Sécurité, accès aux soins et santé, environnement, transports, logement, pouvoir d’achat, l’éducation, propreté, culture… À chaque campagne municipale, l’empilement des promesses libère la parole. Et c’est heureux. Cet élan démocratique est salvateur. Parce que du local, surgit la réalité : celle que l’on traverse chaque jour, celle que l’on subit parfois, celle qui nous relie quand tout le reste se fragmente.
Mais ces moments ont aussi un effet pervers : ils donnent l’impression qu’un maire ou qu’une maire peut tout faire. Que l’on pourrait tout lui demander. Qu’il suffit d’une volonté politique pour que tout s’aligne. Or chacun le sait : tout mandat municipal se déroule désormais en temps de crise, ou plutôt, dans une crise permanente. Crise climatique, crise du logement, crise démocratique, crise sociale, crise des vocations, crise budgétaire, crise des services publics. Ce n’est plus un décor : c’est la matière même de l’action.
Alors, dans ces conditions, ne faut-il pas regarder la politique locale autrement ? À l’heure où l’on parle de bifurcation, ne s’agit-il pas d’abord de mener des politiques municipales pragmatiques, qui vont au plus urgent, au plus proche, au plus fragile ?
Certes, cela ne fait pas rêver. Cela ne produit pas d’images spectaculaires. Mais est-ce que la mission d’un maire est de faire rêver ? Ou de faire tenir ? De protéger ? D’éviter les ruptures ? De rendre la ville vivable et surtout habitable, pour celles et ceux qui y vivent déjà ?
Le care, on le dit souvent, “n’est pas vendeur”. Le mot est parfois perçu comme flou, conceptuel, voire angélique. Mais le care n’est pas un supplément d’âme. C’est une boussole. Et dans un moment où tout devient concurrence, une boussole est ce qui permet d’éviter l’errance, et donc l’incompréhension.
Le care, au fond, pose une question très simple : qu’est-ce qui est vulnérable, ici, maintenant ? Et qu’est-ce qu’une commune peut faire, concrètement, à son échelle, pour y répondre ?
C’est d’abord une façon de regarder la ville à partir des besoins réels, parfois silencieux, souvent invisibles : l’isolement, la fatigue des aidants, les trajectoires cabossées des adolescents, le renoncement aux soins, les logements trop chers, les mobilités impossibles, les enfants qui grandissent sans espace dehors, les personnes âgées qui ne sortent plus, les travailleurs précaires qui n’ont plus de centre-bourg. Ce sont ces situations qui devraient déterminer les priorités d’un mandat, bien plus que les mots d’ordre nationaux ou les tendances du moment.
Mais le volontarisme, alors, de quoi est-il le nom ?
Il est la capacité à choisir. À assumer des arbitrages. À construire une hiérarchie des urgences. À renoncer à certains projets hérités, parce qu’ils ont été pensés dans un autre monde, avec d’autres données, d’autres limites, d’autres certitudes, pour réorienter l’investissement public vers ce qui protège le vivant et répare la société.
Et il est aussi la capacité à gouverner autrement, dans un schéma beaucoup plus exigeant, celle des crises que nous vivons.
C’est de cette question que nous allons parler dans ce nouveau numéro, de la revue de l’urbanisme du care. Le volontarisme municipal n’est-il pas d’abord une méthode plus qu’un storytelling ? Une capacité de décider plus que de promettre, en partant de ce qui fragilise réellement un territoire pour y répondre, plutôt que de ce qui pourrait le mettre en scène sans lien avec le réel. Une manière de faire tenir ensemble des réalités contradictoires : végétaliser sans détruire l’économie locale ; apaiser la ville sans invisibiliser celles et ceux qui dépendent encore de la voiture ; agir vite sans perdre le collectif ; transformer sans exclure.
Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est ce qui évite que la société se délite davantage.
À l’approche des municipales, nous nous posons donc la question avec Jean-François Caron, ancien maire de Loos-en-Gohelle et président de la Fabrique des Transitions, avec Salomé Berlioux, directrice de Rura, et enfin Sébastien Maire, de France Villes et Territoires Durables.
Si le care ne fait pas rêver, n’est-ce pas parce que nous confondons encore le rêve avec l’expansion ? Mais le rêve, aujourd’hui, pourrait être tout autre : vivre dans une ville qui ne laisse personne derrière, une ville qui écoute, une ville qui coopère, une ville qui prend la mesure des limites, et qui, précisément pour cela, retrouve une forme de puissance d’agir.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef


