Entendre la voix d’Amy
Nous avons choisi de consacrer ce troisième numéro de Lumières de la ville à l’éthique et à l’application du care, parce qu’il nous semble devenu impossible, aujourd’hui, de continuer à transformer la ville sans interroger profondément les fondements éthiques qui guident nos choix, nos pratiques ainsi que les raisons pour lesquelles nous, urbanistes, architectes, acteurs de la fabrique de la ville, nous levons chaque matin pour faire ce métier.
Afin de comprendre ce qui se joue avec l’éthique du care, il faut parfois revenir à des récits dont la simplicité ne fait que renforcer l’aspect terriblement évocateur. Celui du dilemme de Heinz en est un. Popularisé par le psychologue américain Lawrence Kohlberg, puis relu de manière décisive par la philosophe Carol Gilligan, ce récit met en scène deux enfants, Amy et Jake, confrontés à une question à première vue binaire. Cette question est posée à homme prénommé Heinz, dont l’épouse atteinte d’un grave maladie est en passe de mourir, si elle n’ingère pas un médicament rapidement. Seulement voilà, Heinz, qui vit à l’étranger avec son épouse, ne possède pas l’argent pour acheter ce médicament. Quant au pharmacien, il refuse de le lui délivrer gratuitement. La question qui est donc posée aux deux jeunes enfants est la suivante : que feriez-vous à la place de Heinz ? Doit-on voler un médicament si une vie en dépend ?
Jake tranche. Il hiérarchise. Il applique un principe général : la vie est supérieure à la propriété. Alors il choisit de voler le médicament. Amy, elle, hésite. Non pas par incapacité morale, mais parce qu’elle refuse de considérer cette situation en dehors des relations humaines qui la constituent. Elle cherche une autre voie. Celle qui ne renforcera la vulnérabilité d’aucune des parties prenantes, ni du pharmacien, ni de Heinz qui pourrait aller en prison s’il vole le médicament et surtout pas celle de la femme de Heinz, qui, souffrante, aura forcément besoin de son époux, pour affronter la maladie. Et mieux vaut qu’il évite la prison pour cela… Alors elle envisage le dialogue, la recherche de nouvelles solutions, la responsabilité partagée, la possibilité d’un geste exceptionnel du pharmacien face à une situation qu’elle juge exceptionnelle.
Longtemps, cette hésitation a été jugée comme un manque de maturité morale de la part de la jeune fille. Sans doute aussi du biais qui s’insinue envers elle en tant que jeune fille. Mais Gilligan nous montre au contraire qu’elle révèle une autre voie possible. Une éthique non pas fondée sur la seule application de règles, ou sur un existentialisme parfois trop universaliste. Non, une éthique fondée sur l’attention réelle et sincère portée à chacune des situations que nous rencontrons, dans toute leur complexité, aux liens, à la vulnérabilité des êtres. Une éthique dont le but ultime est de ne surtout pas renforcer la vulnérabilité de l’une des parties prenantes, mais qui tranche au cas par cas, qui va inventer pour chaque situation, la solution la plus appropriée. Une éthique du care.
Cette voix d’Amy, notre société a longtemps appris à ne pas l’entendre. Pire encore, à la délégitimer. Sans doute encore parce qu’elle était associée au féminin ou même à des personnes issues de l’immigration. Parce qu’elle relevait du soin, de l’attention, de la relation. Autant de dimensions historiquement reléguées à la sphère privée, invisibilisées, dévalorisées. Pourtant, cette voix n’a jamais cessé d’agir. Elle irrigue silencieusement et de manière invisible nos sociétés. Elle tient debout nos systèmes de solidarité. C’est cette voix qui fait tenir nos villes. Elle permet, très concrètement, que nous continuions à faire société.
Et la ville n’échappe pas à cette réalité. Elle en est même l’un des théâtres les plus visibles. Car la ville concentre les vulnérabilités : sociales, économiques, sanitaires, écologiques, démocratiques. Et face à cette accumulation de crises, continuer à fabriquer la ville comme si ces vulnérabilités relevaient uniquement du champ du social ou de l’exception, devient une impasse, et je dirai même plus, une faute stratégique et morale.
Ce numéro de Lumières de la ville fait le choix d’affirmer que le care n’est pas un supplément d’âme, mais une éthique structurante pour la fabrique urbaine. Les entretiens en profondeur que nous avons menés avec Chris Younès, psycho sociologue et philosophe, professeur à l’école spéciale d’architecture et de Éric de Thoisy, architecte et chercheur associé à la Chaire de Philosophie à l’Hôpital, viennent rappeler avec force que toute éthique n’a de sens que si elle est éprouvée dans les actes, dans les situations concrètes, dans les territoires au plus près des situations vécues.
Les pratiques mises en lumière dans ce numéro montrent que cette éthique est déjà à l’œuvre. Dans de nombreux projets et notamment ceux portés par l’architecte Anna Chavepayre, par exemple ou dans l’histoire singulière de la Clinique de La Borde, lieu de soin collectif, participatif et profondément politique. Ou encore dans de nombreuses démarches d’assistance à maîtrise d’usage menées dans bon nombres de territoires. Enfin, nous parlerons dans ce Numéro 3 d’une expérience menée à Marseille dans le quartier de Campagne Lévêque, où le projet urbain devient un outil pour recréer du lien, redonner une place, reconnaître des savoirs d’usage trop souvent ignorés.
Ce que ces expériences ont en commun, c’est qu’elles ne cherchent pas à effacer la vulnérabilité. Elles partent d’elle. Elles la reconnaissent comme une condition universelle, inhérente à la condition humaine. Là où d’autres aujourd’hui en France, en Europe et dans le monde, voudraient imposer la loi du plus fort et marcher littéralement sur les plus vulnérables. Ces expériences font de la vulnérabilité une boussole pour agir, pour inventer de nouvelles solutions.
À l’heure où nos sociétés sont traversées par la défiance, la fragmentation et le repli, entendre la voix d’Amy n’est pas un luxe intellectuel. C’est une nécessité politique. Car une ville qui sait répondre aux vulnérabilités est aussi une ville plus juste, plus durable, plus habitable pour toutes et tous.
Ce troisième numéro est une invitation à écouter cette voix. À la prendre au sérieux. Et à accepter que, face à la complexité du monde, la véritable maturité morale consiste autant à contester l’injustice quand elle se présente tout en prenant soin de celles et ceux qui la vivent le plus.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef


