La crise du logement s’est encore aggravée en 2025, et si l’on s’en tient aux chiffres issus du rapport annuel de la Fondation pour le logement, le mal-logement s’installe de plus en plus en France et s’impose comme un thème légitime dans cette campagne des municipales.
Pourtant, cette crise semble, de loin, insoluble pour les politiques publiques.
Alors, dans cette actualité, tentons une réflexion : Et si ce qui était en cause était en réalité notre manière faussée de mesurer le bien-être en ville ? Et si celle-ci était en fait profondément erronée ?
Aujourd’hui encore, nous mesurons la performance urbaine, l’attractivité, les stratégies de peuplement, à l’aune d’indicateurs quantitatifs qui disent peu de la qualité réelle des vies qui s’y déploient.
Nous comptabilisons les mètres carrés produits, les grues en activité, les flux d’investissements, les taux de commercialisation, les classements d’attractivité, les dynamiques démographiques. Nous comparons les territoires selon leur capacité à attirer les cadres, les entreprises, les touristes ou les étudiants. Mais nous interrogeons trop rarement la capacité d’un quartier à rompre l’isolement d’une personne âgée, à accompagner le parcours résidentiel d’une famille monoparentale, à redonner un horizon à un jeune en marge de la société, à préserver la dignité d’un ménage contraint de se loger loin de tout.
Autrement dit, nous continuons d’évaluer la ville comme un produit. Et c’est à partir de ce produit que nous prétendons résoudre la question du bien-être collectif. Seulement voilà, lorsque ce « plus grand nombre » devient de plus en plus difficile à satisfaire, à mesure que les vulnérabilités s’accumulent et que les crises s’enchevêtrent, nous revenons mécaniquement à ce que notre société croit savoir faire le mieux : produire davantage. Plus de mètres carrés, plus d’offres, plus d’attractivité. Comme si l’intensification du produit pouvait, à elle seule, réparer les fragilités sociales.
La ville inégale n’est peut-être pas seulement le produit d’une société inégalitaire. Elle pourrait être, dès son origine, porteuse d’inégalités et, en tant que système producteur, contribuer elle-même à les générer et à les reproduire.
A l’inverse, proposons, un moment, une autre voie :
Partons des vulnérabilités les plus fortes, mal-logement, instabilité résidentielle, isolement, précarité énergétique, suroccupation. Notre diagnostic urbain en serait radicalement différent.
C’est précisément la question que pose ce numéro 5 de la Revue de l’urbanisme du care : le bien-être en ville est-il réellement mesurable ?
Pour y répondre, nous donnons la parole à celles et ceux qui interrogent nos cadres d’analyse. L’économiste et géographe Lise Bourdeau-Lepage nous livre son regard sur la manière dont le bien-être, pensé comme l’articulation entre aspirations individuelles et ressources territoriales, peut transformer en profondeur la fabrique urbaine en liant indissociablement le soin des personnes et celui du vivant. Barbara Attia, chercheuse et professeure de géographie à l’université Jean-Moulin-Lyon-III, fondatrice du cabinet Hurba, montre quant à elle comment la psychologie urbaine permet d’objectiver le ressenti des habitants pour faire de la ville un espace sensible, attentif aux vulnérabilités, et ainsi améliorer concrètement les projets et la qualité de vie.
Nous explorons également comment des outils comme la boussole du bien-être peuvent devenir de véritables leviers d’orientation des politiques publiques, en ré-ancrant les décisions dans les attentes réelles des habitants. Et comment, sur le terrain, le développement de lieux de soin et de convivialité, portés notamment par Yci Santé ou les Petites Cantines, incarne cette volonté de rendre la ville plus accessible, plus solidaire et plus habitée.
À quelques semaines des élections municipales, une question demeure en filigrane : et si le véritable indicateur de performance urbaine n’était plus la quantité produite, mais la capacité offerte à chacune et chacun d’habiter dignement et durablement sa propre ville ?
Avis aux maires et futurs maires : Et si, avant chaque projet urbain que vous envisagez pour demain, nous commencions par établir un véritable diagnostic des vulnérabilités présentes sur vos territoires, notamment sur le mal-logement, l’isolement, la précarité énergétique, les fragilités générationnelles. Une manière, enfin, de faire de nos crises non pas une série de résultats d’angles morts qu’un produit de plus ne saura toujours pas résoudre, mais le point de départ même de votre stratégie de transformation urbaine.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef


