Lorsque Kylian Mbappé, après la mort de Nahel à Nanterre, évoque « ce petit ange parti beaucoup trop tôt », une partie du débat public se crispe. Certains répondent aussitôt : « un ange, vraiment ? » Comme si la compassion devait être conditionnée au fait d’être un ange. Comme si un jeune issu des quartiers populaires devait être irréprochable pour être pleuré.
Cet épisode dit beaucoup de notre rapport aux jeunesses populaires. Des jeunes trop souvent enfermés dans des images qui les précèdent : anges ou menaces, victimes ou coupables, symboles d’abandon ou figures du danger. Mais rarement adolescents. Rarement sujets complexes, traversés par une histoire familiale, sociale, territoriale et politique.
C’est peut-être là que commence l’échec de nombreuses politiques publiques. On prétend agir pour ces jeunes, mais on les regarde peut-être trop souvent d’abord à travers des catégories toutes faites. On construit alors des dispositifs pour encadrer, occuper, canaliser, insérer. On traite des comportements visibles sans toujours comprendre ce qu’ils signifient. On observe des usages de l’espace public, mais on écoute trop peu les représentations de ces mêmes usages, les blessures, les aspirations et le sentiment de légitimité.
Dans ce nouveau numéro, dédié aux jeunesses des quartiers populaires, Joëlle Bordet nous invite à déplacer ce regard. L’adolescence, rappelle-t-elle, n’est pas seulement un âge : c’est un processus. Un moment de construction de soi, du rapport aux autres et au monde. Or ce processus n’est pas vécu de la même manière selon que l’on grandit dans un environnement reconnu, ou dans un quartier marqué par la relégation, les discriminations et la suspicion.
La question est donc profondément politique : quels adultes, quelles institutions, quels lieux permettent à ces jeunes de ne pas être enfermés dans une image d’eux-mêmes ? Qui leur donne le droit d’être autre chose que ce que l’on projette sur eux ?
C’est ici que l’urbanisme du care prend tout son sens. Dans chaque projet de renouvellement urbain, comme dans d’autres territoires d’ailleurs, il s’agit de partir des situations vécues, de reconnaître les vulnérabilités, de reconstruire de la confiance et de créer des liens. Le care consiste à maintenir l’attention là où le débat public simplifie trop vite.
Avec Camille Duboisset et Jérôme Sturla, l’AFEV montre que le logement peut devenir bien plus qu’une réponse résidentielle. Avec les colocations solidaires Kaps, des étudiants et jeunes actifs viennent habiter dans des quartiers populaires en consacrant du temps à des actions locales. Pour créer du lien, soutenir des dynamiques habitantes et devenir des relais entre voisins, institutions et acteurs locaux.
Prendre soin des jeunesses populaires, c’est d’abord refuser de les condamner par avance. C’est accepter la complexité de chaque personne, jeune, moins jeune, écouter leurs trajectoires, et construire autour d’eux des milieux de vie capables de soutenir leur puissance d’agir. Car il s’agit aussi de montrer comment certains projets parviennent à défaire cette image en leur redonnant une place active. Ce sont les exemples que nous sommes allés chercher dans ce numéro avec Édumix aux Minguettes, le Bruit du Frigo, ou encore l’association Les déterminés.
La ville peut assigner, surveiller, encadrer. Mais elle peut aussi reconnaître, relier, accueillir, réparer. Tout dépend de la manière dont elle est pensée et gouvernée. Tout dépend quelle société nous souhaitons.
Une politique véritablement humaine commence peut-être là : non plus assigner une place, mais ouvrir des possibles.


