Droit à la ville : le droit d’habiter, le droit de vivre
Depuis qu’Henri Lefebvre l’a formulé en 1968, le droit à la ville est devenu une expression courante. Elle circule dans les discours politiques, académiques et liés à la fabrique urbaine, parfois jusqu’à perdre de sa substance. Pourtant, dès lors que l’on écoute celles et ceux qui vivent les marges de nos villes, ce droit retrouve toute sa radicalité : il apparaît comme une condition d’existence.
Car le droit à la ville ne se résume pas à l’accès à un espace, à un service ou à une infrastructure. Il commence par la reconnaissance. Être reconnu comme habitant légitime, même sans adresse stable, sans statut administratif sécurisé ou sans parcours résidentiel linéaire. Être reconnu comme une vie qui a droit à un lieu, à une stabilité minimale, à une attention.
Ce numéro de Lumières de la ville rappelle que la ville peut, selon les choix collectifs que nous opérons, être un refuge ou une épreuve. Les dispositifs d’hébergement saturés, les évacuations répétées, les mises à distance territoriales et l’instabilité organisée ne sont pas neutres : ils produisent fatigue, angoisse et détresse psychique. En renforçant les chaînes de vulnérabilité existantes, la ville cesse alors de prendre soin. Et la vulnérabilité s’enracine.
Nous en avons fait l’expérience récemment dans un contexte de rénovation urbaine, au cours d’une mission d’assistance à maîtrise d’usages. Des personnes en situation administrative irrégulière occupaient des logements voués à la démolition. Dans un parc social déjà fragilisé, cette situation générait des tensions avec les locataires en place. Moins un conflit entre habitants qu’une réaction en chaîne : l’instabilité et l’absence de réponses durables accentuaient les vulnérabilités de toutes et tous, révélant une incapacité collective à organiser des conditions d’habiter dignes et apaisées.
Dans un contexte politique marqué par certaines prises de position réductrices, ces situations sont encore trop souvent lues comme des dysfonctionnements à effacer. Réduire la grande précarité à une question d’ordre public, invoquer le seul respect de la loi sur l’espace public, revient à traiter les symptômes sans jamais s’attaquer aux causes.
La vulnérabilité n’est pourtant pas une anomalie. Elle est un révélateur : des limites de l’habitabilité urbaine, des angles morts des politiques publiques et des impensés de la fabrique urbaine actuelle. Ce ne sont pas les campements ou les occupations précaires qui rendent telle ou telle ville indigne comme certains voudraient nous le faire croire, mais le refus de fournir des réponses structurelles à ce qu’ils révèlent. Une ville juste ne se contente pas de faire respecter la loi, elle se donne les moyens de rendre l’habitabilité possible pour toutes et tous.
Reconnaître ne suffit donc pas. Encore faut-il permettre d’habiter. Habiter c’est pouvoir se poser, se projeter, organiser son quotidien, ses relations, son intimité. Ce n’est pas seulement disposer d’un toit. Le logement est en réalité la première infrastructure de soin. Soigner le logement, c’est donc agir sur la vie quotidienne non seulement d’une personne, mais de l’ensemble de la collectivité. C’est reconnaître que la qualité d’habiter est profondément politique, et participe à renforcer le contrat social qui nous lie.
Face aux carences structurelles de l’État, ce numéro montre que ce sont souvent les collectivités, les acteurs de terrain et parfois les habitants eux-mêmes qui prennent le relais, en hébergeant, en expérimentant, en réinventant des formes d’habiter collectif. Ces initiatives rappellent que le soin repose sur des choix, des engagements et des actes concrets et que lorsqu’il dépend uniquement de l’exception ou de la débrouille, il révèle une fragilité plus large de notre pacte social.
Enfin, le droit à la ville inclut la capacité d’agir sur son environnement. Reprendre la main sur des espaces trop longtemps pensés sans celles et ceux qui les habitent. Reconnaître l’expertise d’usage née des situations de vulnérabilité, non comme une faiblesse, mais comme une capacité à révéler les besoins réels et construire les conditions de l’habitabilité.
La ville peut alors devenir un espace démocratique et participatif, où tous les habitants sont des acteurs à part entière de la production de l’espace, capables de transformer leurs fragilités en leviers d’action collective.
À travers ces pages, une même question traverse les textes : qui prend soin, et comment ?
L’urbanisme du care ne propose pas de réponse toute faite, mais une boussole. Une manière de regarder la ville à partir de ses vulnérabilités, de ses usages réels et de ses situations concrètes.
Faire droit à la ville, ce n’est pas seulement aménager des espaces.
C’est permettre d’habiter.
Et permettre d’habiter, c’est déjà prendre soin.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef


