bâtiments, quatre étant dédiés aux activités communes et l’un d’eux au foyer, permettant une distinction entre les espaces de jour (activités et travail) et les espaces nuit indispensables pour les personnes avec autisme.

L’aménagement du foyer a été imaginé de telle manière que l’espace soit complètement modulable. L’organisation des pièces et la disposition des portes permettent ainsi d’utiliser le foyer en deux configurations possibles. En journée pendant la semaine, l’équipe à la possibilité de restreindre l’accès uniquement aux espaces de vie (salons et cuisine), tandis que le week-end l’ensemble du foyer est accessible (y compris les chambres), et le soir certains salons peuvent rester ouverts. Ainsi, l’accompagnement des personnes est facilité pour les éducateurs.

Une forte attention aux questions de sécurité est également apportée lors de la conception du bâtiment. En effet, les personnes atteintes d’autisme ont un rapport différent quant à leur sécurité, et peuvent alors se mettre souvent involontairement en danger. Les concepteurs ont alors mis en place des solutions qui permettent de limiter les situations compliquées. La température maximum de l’eau à la sortie des robinets a par exemple été limitée à 37° permettant d’éviter les brûlures. Les fenêtres sont verrouillables et les angles saillants ont été au maximum évités.

Sensibiliser les concepteurs à l’autisme
La méconnaissance des architectes, et de la société en général, des syndromes liés à l’autisme peut expliquer la difficulté de mettre en place des solutions adaptées dans leurs réalisations. Comme le souligne Patrick Sadoun, fondateur et président d’Autisme Liberté et du RAAHP (Rassemblement pour une approche des autismes humaniste et plurielle), “pour s’engager dans l’accompagnement de personnes autistes, il faut accepter de perdre tous ses repères habituels. C’est valable également pour les architectes. Ce qui est bon et bien pour un lièvre ne l’est pas nécessairement pour un hérisson”. En effet, la pratique architecturale se base généralement sur le vécu et le ressenti des architectes eux-mêmes qui leur permettent de définir quels espaces sont agréables ou non et d’en analyser la composition. Souvent involontairement, les architectes mettent alors en oeuvre des solutions, qui dans leurs expériences sensibles des lieux, leur semblent pertinentes, mais qui peuvent se révéler inadaptées pour d’autres personnes.

Le travail de concertation classique utilisé dans les projets architecturaux se révèle être difficile à mettre en place dans le cas de personnes atteintes d’autisme. Il faut ainsi repenser les processus de co-conception, et peut-être inventer de nouveaux outils de dialogue et récoltes d'informations (observations de terrain ou encore apports des sciences sociales), mais également en élargissant le spectre des acteurs à impliquer (notamment les familles des personnes atteintes).

L’intégration aux études d’architecture d’un enseignement porté sur la question de l’handicap, et donc plus spécifiquement de l’autisme, pourrait améliorer dans un premier temps la connaissance technique liée à l’accessibilité (au sens large), mais surtout dans un deuxième temps la mise en place des automatismes de conception impliquant une réflexion d’inclusivité des bâtiments conçus.

Enfin, l’apparition de la notion de conception universelle (c’est à dire de la prise en compte de l’ensemble des handicaps dans tous projets architecturaux et urbains) semble montrer que l’intégration dans la société  des personnes porteuses d’un handicap est de plus en plus prise en compte. Il serait temps que la mise en place de solutions adaptées aux syndromes ne soient plus seulement limitées au milieu hospitalier, mais plus généralement à l’ensemble des projets. Comme l’illustrent les bâtiments présentés, nous n’avons pas besoin de révolutionner l’architecture pour que ces dispositifs simples mais efficaces soit davantage pris en compte. Peut-être pourrions-nous commencer par des actions simples, comme par exemple remplacer les sonneries agressives des écoles primaires, qui sont souvent traumatisantes pour les enfants autistes, et loin d’être agréables pour les autres... Le ville universelle passera par une approche plus sensible et de petites actions qui loin d’être anecdotiques, pourraient bien faire toute la différence.

Photo de couverture - Unsplash  

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1 Commentaire

  1. Bravo !! article très intéressant, pertinent et trop rare pour ne pas le souligner. Mais,,, tant que notre gouvernement ne prendra pas en compte les conditions environnementales (l’architecture) sur l’impact sensoriel des personnes avec autisme les choses n’évolueront pas et toutes ces recherches resteront anecdotiques… Pour exemple, il y a quelques mois, une délégation Australienne de Canberra a fait 19 000 km pour visiter l’Éveil du scarabée alors que notre ministère du handicap ne peut / veut pas faire 150 km !…

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