En France, 11 millions de personnes vivent un isolement relationnel ; et dans nos rues, des milliers de livreurs travaillent chaque jour sans que la ville leur donne une place réelle.
Voilà ce que ces chiffres disent : dans nos villes, certaines personnes sont partout, mais restent invisibles. On croise des livreurs et des livreuses qui attendent une commande sur un trottoir, devant un restaurant, à l’angle d’une rue. Ils travaillent dans l’espace public, mais sans espace de travail. Ils attendent, mais sans lieu d’attente.
On croise aussi des personnes seules, précaires, parfois épuisées par des parcours quotidiens faits de démarches, de rendez-vous sociaux, d’allers-retours pour accéder à une aide, à un hébergement, à un soin, ou simplement à un moment de lien. Pour elles, la ville n’est pas seulement un espace de circulation : elle est souvent un lieu d’attente, d’incertitude et de fatigue des corps, des esprits.
Ces personnes ne sont pas à côté de la ville. Elles en font pleinement partie. Elles l’habitent, la traversent, la font fonctionner, mais révèlent aussi ses angles morts : ces lieux que l’on ne pense pas, ces usages que l’on ne regarde pas, ces vulnérabilités que l’on préfère laisser hors champ.
Dans ce nouveau numéro de Lumières de la ville, intitulé Quand la ville invisibilise, nous avons voulu regarder ces réalités en face.
Avec Iana Vicq et Julie Pommier, architectes et fondatrices d’Augure Studio, nous parlons des livreurs et livreuses des plateformes numériques, de leurs lieux d’attente, de leur invisibilisation spatiale et de ce que leur présence révèle des inégalités urbaines.
Avec Marine Cadene, de l’association Entourage, nous interrogeons l’isolement, la précarité, la mobilité empêchée, mais aussi les manières très concrètes de recréer du lien social.
Ces deux articles posent la même question : comment fabriquer une ville qui reconnaît enfin celles et ceux que l’on ne regarde pas assez ?
Car l’invisibilité c’est d’abord une question d’aménagement, de services, de politiques publiques et donc de dignité. Une ville qui n’offre aucun lieu pour attendre et aucun espace pour être accueilli est une ville qui ignore votre présence, et qui produit mécaniquement de l’exclusion.
C’est là que prend sens l’urbanisme du care : partir des vulnérabilités réelles pour transformer la ville en un lieu qui prend soin. Une ville attentive, capable d’écouter les usages et de construire des réponses adaptées.
Ce numéro se prolonge aussi avec plusieurs articles consacrés à des initiatives concrètes : La Maison Escale, qui accompagne des jeunes LGBTQIA+ en situation de précarité ; les travaux de Christine Davoudian en clinique PMI auprès de femmes migrantes enceintes sans papiers ; et Carton Plein, qui adapte le retour au travail aux rythmes de personnes ayant connu la rue ou l’exclusion.
Ensemble, ces textes dessinent une même conviction : les invisibles de nos villes ne sont pas des marges. Ils sont au cœur de ce que nos villes doivent apprendre à devenir.
Ce nouveau numéro de Lumières de la ville est une invitation à regarder autrement. Et surtout, à fabriquer autrement.
Je vous invite donc à découvrir le nouveau numéro de Lumières de la ville : Quand la ville invisibilise.


