Que signifie imaginer les quartiers de demain ?
L’expression pourrait laisser croire qu’il faudrait inventer de nouveaux modèles, importer de nouveaux usages ou transformer radicalement l’existant. Comme si l’avenir devait nécessairement commencer par une page blanche.
Nous refusons cette vision : Les quartiers de demain sont déjà, en grande partie, sous nos yeux.
Ils existent dans les pratiques quotidiennes de leurs habitants, dans leurs histoires, leurs solidarités et leurs capacités d’action. Ils existent dans des bâtiments que l’on pourrait réparer plutôt que démolir, dans des sols à restaurer, des paysages à préserver et des initiatives locales encore trop peu reconnues.
C’est à ces réalités que Lumières de la Ville consacre son troisième cycle éditorial, autour du programme Quartiers de demain. Notre ambition est claire : documenter les expérimentations menées dans les territoires, transmettre les enseignements et contribuer à construire un autre récit des quartiers populaires. Non plus celui de territoires en retard, déficitaires ou condamnés à attendre des solutions venues d’ailleurs, mais celui de territoires de ressources et d’invention collective.
Nous avons décidé de lancer ce cycle à la suite de la dissolution du GIP EPAU*, qui portait notamment le programme Quartiers de demain et occupait une place essentielle dans la recherche-action territoriale, l’expérimentation et le débat public sur les transformations urbaines.
Cette disparition ne doit pas entraîner celle des projets, des méthodes et des façons de faire que le GIP EPAU a contribué à faire émerger. Elle ne doit pas interrompre les réflexions engagées ni réduire au silence celles et ceux qui ont expérimenté d’autres manières de concevoir la ville. Nous avons donc choisi de leur donner voix, de transmettre leurs enseignements et de prolonger le débat.
Pour ces quatre numéros, nous sommes donc partis à la rencontre de près des deux tiers des trente équipes ayant participé au programme Quartiers de demain. Nous avons échangé avec des acteurs de chacun des dix sites et croisé les regards d’architectes, d’urbanistes, de paysagistes, de designers, de chercheurs, d’acteurs locaux et d’habitants.
Au fil de ces publications, nous montrerons comment les pratiques déployées dans le cadre du dispositifs de dialogue compétitif et du jury citoyen, donnent concrètement corps à un urbanisme du care. Car cet urbanisme existe déjà.
Il existe chaque fois qu’un projet part des situations vécues plutôt que de réponses prédéfinies. Chaque fois que l’expertise d’usage des habitants est reconnue comme une véritable connaissance. Chaque fois que l’on prête attention aux vulnérabilités, aux mémoires, aux liens et aux ressources d’un territoire. Chaque fois que l’on choisit de réparer, de renforcer et de transformer avec, plutôt que d’effacer et de décider à la place de.
Nous expliquerons comment ces façons de faire se traduisent dans les projets, mais surtout ce qu’elles produisent.
Il ne s’agit pas d’apposer l’étiquette de l’urbanisme du care sur certains projets. Il s’agit de rendre visibles les pratiques qui en appliquent déjà les principes, d’en comprendre les effets et d’affirmer qu’une autre manière de transformer les quartiers populaires est non seulement possible, mais qu’elle est déjà à l’œuvre.
Mettre en œuvre un urbanisme qui prend vraiment soin, suppose d’en finir avec le récit de la « ville de demain ». Une ville, ou même un quartier destiné à être pensé comme s’il fallait effacer le présent pour inventer l’avenir. Les quartiers de demain se construisent à partir de ce qu’ils sont aujourd’hui : de leurs ressources, de leurs habitantes et habitants, de leurs forces, de leurs vulnérabilités, de leurs solidarités, de tout ce qui doit être préservé, réparé ou transformé, et avec toutes celles et ceux qui y vivent.
Yoann Sportouch
Rédacteur en chef
*GIP EPAU : Groupement d’Intérêt Public, l’Europe des Projets Architecturaux et Urbains
Créé en 2002, le GIP EPAU était un opérateur interministériel consacré à la recherche-action, à l’expérimentation et à la production de connaissances sur les transformations architecturales, urbaines et territoriales. Il a piloté plusieurs programmes nationaux, parmi lesquels Europan, POPSU et Quartiers de demain, en faisant dialoguer chercheurs, concepteurs, acteurs publics et territoires. Sa dissolution a été actée en juillet 2026.


